"Pas de raison d'Etat"

Sobre et posé, le juge d'instruction Jacques Langlois, qui avait succédé à son collègue Jean-Marc Connerotte en tant que second magistrat instructeur de Neufchâteau, a défendu son enquête et a répondu aux critiques de certaines parties civiles. Il a aussi remis en lumière le "personnage" Dutroux, lâche et cruel à la fois. C'est clair: pour le juge, pas de réseau, pas de complot. Les exclusivités de La Libre en PDF Comment accéder à la Libre en PDF ?

ROLAND PLANCHAR
"Pas de raison d'Etat"
©BELGA

AUDIENCE

Depuis presque 7 ans, il attendait ce moment, celui de pouvoir enfin s'exprimer, expliquer son travail et, partant, répondre aux critiques parfois très dures qu'il a dû subir sans broncher. C'est pourtant fort posément que le juge d'instruction Jacques Langlois, qui avait succédé à son collègue Jean-Marc Connerotte en tant que second magistrat instructeur de Neufchâteau, au mois d'octobre 1996, a entamé son rapport lundi devant la cour d'assises d'Arlon où sont jugés Marc Dutroux et consorts.

Posément, mais sans contourner la difficulté: dans un préambule ferme, le magistrat a expliqué sa méthodologie et tordu le cou à quelques canards. "Je veux rappeler aux jurés quel est le rôle exact du juge d'instruction, car vous avez vu dans les médias", a-t-il lancé en s'adressant à eux, "qu'on a critiqué mon travail". Or ce rôle, c'est celui de poser des "actes en toute indépendance, de le faire avec loyauté et en apportant des moyens de preuve à la juridiction, c'est-à-dire vous, ici, pour qu'elle se fasse une opinion". Il assume donc pleinement son instruction, malgré les critiques.

Le magistrat met également tout son poids à nier que cette instruction eut été le moins du monde biaisée par quelque grand complot protectionnel: "Je témoigne sous serment en tant que magistrat et donc en connaissance de cause. J'affirme de façon ferme et définitive n'avoir subi aucune pression, ni de la gendarmerie, ni du judiciaire, ni du politique".

Avec conviction et détermination, le juge assure enfin qu' "il n'y a pas, derrière ce dossier, une quelconque raison d'Etat".

Il est 11h30 et c'est peu dire que M.Langlois, qui a succédé à la barre aux chefs d'enquête (lire page ci-contre) depuis 5 minutes, a captivé l'attention du jury. Mais l'a-t-il convaincu par cet énoncé? C'est l'un des enjeux du procès, car si le juge dit vrai - l'accent de la sincérité y était -, la dimension du "complot" longuement évoqué au fil des années s'effilocherait déjà.

M.Langlois va ensuite, le verbe clair, s'attacher à le démontrer, déroulant par exemple la façon dont il a scindé les différents volets de son enquête afin... qu'on s'y retrouve. Le 14 octobre 1996, il avait hérité de 3318 pièces, amoncelées sans grand ordre.

Et de les classer selon chaque fait criminel, puis d'examiner ces faits dans un ordre qui suscitera l'accord des enquêteurs mais également la réprobation de certaines parties civiles. Explication: "Nous nous sommes d'abord attachés par priorité aux faits les plus récents parce que, dans ceux-ci, nous avions la chance de disposer du témoignage de Sabine et de celui de Laetitia", ce qui permettait de déterminer précisément la manière d'être de Marc Dutroux.

Ensuite, M.Langlois a abordé "les plus anciens, car nous ne disposions par contre là que des affirmations des inculpés", susceptibles d'être entachées par le mensonge. Pourtant, ce n'était qu'une priorité et non une exclusion, par exemple de l'enlèvement de Julie et Melissa "comme cela fut dit par certaines parties civiles. C'était entièrement faux".

Pour logique que cette démarche paraisse, ainsi expliquée aux jurés, elle avait profondément déplu aux familles Russo et Lejeune, qui en avaient fait publiquement grief au magistrat. "C'est là qu'on a entendu le plus de critiques" sur son instruction, concède-t-il. Il assume, encore.

Toujours est-il que le juge a ensuite tracé l'enquête à gros traits- 17000 objets et 50000 documents saisis à exploiter et à gérer "selon leur proximité avec les faits et selon leur pertinence" - avant d'entamer "un exposé chronologique de toutes les données du dossier avec Dutroux comme personnage central, car c'est le personnage central. C'est l'ossature du dossier d'instruction, à charge et à décharge". Voilà donc le programme de la semaine, qui comprend aussi la projection de photos et des films des reconstitutions. En cause, surtout, pour M. Langlois: Marc Dutroux et Michelle Martin "car ce sont eux qui ont vécu les faits", côté crime. "Bien sûr, s'il y avait eu d'autres personnes, elles seraient dans la cage de verre", avec les quatre accusés. Quant aux pistes dites "périphériques", ce sera après car "elles doivent s'apprécier avec le recul, par rapport à cette ossature".

Le juge ouvre alors ce récit et, comme pour donner sa position à l'égard de l'existence ou non d'un réseau, cite très vite Dutroux lui-même, lequel s'était dit en audition "chef de rien, chef de rien du tout, j'ai toujours été un solitaire". Ce que le magistrat va tenter d'étayer par un comparatif saisissant, celui des actes de Dutroux de 1995 et 1996 et ceux du milieu des années 80 (à une époque où personne n'évoquait l'existence d'un réseau), c'est-à-dire une succession de viols aggravés, de violences et de vols qui lui avaient valu d'être condamné à 13,5 ans de prison.

"En fait, vous pouvez prendre un calque, c'est le même modus operandi, à deux différences près", indique M. Langlois: Dutroux faisait des repérages; il enlevait ses victimes en rue, de force; il a - comme pour Sabine en 1996 - jeté dans une camionnette une jeune fille et son vélo; il filmait ou photographiait ses victimes ou les sévices qu'il leur infligeait; Michelle Martin était déjà sa complice; l'un et l'autre restaient insensibles à la souffrance et aux pleurs de ces victimes, affichant un mépris total pour la personne d'autrui. Les différences? Dutroux n'a plus relâché ses victimes, pour ne plus se faire prendre. Et, alors qu'il bandait leurs yeux au sparadrap, c'est avec des médicaments qu'il a agi par la suite.

Jacques Langlois a ensuite détaillé les rencontres de Dutroux avec ses complices, dont Patrice Charbonnier, qui lui a expliqué comment construire une cache. Dutroux a bien appris: la porte de la sienne, quasi indétectable, était lestée de 200 kilos de béton pour qu'elle résonne comme un mur et était cimentée exactement comme le vrai mur qu'elle perçait... Le juge détaillera ce matin l'enlèvement de Julie et Melissa.

© La Libre Belgique 2004

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