"Il ne faut pas être alcoolique pour avoir un problème d'alcool"
Ce mardi est lancée la "Tournée minérale" : pas une goutte d'alcool en février pour les participants. Tel est le défi à relever. Pour le Dr Thomas Orban, trop de personnes pensent encore qu'elles n'ont pas de problème d'alcool. D'où la nécessité de sensibiliser le public.

- Publié le 01-02-2022 à 11h17
- Mis à jour le 01-02-2022 à 14h34

"Il ne faut pas être alcoolique pour avoir un problème d'alcool" : c'est le Dr Thomas Orban qui le dit. Avec le journaliste Vincent Liévin, le médecin généraliste, membre de la Société française d'alcoologie, signe Alcool, ce qu'on ne vous a jamais dit (éd. Mardaga, 19,90 €), un ouvrage dense qui vise notamment à détruire les clichés qui continuent de circuler à propos de l'alcool.
La consommation d'alcool a-t-elle augmenté ou, au contraire, diminué depuis la crise sanitaire ?
Ce sont les habitudes de consommation qui ont profondément changé. On est passé d'une consommation d'alcool dans les bars et restaurants à une consommation au domicile (notamment pendant le télétravail), avec comme corollaire que beaucoup de gens vivent seuls, donc consomment seuls. Et si ce n'est pas parce qu'on boit seul qu'on est alcoolique, cela reste un facteur de risque important.
Que n'a-t-on jamais dit sur l'alcool ?
On ne vous a jamais dit quels sont les différents niveaux de mésusage d'alcool. Le premier est celui de la personne qui ne boit pas (10-20 %). On distingue deux sous-niveaux : l'abstinent primaire, qui n'a jamais bu et l'abstinent secondaire, qui a bu pour toute sa vie et qui a arrêté. Ensuite, il y a l'usage à moindre risque (40 %), histoire de rappeler qu'il n'y a pas d'usage sans risque. Au troisième niveau de la pyramide (de Skinner), on trouve l'usage à risque (25 %), c'est-à-dire le dépassement des seuils de consommation hebdomadaire recommandés : deux jours sans alcool, deux verres par jour au maximum ou dix au maximum par semaine, jamais dans une situation à risque et jamais plus de quatre. Le quatrième niveau est celui de l'usage nocif (20 %), peu importe le seuil, qui concerne le buveur présentant un problème de santé que l'on peut potentiellement relier à sa consommation d'alcool (hypertension artérielle, reflux œsophagien, troubles du sommeil, anxiété, dépression, diabète, tabagisme…). Enfin, au sommet de la pyramide, il y a la dépendance (5-10 %).

Quelles sont les autres révélations sur l'alcool ?
On ne souligne pas assez le poids de la génétique dans la maladie d'alcool, qui va de 40 à 60 %. Aujourd'hui, on ne dit jamais aux jeunes porteurs de ces facteurs génétiques qu'ils sont plus fragiles et que, chez eux, une consommation d'alcool n'aura pas le même effet que chez quelqu'un d'autre. Le poids de la génétique peut déjà s'évaluer par la présence dans sa famille de problèmes d'alcool à différents niveaux de l'arbre généalogique. Cette composante génétique à prendre en considération permet de comprendre une autre chose que l'on ne dit jamais : à savoir le problème de l'alcool n'est pas un problème moral. Boire n'est pas bien ou mal ; ça, c'est le paradigme moraliste. L'alcool, c'est une question de soins. Si nos politiciens n'ont toujours pas fait de "plan alcool", c'est qu'ils sont toujours dans le paradigme moraliste. Or, c'est vers le soin qu'il faut aller.
Y a-t-il de l'alcool moins nocif que d'autres ?
Non, et c'est une autre chose que l'on ne dit pas : tout alcool se vaut. Il n'y a pas de distinction à faire entre alcool fort et alcool faible. Un verre d'alcool standard égale un verre d'alcool. Que ce soit 25 cl de bière (5°), 10 cl de vin, 3 cl de whisky ou 2,5 cl de pastis, cela correspond à une unité.

Et que dire des conséquences au niveau cérébral ?
C'est une autre réalité dont on ne parle pas beaucoup. Le patient doit être informé et prendre conscience que l'alcool est destructeur pour le cerveau. Ces atteintes entraînent des déficits au niveau de la mémoire épisodique, des capacités psychomotrices, des fonctions exécutives et des capacités visiospatiales. Si ce problème est connu pour le patient alcoolodépendant, il est totalement ignoré pour les mésusages comme le binge drinking où les conséquences sont toujours présentes six mois après. C'est aussi méconnu pour les syndromes fœtaux. Consommer de l'alcool pendant la grossesse peut avoir des conséquences sur le fonctionnement cognitif et neurologique de l'enfant, et entraîner des troubles de l'apprentissage et du comportement. On ne fait pas souvent le lien.
À partir de quel moment faut-il s'interroger sur sa consommation d'alcool ?
À partir du moment où l'on en boit. Simplement parce qu'il faut connaître le produit que l'on met dans son corps, comme c'est le cas pour l'alimentation. Quant à la question : à partir de quel moment faut-il s'inquiéter ? À partir du moment où l'on se situe au-delà d'un usage à moindre risque, ou dès que l'on dépasse les seuils. Au-delà de dix unités par semaine, une étude parue dans The Lancet a montré que l'on perdait des années de vie et des années de vie en bonne santé à cause des cancers.

Quelles sont les grandes idées fausses ?
L'alcool est bon pour le cœur et les artères : c'est faux. Les études ont montré qu'il y avait des biais méthodologiques. L'alcool n'est pas bon pour la santé. Point. Ensuite, "Je suis dépressif ou anxieux, l'alcool va m'aider". C'est encore faux : l'alcool est un produit qui, chimiquement, a un effet anxiogène et dépressogène. Cela donne juste l'effet inverse et c'est ce qui entraîne la spirale de la dépendance. Une autre idée fausse : "Je m'arrête quand je veux, donc je ne suis pas alcoolique". La dépendance physique ne concerne que 30 % des patients ; 70 % ont donc une dépendance psychologique. Enfin, "pour s'en sortir, il faut avoir de la volonté" : c'est une idée fausse majeure et fréquente. L'alcool, c'est avant tout un problème d'addiction : la volonté (bien présente le plus souvent) est annihilée par le "besoin" du produit. Mais finalement, peut-être que l'idée fausse la plus répandue est : "Je n'ai pas de problème d'alcool."
Quelques clés pour s'en sortir ?
Le premier point pour s'en sortir est de passer du paradigme moraliste au paradigme du soin. C'est-à-dire cesser de considérer systématiquement l'alcool comme un problème qui ne me concerne pas. Pour s'en sortir, il faut avant tout connaître et comprendre sa maladie, pour ne pas la réduire à quelque chose de binaire. Comprendre, par exemple, quel est le rôle de l'alcool dans mon hypertension. C'est primordial si l'on veut se soigner. Il faut en parler à son médecin traitant, à sa psychologue, à son pharmacien. Il faut briser le tabou du silence. Et aussi accepter d'être aidé. Ensemble, on va plus loin.
Et vous, quelle est votre consommation d'alcool ?
Je me situe au niveau de l'usage à moindre risque, même si, reconnaissons-le, il m'arrive de me retrouver dans l'usage à risque. J'apprécie les vins, le champagne, le whisky, les bonnes bières… J'essaie d'appliquer les recommandations que je donne aux patients : je ne bois jamais seul, ne fais pas de binge drinking et ma consommation se fait en famille, entre amis. C'est plutôt social, festif, gastronomique… Cela dit, en tant que soignant, je dois inviter les patients à s'interroger sur leur rapport au produit alcool s'ils veulent conserver une bonne santé.

A SAVOIR
Pour sa sixième édition, qui démarre ce 1er février, la Tournée minérale met l'accent sur les bienfaits d'une pause dans sa consommation d'alcool, mais aussi la motivation amenée par l'effet de groupe. Des études menées à l'issue des précédentes éditions ont démontré que 9 participant(e)s sur 10 avaient ressenti des effets positifs durant leur mois sans alcool. Dont les principaux sont un meilleur sommeil, une meilleure concentration, plus d'énergie, et parfois même une perte de poids. Six mois après le challenge, les participant(e)s ont diminué jusqu'à 20 % leur consommation d'alcool.
Éditée par l'ASBL Question Santé, une brochure intitulée "Jeunes et alcool : le piège était presque parfait" questionne : qu'est-ce qui pousse les jeunes à boire ? Comment expliquer la tolérance généralisée face à l'usage (et aux mésusages) de l'alcool par les jeunes ? Souvent considérée comme une affaire de responsabilité individuelle, la consommation d'alcool n'est-elle pas finalement du ressort de la responsabilité collective ? Autant de questions auxquelles répond la brochure qui peut être consultée sur le site : www.questionsante.org/educationpermanente Elle est aussi disponible gratuitement auprès de l'ASBL Question Santé et peut être commandée par courrier à l'adresse suivante : rue du Viaduc, 72 - 1050 Bruxelles. Par téléphone au 02.512.41.74 ou par email à info@questionsante.org.