"La terreur revient"

Sept ans et demi après sa séquestration, Laetitia Delhez s'est retrouvée mercredi pour la première fois en face de Marc Dutroux dans la salle des assises à Arlon. Psychanalyste, consultant au Service d'Aide aux victimes de Charleroi, Jacques Roisin explique les mécanismes qui se mettent en oeuvre lorsqu'une victime est mise en présence de son agresseur. Comment accéder à la Libre au format PDF ?

ANNICK HOVINE
"La terreur revient"
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ENTRETIEN

Sept ans et demi après sa séquestration, Laetitia Delhez s'est retrouvée mercredi pour la première fois en face de Marc Dutroux dans la salle des assises à Arlon. Psychanalyste, consultant au Service d'Aide aux victimes de Charleroi, Jacques Roisin explique les mécanismes qui se mettent en oeuvre lorsqu'une victime est mise en présence de son agresseur.

Cette confrontation déclenche forcément des souvenirs très pénibles.

Même si les personnes ont fait tout un travail psychologique et personnel et commencent à intégrer l'expérience terrifiante qu'elles ont vécue - un tabassage, une séquestration, des sévices sexuels... -, on constate qu'à l'approche de la confrontation, il y a une reviviscence post-traumatique.

Avec quels symptômes?

Les souvenirs reviennent, il y a des cauchemars en lien avec les scènes, des réactions (de sursaut par exemple), des battements de coeur... La terreur est réveillée. Parce que les victimes d'agressions ont éprouvé ces expériences extrêmement pénibles avec effroi. C'est pis que la peur. On ne parvient pas, même quand il se passe des sévices précis, à mettre des images concrètes. On se sent mourir, anéanti. L'affect qui accompagne cela, c'est l'effroi, qui traverse toute la personne.

Comment est perçu l'agresseur?

Avec terreur, même s'il essaie de manipuler, d'être soi-disant le bon d'une bande de méchants. La victime s'est sentie dans une impuissance radicale par rapport à quelqu'un perçu comme tout-puissant. Quand elle revoit son agresseur, la terreur revient, et c'est épouvantable.Être remis en sa présence, ça réveille aussi les traces extrêmement précises des circonstances de l'agression. Parce qu'au moment de l'agression, les victimes sont tellement paniquées que c'est comme si elles ressentaient avec un caractère sensoriel tout à fait exacerbé les moindres choses qui se passent. Certains se rappellent la couleur du ciel ce jour-là ou l'odeur qui régnait dans la pièce... L'expérience est tellement forte qu'ils ne parviennent pas à l'oublier: elle reste figée.

L'expérience étant si épouvantable, pourquoi vouloir se retrouver face à son tortionnaire?

C'est un peu comme les rescapés des camps de concentration, qui ont besoin de témoigner: ils veulent qu'on n'oublie pas parce que cela s'est vraiment passé. Les victimes veulent que leur état de victime soit reconnu, que la justice s'exerce et qu'il y ait une sanction. Même si la mise en présence de l'agresseur est un moment très pénible, c'est au service de quelque chose qui va les aider à plus long terme. Le fait qu'à un certain moment, des représentants de la société, et pas uniquement le psychologue ou l'entourage, mais la justice, viennent dire: "non, ce n'est pas normal", cela remet les choses en place.

Dans ce sens, vous estimez que le procès de Marc Dutroux est très important.

Oui. Il ne concerne pas seulement les victimes et leurs familles, mais aussi beaucoup de gens qui ont vécu des choses analogues. J'ai des patientes au Service d'aide aux victimes qui attendent le verdict uniquement parce qu'elles ont révélé des faits d'abus quand il y avait prescription. C'est un peu comme si, à travers le procès Dutroux, par ricochet, on allait reconnaître que ces choses-là existent et que la société ne les accepte pas.

Revoir son agresseur, n'est-ce pas aussi une manière de lui dire: malgré tout ce que tu m'as fait, je suis encore vivante?

Absolument, c'est tout à fait exact. Et c'est très important: la plupart des personnes qui ont été abusées dans leur enfance, se sont senties à l'époque mourir. Elles veulent lui montrer qu'il n'est pas arrivé à les faire disparaître, qu'il n'a pas gagné.

Les parents d'An et d'Eefje, qui sont présents, ne sont pas des victimes directes des accusés.

D'une certaine façon, ils vivent un peu la même chose que les victimes, qu'ils représentent symboliquement. Les victimes indirectes revivent aussi les choses, comme les moments forts de leur panique de l'époque. Cela revient avec acuité.

(*) Il a présenté sa thèse de doctorat en 2003 à l'UCL: "De la survivance à la vie. Clinique et théorie psychanalytiques du traumatisme".

© La Libre Belgique 2004

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