Agriculteurs, ils réduisent les pesticides : "On ne va pas pulvériser des produits à gogo sans réfléchir"
Au sein de leur exploitation agricole, Alain et Clément Boigelot ont choisi de limiter autant que possible l'utilisation de pesticides. Pour leur santé, pour leurs cultures, pour redorer le blason de la profession et... aussi pour leur portefeuille.
- Publié le 05-08-2025 à 12h10
- Mis à jour le 05-08-2025 à 12h12

En cette matinée ensoleillée de juillet, Clément Boigelot a rendez-vous avec des employés du Centre wallon de Recherches agronomiques (CRA-W). Le jeune agriculteur (27 ans), dont l'exploitation se situe à Gesves, dans le Namurois, participe à un test grandeur nature sur trois ans. Objectif : réfléchir aux pistes permettant de réduire l'utilisation des pesticides (appelés produits phytosanitaires dans le jargon agricole), ces substances utilisées pour protéger les végétaux contre les maladies, les ravageurs et les mauvaises herbes.
À l'intérieur de la maison des Boigelot, les discussions vont bon train. Autour de la table, on se demande comment venir à bout d'une graminée cultivée sur le domaine familial, qui résiste à la pulvérisation des produits phytosanitaires. Les membres du CRA-W proposent, pour ce faire, de décaler la période des semis dans le temps. Cette technique consiste à semer une culture (de céréales, dans le cas présent) à une date ultérieure à celle initialement prévue. Avec, comme bénéfice potentiel, la réduction voire la suppression des adventices, ces mauvaises herbes qui ont un impact négatif sur les cultures.
Tout un programme
Dessin à l'appui, un employé de la CRA-W tente d'orienter les agriculteurs. "Je diviserais la parcelle en trois : une partie où on continue de pulvériser une dose pleine d'herbicides, une partie où on réduit la dose de moitié, et une dernière partie sans pulvérisation". L'idée étant, à terme, de déterminer l'option la plus efficace pour réduire la présence d'adventices au sein des cultures céréalières de la ferme des Boigelot.
Clément et Alain, son papa, font partie des treize exploitations agricoles qui participent à cette expérimentation du Centre wallon de Recherches agronomiques, visant à réduire au maximum l'usage de pesticides. Sur leur exploitation, ils gèrent 150 hectares de céréales : la moitié pour eux-mêmes, et l'autre moitié pour des propriétaires terriens.
"Cette année a été favorable pour les cultures"
Chez les Boigelot, c'est devenu un mantra, qui précède chaque coup de pelle. "Mon père, depuis qu'il a démarré l'exploitation en 1985, a toujours voulu pulvériser le moins de produits phytosanitaires possible sur les cultures", raconte Clément, qui a repris le flambeau en 2020. "Cette année a été favorable, avec un vent du nord froid et sec qui a beaucoup soufflé, réduisant naturellement la présence de maladies sur les végétaux. Cela nous a permis de réduire de moitié l'utilisation de produits fongicides". Tout le contraire de l'année 2024, davantage pluvieuse, qui avait affecté les rendements en multipliant les maladies dans les champs. C'est le premier rouage de la pratique agricole des Boigelot : s'adapter à la météo.
En parallèle, père et fils compensent la baisse des produits phytosanitaires par l'utilisation de ce qu'on appelle des 'produits mouillants', adjuvants permettant une meilleure pénétration des pesticides dans les végétaux. Ceux-ci sont répandus pendant la nuit ou tôt le matin, moments moins venteux et plus humides, donc favorables à une meilleure absorption du produit par la plante.
En troisième lieu, les deux agriculteurs accordent une attention particulière au type d'eau mélangé avec le produit phytosanitaire dans la cuve du pulvérisateur. "Les recherches doivent encore s'affiner mais on sait que l'eau de pluie est plus favorable pour le mélange que l'eau de source et l'eau du robinet", raconte encore l'agriculteur namurois.
"Mises bout à bout, toutes ces petites choses permettent de réduire les pesticides. Au lieu, par exemple, de pulvériser 500 grammes de produit à l'hectare, on pourra n'en pulvériser que 300 grammes", développe Clément. "Avec une petite structure optimale, on mise beaucoup sur l'efficacité, en intervenant au bon moment. On ne va pas commencer à pulvériser des produits à gogo sans réfléchir. Je ne dirais pas qu'on détient la recette miracle, mais on cherche toujours la moins mauvaise solution".
Plusieurs avantages
L'approche choisie par les deux agriculteurs nécessite une préparation et une organisation impressionnantes. "On se prend plus la tête que dans l'agriculture conventionnelle, c'est clair. Il faut réfléchir, assister à des formations, faire des essais". Mais les deux agriculteurs savent pourquoi ils fournissent tous ces efforts, qui offrent plusieurs avantages, selon Clément Boigelot. Environnemental, d'abord : la pulvérisation de pesticides nuit à la biodiversité, et peut affecter la qualité et le rendement des sols cultivés. Sanitaire, aussi, pour les agriculteurs qui manipulent ces produits chimiques au quotidien. La réduction de l'utilisation des pesticides peut aussi permettre de redorer le blason des agriculteurs auprès de la population.
Enfin, le dernier point positif épinglé par le jeune agriculteur surprend davantage : "Les coûts liés à notre exploitation sont 40 % en-dessous de la moyenne des fermes wallonnes. Parce qu'on fait plus de choses nous-mêmes, parce qu'on travaille avec du matériel plus ancien, et parce qu'on met moins de produits".
Car, oui, les pesticides répandus par les agriculteurs sur leurs cultures ont un coût non négligeable. Dans l'ouvrage l'Atlas des Pesticides, publié en 2023, on apprend qu'en France, les pesticides coûtent chaque année presque deux fois plus à la société que ce qu'ils ne rapportent.
Une prime de la Région wallonne
Pour autant, Clément regrette que les efforts consentis par les agriculteurs ne soient pas assez récompensés. "En Suisse, par exemple, une aide financière existe pour les agriculteurs qui réduisent leur utilisation de pesticides. Je trouve ça bien de valoriser cet effort, plutôt que de le dévaloriser".
En Région wallonne, une aide de ce type fait partie de la politique agricole commune wallonne pour la période 2023-2027. Il s'agit d'une prime – baptisée éco-régime "Réduction d'intrants" – pour les exploitants qui s'engagent à ne pas appliquer une liste de produits phytopharmaceutiques sur leurs parcelles de terres arables et de cultures permanentes. L'aide financière "vise à compenser le risque économique pris par l'agriculteur qui s'engage à ne pas recourir à ces produits phytopharmaceutiques, et ainsi à accroître la résilience économique de son exploitation." En clair, la Région wallonne souhaite réduire l'utilisation de ces produits. Pour accéder à cette prime, les agriculteurs doivent remplir plusieurs critères.
