L'homme de Néandertal est-il le premier peintre de l'humanité ?
- Publié le 02-04-2018 à 09h12
- Mis à jour le 02-04-2018 à 09h13

La Pasiega, c'est un réseau de galeries souterraines de 120 mètres, qui plonge dans la montagne de Cantabrie, au nord de l'Espagne.
A l'intérieur, un trésor de l'humanité, d'ailleurs classé au patrimoine de l'Unesco. Les parois de la grotte présentent des centaines de motifs datant de la Préhistoire. Un bison et un cheval, nez à nez, en pleine confrontation, un cerf peint en rouge arborant fièrement ses bois, un bouquetin aux contours tracés en noir… Ce ne sont là que quelques exemples de ce "joyau de l'art préhistorique", comme le souligne Marc Groenen, professeur d'art et d'archéologie préhistorique à l'ULB. "Il y a des figures qui rentrent dans des fissures, d'autres qui en sortent… Les peintres ont utilisé les particularités de la grotte pour disposer leurs figures…"
Conditions de travail difficiles
A l'heure où vous lisez ces lignes, il y a de bonnes chances que ce chercheur soit accroupi dans la grotte, plongé dans le noir quasi complet, hormis, à la main une lampe de lumière froide, afin de photographier et enregistrer le maximum de motifs gravés ou peints sur la paroi. Ce spécialiste de l'art pariétal entamait cette semaine l'une de ses quatre campagnes d'études annuelles dans la grotte. "Les conditions de travail ne sont pas faciles. Il y a des parties étroites, basses… Ce sont des sols glissants, les espaces sont sans cesse irréguliers, et il faut faire un travail de grande précision, dans un milieu très difficile. Sans lumière, bien entendu, avec des lampes portables. Les conditions sont aussi difficiles car les peintures sont 'éteintes', donc elles ne sont pas forcément bien visibles, car la calcite, désormais, (voir ci-contre) les opacifie. Et puis, elles ont l'âge de leurs millénaires ! Quant aux gravures, elles sont aujourd'hui patinées, et il faut jouer avec une lumière rasante pour les faire apparaître. On peut comprendre que quand il s'agit de traces extrêmement modestes, les préhistoriens ne s'en soient jamais vraiment occupés ! A La Pasiega par exemple, il y a une salle où la hauteur de plafond est de 50 centimères ! On n'y reste pas longtemps !"
Dans cette grotte fermée au public, le projet d'étude, financé par l'ULB et le FNRS, va durer 7 ans, mais le préhistorien s'attend déjà à prolonger de plusieurs années ! Ce sont entre autres ces conditions de travail difficiles qui expliquent que ce travail n'est réalisé que maintenant, même si la grotte a été découverte en 1911. "C'est aussi l'évolution normale de la recherche… Il s'agit du travail le plus exhaustif possible (traces esthétiques et archéologiques)." Objectif général ? "Comprendre comment l'art pariétal est structuré, quelle est sa cohérence, à quel système de conventions ça répond. Et pour pouvoir répondre à cette question, il faut d'abord connaître les sites, connaître la documentation. Et se limiter à reprendre les 20 figures les plus spectaculaires, que tout le monde connaît, ne sert concrètement à rien. Ce travail a d'abord une valeur conservatoire, et tout simplement une valeur docu mentaire. Il faut commencer par le commencement, connaître le matériel…" Il reste en effet encore pas mal d'incertitudes sur l'art des grottes ornées. Quelle était réellement l'intention des êtres humains qui ont réalisé ces peintures par exemple… A La Pasiega, comme pour beaucoup d'autres grottes ornées, on sait que les humains de l'époque n'y habitaient pas, mais y allaient expressément pour décorer ce lieu "sanctuaire".

Des écoles de peinture
Pour Marc Groenen, La Pasiega montre en tous cas "clairement une organisation des peintures par rapport aux espaces les plus profonds. On est emmené vers les parties les plus difficiles d'accès, on a par exemple un nombre croissant de figures du début de la galerie, jusqu'au fond. Il y a la volonté d'aller au niveau d'un espace limite. Cela joue sur la relation entre l'espace dans lequel nous pouvons nous mouvoir et un autre espace. Quelque chose de mystique ? Je ne dirais pas cela, mais il y a de la métaphysique, une métaphysique de l'ombre et de la lumière. Je ne suis pas certain que la religion, en tant que système institué, existe alors, mais qu'il y ait des systèmes de croyances, avec une transmission, j'en suis sûr."
Pour produire de telles peintures, il a dû justement, selon lui, y avoir une transmission, un système de formation, avec des écoles, une "académie" enseignant des conventions picturales, un style, bien identifiés. Ce sont d'ailleurs "des artistes professionnels" qui ont peint La Pasiega, juge Marc Groenen, si bien qu'on peut même attribuer les dessins à des auteurs différents, qu'il a appelés "Maîtres", afin de les intégrer véritablement à l'histoire de l'art.

De Cro-Magnon ou de Néandertal, qui est le plus ancien peintre ?
Les plus anciennes peintures pariétales connues ont-elles été créées par des hommes de Néandertal ? En particulier, celles de La Pasiega ? C'est en tout cas la conclusion d'une étude, publiée dans "Science" fin février, s'intéressant à la datation des peintures ornant les parois de trois grottes en Espagne, dont La Pasiega. "C'est une découverte absolument exaltante qui suggère que les hommes de Néandertal étaient beaucoup plus évolués que ce que l'on pense d'ordinaire, soulignait alors Chris Standish (Université de Southampton). Nos résultats démontrent que les peintures que nous avons datées sont, de loin, les fresques rupestres connues les plus anciennes du monde." Puisqu'elles ont été faites il y a 64 000 ans, "elles doivent avoir été peintes par des Néandertaliens". Cette nouvelle méthode cherchait à déterminer l'âge minimum des motifs, "en utilisant l'uranium-thorium qui date les croûtes de carbonate recouvrant les pigments", expliquait Dirk Hoffmann (Max Planck).
Mais pour le spécialiste belge Marc Groenen (lire ci-contre), attribuer ces peintures à Néandertal est totalement abusif. Pour lui, cette méthode de l'uranium-thorium doit fortement être remise en question. "Ou plus exactement la manière dont elle a été appliquée ici. Elle vise à déterminer la proportion entre les isotopes de l'uranium et du thorium qui se trouvent dans des éléments carbonatés, par exemple la calcite qui recouvre les parois d'une grotte. C'est une méthode qui fonctionne très bien en milieu fermé (sans changements), comme pour les coraux ou les coquilles de mollusques en milieu marin. Mais dans la grotte, on se trouve dans un système ouvert, c'est-à-dire susceptible d'être modifié par des variations du milieu ambiant, telles que des écoulements d'eau. Le voile de calcite qui se forme sur les parois continue à être traversé par les mouvements d'eau, qui vient des fissures. Et donc, on va avoir des contaminations par du thorium intégré dans la formation de calcite, et surtout l'uranium, soluble, qui se trouve dans ce voile de calcite, peut être emporté par les écoulements d'eau. La proportion thorium-uranium sera donc faussée et les dates seront donc vieillies..."

Le rouge et le noir
Entre autres remarques, Marc Groenen reproche aussi aux auteurs de ne pas avoir fait la même analyse sur les motifs noirs peints au charbon de bois qu'on peut dater au carbone 14, contrairement aux motifs rouges à l'hématite non datables par cette méthode qu'il juge fiable. Cela aurait permis de comparer les résultats des deux méthodes. "Le public n'a pas accès à toutes ces informations. En réalité, dans la communauté scientifique, la controverse est extrêmement vive sur les résultats cette étude."
Preuves archéologiques
En outre, souligne-t-il, les fouilles archéologiques ne sont pas cohérentes avec l'hypothèse de Néandertal premier peintre de grotte ornée : le gisement archéologique fouillé à La Pasiega montre une occupation entre - 19 000 et - 13000. En fait, dit-il, toutes les preuves archéologiques (art mobilier, traces d'activités) liées à l'art pariétal renvoient à l'homme de Cro-Magnon (Homo sapiens) au Paléolithique supérieur (- 43 000 jusqu'à - 12 000). Et c'est ce qui est admis de manière générale par les préhistoriens. Loin de lui de mettre en doute le sens artistique de Néandertal, dit-il encore. "C'est un humain au sens plein du terme. Il y a bien un sentiment esthétique chez lui, c'est une évidence : il y a des éléments de parure (coquillage peint), il y a un art de l'évocation, des documents qui suggèrent une face humaine… Mais il n'y a pas de traduction graphique de la réalité, la reproduction par des traits d'un animal ou autre objet. C'est possible, mais il faut le démontrer ! A ce stade, la méthode de l'uranium-thorium ne permet pas de démontrer cela. Elle n'est pas fiable pour les peintures dans les grottes."