Quand la science se trompe…
Les scientifiques, eux aussi, peuvent s'égarer dans l'erreur. De Christophe Colomb au Cern en passant par Van Helmont, les plantages sont plus nombreux que les résultats positifs… Petits exemples choisis au gré de l'histoire des sciences.
- Publié le 04-01-2015 à 18h29
- Mis à jour le 04-01-2015 à 19h48
Le célèbre médecin belge Jean-Baptiste Van Helmont, père de la chimie moderne, croyait sincèrement que la vie pouvait apparaître de manière spontanée à partir de matière inerte. Et il a mené de nombreuses expériences sur ce thème. En 1903, le professeur français René Blondlot était lui convaincu d'avoir découvert, après les rayons X ou Gamma, les rayons N, baptisés en l'honneur de sa ville, Nancy. Plus près de nous, en 2011, le laboratoire du Cern, en Suisse, a affirmé avoir identifié des particules se déplaçant plus vite que la lumière. Avant de se rétracter un an plus tard.
Les erreurs scientifiques sont plus nombreuses que les résultats positifs
Involontaires Qu'elle soit expérimentale, d'interprétation ou d'ignorance, l'erreur scientifique est aussi vieille que l'histoire des sciences elle-même. "Les hommes de sciences sont des défricheurs, mais aussi des êtres fragiles, victimes de leurs limites d'êtres humains, qui les aveuglent ou les retardent" , affirme l'historien Didier Chirat, qui publiera le 20 janvier l'ouvrage "Quand la science s'égare", aux éditions La Librairie Vuibert. Les erreurs scientifiques sont plus nombreuses que les résultats positifs , rappelait de son côté l'historien des sciences Girolamo Ramunni, auteur du livre "Les lieux des erreurs scientifiques".
Ce qui les explique, ces erreurs, à ne pas confondre avec la fraude et la malhonnêteté qui, elles, sont volontaires ? Pour Girolamo Ramunni, c'est souvent le contexte qui les explique, ou plus précisément les idées ou la culture prédominante à cette époque. Si un scientifique n'est pas de son temps, il est improductif, mais en appartenant à cette culture, il commet aussi des erreurs.
Exemple avec Galilée, qui s'est trompé en croyant à l'existence d'une seule marée. Pour expliquer ces marées, il ne pouvait en effet imaginer d'évoquer l'idée de l'attraction à distance de la Lune, qui était considérée à l'époque comme non-scientifique, et même de la sorcellerie. Ce qui amène les scientifiques dans le noir, c'est aussi l'orgueil, l'avidité, le patriotisme, exacerbé, le conservatisme religieux, ou à l'inverse l'anticléricalisme, le sexisme, énumère Didier Chirat. "Ne croyons pas que ces errements soient révolus, réservés à un lointain et obscur passé, avertit l'auteur . Le poids des préjugés qui pesaient sur leur esprit est tout aussi lourd aujourd'hui."
Formatrices Cela dit, nuance l'historien, l'erreur est aussi formatrice, et peut faire avancer le savoir. Ainsi, Christophe Colomb, en découvrant l'Amérique, pense jusqu'au bout avoir trouvé les confins de l'Asie. Il s'était basé sur les travaux erronés des géographes de son temps… Quant au physicien français Pierre-Gilles de Gennes, prix Nobel 1991, il a passé quarante-cinq minutes lors d'un colloque qui lui était consacré, à faire l'inventaire de ses propres erreurs dans le domaine des polymères. "J'ai pensé que ce n'était pas une mauvaise chose , justifia-t-il plus tard. Les erreurs sont instructives, et ont fait sentir aux jeunes chercheurs qu'on est sur le même pied qu'eux."
J.-B.Van Helmont (1648): Les souris naissent spontanément
Chemise. Le Bruxellois Jean-Baptiste Van Helmont, médecin, est également considéré comme l'un des pères de la chimie moderne. Mais lui aussi dans certaines matières, s'est trompé. Il entend ainsi prouver le concept de génération spontanée, : la vie peut apparaître spontanément, à partir de la seule matière inerte. Le précepte, avancé par Aristote, est resté stable durant deux millénaires. Au Moyen Age, on rattache le concept à la puissance divine. L'expérience de Van Helmont, publiée en 1648 ? " Il place à l'intérieur d'un récipient à col rétréci une chemise sale ainsi que des grains de froment. Devinez la suite ?" interroge Didier Chirat. "Le ferment sorti de la chemise sale, modifié par l'odeur du grain, donne lieu à la transmutation du froment en souris après 21 jours" , assure Van Helmont. C'est Louis Pasteur, père de la microbiologie, qui renverra définitivement la théorie aux oubliettes après un dernier duel sur le sujet avec le directeur du Muséum des Sciences de Rouen, en 1858.
Dr Lepelletier (1857): L'escroc a un regard faux et perfide
Physionomie. Dans le monde grec, beaucoup considéraient que l'aspect extérieur d'une personne traduit son état intérieur. Léonard de Vinci est convaincu de la véracité de ceci. Mais c'est le XIXe siècle qui est l'âge d'or de la physiognomonie, qui obtient "le lest scientifique qui lui fait défaut" , selon Didier Chirat. C'est dans le domaine des sciences criminelles que cela ira le plus loin. "L'un des premiers experts, le médecin légiste Cesare Lombroso, croit repérer chez les délinquants des signes physiques de leurs vices intérieurs. Il réalise des études anthropométriques sur les crânes de 35 assassins guillotinés et dessine le portrait-robot du parfait meurtrier-né : forte mâchoire, arcade sourcilière proéminente, nez aquilin, regard vitreux et froid…" "L'Homme criminel", publié en 1876, devient une bible de la criminologie. Le Dr Lepelletier, un Français membre de l'Académie de médecine, réalise lui une grille de lecture repérant chaque type de délinquant : l'escroc, " au regard faux et perfide" , le fanatique, le dépravé…
Pr René Blondlot (1903): Seuls les Français voient les "rayons N"
A la mode. Au début du XXe siècle, le Français René Blondlot a cru avoir découvert les rayons N. L'idée ? L'organisme humain produirait des rayons N, qui agiraient sur la phosphorescence. Il faut dire que le contexte était favorable. Les rayons X, Alpha, Beta, Gamma venaient d'être découverts. A l'époque, chacun voulait découvrir son propre rayon ! A Nancy, le physicien René Blondlot était connu tel un expérimentateur fiable. Il croit avoir découvert ces rayons N, baptisés en l'honneur de sa ville. On essaye donc de reproduire l'expérience en amphi. La moitié des étudiants l'observe, l'autre pas. Et cela attise aussi les rivalités patriotiques. En France, on voit les rayons, en Allemagne, pas du tout ! C'est à un Américain qu'on demande de départager les uns et les autres. Il subtilise une partie de l'appareil d'expérimentation… Mais le public continue à voir les rayons. Cela mettra donc à bas l'existence des rayons N, pour la recherche desquels Blondlot avait reçu 50 000 francs de l'Académie des Sciences…
Le Cern (2011): Les neutrinos vont plus vite que la lumière
Horloge. C'est sans doute la dernière grande erreur scientifique en date : en septembre 2011, le laboratoire suisse du Cern (le découvreur du boson) fait une annonce fracassante : des particules ont été surprises par les chercheurs de l'expérience Opera en train de franchir la vitesse de la lumière. Or cette vitesse est considérée infranchissable dans la théorie de la relativité générale d'Einstein. Ces "neutrinos" étonnamment rapides font la une des médias du monde entier, mais soulèvent le doute. Moins d'un an plus tard, le Cern se rétracte : les mesures étaient erronées. La cause : un problème de branchement dans le système de mesure, des horloges de précision. Entre autres, la connexion défaillante raccourcissait le temps de parcours des neutrinos, émis à 730 km de Genève depuis l'Italie, de 74 nanosecondes par rapport à la réalité. Trois expériences ont confirmé ce résultat. Il s'agissait d'une erreur expérimentale, mais non d'une fraude, ont jugé les confrères scientifiques.