Les 4 grands défis de l'automne pour contenir l'épidémie, selon Marius Gilbert
"On s'attend à un gros orage." C'est ainsi que l'épidémiologiste Marius Gilbert a décrit les mois à venir, à l'Université libre de Bruxelles, jeudi, où les scientifiques de l'ULB ont dressé bilans et perspectives de la pandémie. Marius Gilbert y a pour sa part abordé "les défis de l'automne". Le scientifique qui oscille entre son laboratoire et les plateaux de télévision est l'Invité du samedi de Lalibre.be.

- Publié le 29-08-2020 à 11h46
- Mis à jour le 06-10-2020 à 15h14
Quel est le défi majeur de cet automne ?
Je pense que le défi majeur va être de conserver une forme d'adhésion à un certain nombre de mesures de prévention dans la population. C'est le défi numéro un parce qu'il y a vraiment une fatigue très forte des mesures chez tout un chacun. Ce sont des mesures difficiles à tenir dans la longueur. En plus, c'est tout un contexte politico-scientifique qui a donné lieu à ces mesures. Parfois, il y a eu des erreurs de communication et trop peu est sans doute fait pour expliquer les fondements d'un certain nombre de mesures qui ne sont pas forcément parfaitement connus à l'échelle d'une population. Par exemple, sur la bulle de 5, c'est solide au niveau théorique (l'université d'Hasselt l'a calculé dans ses modèles) mais, forcément, personne n'a jamais testé ces scénarios à l'échelle d'une population. Et donc, quand on fait cette recommandation, il y a des inconnues : quelle adhésion, vise-t-on bien les cibles des contaminations… La perte d'adhésion peut être parfois couplée à des réelles difficultés sociales (manque d'espace vert, appartement surpeuplé, donc difficulté d'appliquer les mesures, NdlR), mais parfois elle fait suite à un discours de type antisystème chez des personnes éduquées à haut revenu ; un discours de défiance par rapport aux institutions, par rapport à la cacophonie de la gestion, la multiplicité des interlocuteurs… C'est vrai qu'il y a énormément d'interlocuteurs différents, différents groupes d'experts, que certains experts ont pris beaucoup de place dans l'expression publique du débat autour des questions sanitaires, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. […] L'été a été un avertissement. La recrudescence de juin-juillet, concernant essentiellement les populations jeunes, est liée à une diminution des gestes barrières. La bulle des 5, aussi critiquable qu'elle soit, a servi de rappel général, et l'ensemble des mesures prises ont permis de contenir cette reprise. Cela rediminue à peu près partout. L'ensemble des mesures a fonctionné et on repart avec une situation relativement saine.
Parce qu'il y a également le climat automnal qui nous attend…
Le deuxième facteur est strictement saisonnier. Il y a un peu d'incertitudes sur l'effet de la température et de l'humidité sur le virus lui-même. Mais on sait que le virus se transmet très bien dans une large gamme de conditions climatiques. Ce ne sont pas les variables climatiques qui ont une influence directe forte sur le virus, même si elles peuvent diminuer ou augmenter un tout petit peu la transmission. Par contre, ce qui peut être beaucoup plus déterminant, c'est qu'avec l'automne et l'hiver, on va vivre nettement plus à l'intérieur. Et on n'a pas la même possibilité de ventiler les classes et les espaces que lorsqu'il fait bon. Comme pour le Sars-Cov2 et comme pour les infections respiratoires, c'est un facteur qui va favoriser la transmission car l'air est moins renouvelé. C'est vraiment de nature à augmenter les transmissions pendant l'hiver et l'automne. C'est pratiquement incontournable.
Il faudra en outre compter avec la grippe. Craignez-vous une saturation du système de santé ?
Le troisième facteur est la reprise d'un certain nombre d'infections hivernales classiques, qui ont toutes des symptômes proches de la Covid. Donc chaque fois qu'une personne aura ces symptômes, il faudra s'assurer qu'elle a ou pas la Covid (test, quarantaine). Cela va potentiellement augmenter très fortement le nombre de tests à réaliser ; les médecins sont très inquiets de devoir gérer simultanément la vague d'infections classiques hivernales et celles de patients Covid. Il ne faut pas forcément craindre une saturation des systèmes de santé, car il y a beaucoup de maladies respiratoires qui se transmettent de façon analogue à la Covid, donc les mesures de prévention (gestes barrières et port du masque) peuvent continuer à réduire la transmission de ces autres maladies. C'est une expérience grandeur nature : on ne sait pas ce qui va se passer, il se peut tout à fait qu'on ait une incidence des grippes bien plus faible que les autres années, grâce à ces mesures.
On ignore aussi ce que peut faire sur le corps la combinaison d'une grippe et de la Covid…
Tout à fait. Et on sait qu'en période hivernale, le système immunitaire travaille, on est plus affaibli par le froid, c'est une période où les risques d'infection, de façon générale, sont plus importants. On ne sait pas ce que peut donner une épidémie de Covid là-dessus. Que faire ? En dehors de continuer la prévention, on n'a pas beaucoup d'options. Il y a celle, suggérée pour les personnes à risque, de faire le vaccin contre la grippe saisonnière. Cela permet que ces personnes ne viennent pas se rajouter à d'autres dans les salles d'attente des médecins. Mais cela ne concerne que la grippe et il existe d'autres infections en hiver. On a aussi le dispositif de suivi de contacts : on essaye de faire en sorte qu'il soit le plus opérationnel possible pour l'hiver. Enfin, il y a le testing, pour lequel il y a une volonté d'augmenter la capacité en vue de l'automne. En dehors de cela, il n'y a pas vraiment de solutions miracles. Par ailleurs, je pense, que dans les mois à venir, on va aller vers une gestion de l'épidémie de plus en plus spatialement limitée, avec des règles générales pour l'ensemble de la population fixée au niveau fédéral, mais avec toute une série d'adaptations géographiques selon l'état de l'épidémie, dans différentes régions, arrondissements, communes.
À ce paysage, il faut ajouter les réouvertures de plusieurs secteurs, à la rentrée ?
C'est le quatrième facteur. On va rouvrir de façon plus grande un certain nombre de secteurs assez importants en termes de transmission potentielle que sont l'école secondaire et l'enseignement supérieur. Le primaire, on a déjà un peu testé au mois de juin et on n'a pas vu de résurgence nette. Il y a pas mal de nouvelles assez rassurantes au niveau de la transmission par enfants et jeunes. Les camps se sont bien passés, etc. Mais les camps scouts étaient surtout en extérieur. Et on pense que, chez les ados, c'est quasi comme les adultes quant à leur capacité à s'infecter l'un l'autre. Le secondaire et l'université, c'est autre chose que le primaire. Beaucoup de précautions y seront prises. Cependant, il y a les lieux de l'enseignement mais aussi tout ce qui déroule autour : toute la vie sociale étudiante qui va reprendre, dans des populations qui ne sont pas toujours très sensibilisées à la Covid. Dans les auditoires, les masques seront portés car le prof est là, mais ce qui va se passer aussi, c'est que les étudiants vont se retrouver en grands groupes au café, entre amis… Il y a un certain nombre de zones de risques en matière de transmission. Imaginer que la réouverture de l'ensemble du secteur de l'enseignement n'ait pas d'influence sur la transmission, je n'y crois pas. C'est de nature à relancer en partie la transmission.
Il faut fermer les cafés dans les villes étudiantes et interdire les baptêmes ?
Non, car je pense que, quoi qu'on fasse en matière réglementaire, cela va être contourné. Si on ferme les cafés, cela va se faire dans les kots, et peut-être de façon encore pire. Et on ne va pas envoyer un policier dans chaque kot. La seule chose qu'on peut faire, c'est continuer à sensibiliser, de trouver les moyens pour que cette population, qui se sait peu à risque, soit prudente. Se retrouver à six dans un kot, pour un boire un verre entre copains, c'est un bouillon de culture ! Se retrouver à la terrasse d'un café, avec un peu d'attention aux distances, diminue considérablement le risque.
En résumé, doit-on s'attendre à une seconde vague en hiver ?
S'il y a un risque de seconde vague, c'est cet hiver. Si l'adhésion aux mesures continue à diminuer, on n'y échappera pas. Car tous les ingrédients sont là. Et la biologie est la biologie. Mais si on arrive à maintenir une forme d'adhésion, si dans le milieu scolaire, on arrive à respecter les mesures de prévention et limiter les contacts infectieux, on peut tout à fait passer un hiver avec des vaguelettes, où on repasse au-dessus de 1 (taux de reproduction) pour redescendre, remonter, etc. Qu'il n'y ait pas de résurgence me paraît improbable, mais je ne pense pas non plus qu'on aura une grande vague comme en mars. Une hausse rapide comme en mars (on ne se protégeait pas), on n'aura jamais. Avec ce qui s'est passé l'été, on sait qu'il peut y avoir une reprise de transmission. Cela nous a montré qu'il suffit qu'on lâche pour que ça reprenne. Et au final, ce sont des vies.
Le gouvernement, entre autres, nous dit à présent "d'apprendre à vivre avec le virus". Cela veut dire quoi ? Et comment ? Comment aussi tenir compte de tous ces secteurs économiques qui souffrent ?
Je ne sais pas ce qu'on sous-entend par cette idée de vivre avec le virus. Je comprends les raisons d'un discours qui dit : "Il ne faut pas chercher à tout prix le risque zéro". Je suis d'accord. Vivre avec le virus, cela veut dire, j'imagine, qu'on doit accepter un certain impact du virus sur nos vies et ne pas s'empêcher de faire un tas de choses qu'on considère importantes pour notre vie sociale, affective, culturelle… Qui ne serait pas d'accord avec cela ? Mais concrètement, on n'a pas dit comment on fait. Est-ce que cela veut dire qu'on doit laisser augmenter les transmissions ? Car même dans l'hypothèse où on fait cela, il y a bien un moment où on devra s'arrêter. Et stabiliser l'épidémie à un certain niveau, cela implique les mêmes sacrifices à 5 morts par jour qu'à 50. Par ailleurs, une épidémie, c'est comme un feu, et les contacts infectieux sont l'oxygène du feu. On peut jouer sur les barrières entre contacts (distance, masque…), soit sur leur fréquence (mesures comme la bulle). On dispose d'un certain budget de contacts qui fait qu'on est en équilibre avec le suivi de contacts, par exemple. La façon dont on va équilibrer ce budget de transmissions entre différents volets de la société, c'est un choix politique, et cet équilibrage peut se faire de plein de manières. On a par exemple fait le choix de rouvrir d'abord le secteur des entreprises, l'horeca, il y a eu le commerce de détail… En revanche, la culture est apparue comme la dernière chose qu'on rouvrait et a payé un prix assez lourd.
Pourtant, tout le monde a l'impression de payer un prix lourd dans cette épidémie…
C'est vrai. Ce qui est très difficile, au niveau du message de prévention, c'est que le prix reste lourd, alors que maintenant, la prévention, plutôt, fonctionne. On est repassé sous un seuil de 1 en matière de taux de reproduction. En fait, on est dans un système où la prévention a l'air inutile, parce qu'elle fonctionne !
Comment vous situez-vous par rapport à la polémique sur les experts, dont certains (politiques, scientifiques dans une carte blanche) disent qu'ils ont pris trop de poids ?
Personnellement, je ne me sens pas trop visé par les critiques que les politiques ont pu formuler vis-à-vis des experts. Je pense que les critiques visent surtout Marc Van Ranst, qui n'a pas sa langue en poche. Il n'hésite pas dire ce qu'il pense être important à un moment, pour influencer les décisions dans la direction qu'il pense juste. Je n'ai pas de difficulté réelle dans la relation avec le politique. Je pense que notre rôle en tant qu'experts est de dire quelles peuvent être, dans l'état de nos connaissances, les conséquences d'une décision politique. Et puis, il appartient aux politiques de décider en fonction de cela. Je pense qu'on n'a pas à se substituer aux politiques en matière de décisions : ma position est très claire là-dessus. A titre personnel, j'essaye qu'il y ait une forme de loyauté réciproque dans la relation de travail qu'on a avec eux. Quand j'étais dans le Gees (groupe d'experts conseillant les politiques sur la stratégie de déconfinement en Belgique, NdlR), et qu'il était fort actif, je communiquais moins que maintenant. C'est difficile, à la fois, de communiquer et d'être impliqué dans la décision. Par ailleurs, Marc Van Ranst a une amplification très forte à ce qu'il dit, car tous les médias flamands lui tendent le micro dès qu'il ouvre la bouche. Donc il y a aussi une responsabilité des médias. En outre, les politiques se sentent coincés et n'osent pas toujours aller à l'encontre de ce que Marc Van Ranst a dit parce qu'ils ont peur de leur opinion publique. Marc Van Ranst est fort en gueule et on ne le fera pas taire ! Il continuera à s'exprimer sur Twitter. Beaucoup se polarisent par rapport à lui, mais ce sont les politiques qui décident, et ils peuvent dire qu'ils maintiennent leur décision même si Marc Van Ranst conseille autre chose.
Où en sera-t-on dans six mois ?
En toute honneté, celui à venir, c'est le dernier hiver - la dernière saison automne-hiver - qu'on devra passer dans les conditions actuelles. Je pense que pour fin 2021, il y aura soit un vaccin, soit des options thérapeutiques, qui nous permettront de vivre différements dont on vit maintenant, en tous cas avec moins de contraintes. Cela j'en suis convaincu.
La vie normale, ce n'est donc pas avant fin 2021 ?
C'est très difficile à dire. On a encore une grosse période de risque maintenant qui est cet hiver, pour les raisons évoquées. On sait qu'il peut y avoir des résurgences en été, mais en termes de vagues hivernales, c'est cette vague-ci qui est une période à risque, sur laquelle il va falloir tenir le coup. Et puis, après, j'espère, qu'au niveau des vaccins, on va pouvoir avoir un certain nombre d'options. Même s'il y a déjà l'émergence d'un discours anti-vaccins…
En attendant, comment s'attaquer plus spécifiquement aux problèmes d'adhésion, notamment dans les quartiers moins favorisés ?
Ce problème d'adhésion est un problème important, car il y a des tas de facteurs qui jouent. On voit que les personnes qui suivent les recommandations sont un peu toujours les mêmes. Il y a des questions d'éducation, des contraintes sociales, de vraies contraintes physiques. Il est clair que lorsque qu'on vit très nombreux dans un petit appartement, la question du risque de la transmission ne se pose pas de la même façon que pour une famille de quatre personnes vivant dans une maison avec jardin. La même question se pose dans les espaces publics : il y a des quartiers avec beaucoup de population et très peu d'espaces verts. Donc, commencer à venir dire aux jeunes : 'attention, c'est dangereux de vous concentrer ici', c'est en fait les culpabiliser sur quelque chose dont ils ont assez peu le choix. Et c'est là où les messages de prévention ont parfois difficile à être entendus car ils sont en inadéquation avec leur capacité à être mis en oeuvre. La situation à Bruxelles est assez emblématique. Il y a une incidence plus forte des contaminations dans le croissant pauvre de Bruxelles (ouest et nord-ouest) et une incidence plus faible dans les communes à plus haut revenu (sud et sud-ouest). Comme le dit Andrea Rea (professeur de sociologie à l'ULB, NdlR), il y a à présent une nécessité d'impliquer des animateurs intermédiaires (animateurs, responsables de culte, etc.) ayant une connaissance fine du terrain, dans la prévention, afin de viser à associer ces populations à un objectif commun : éviter une reprise de l'épidémie. Il faut développer des initiatives locales et participatives. Sinon, on pourrait en arriver à appliquer des mesures plus fortes à certains endroits ou communes et pas dans d'autres. On se retrouverait alors face à des situations inégales et ce serait la "double peine" pour cette population.