La vie, la mort

Pour la troisième fois, mercredi, le juge d'instruction Jacques Langlois pénètre dans la salle des assises. Laetitia Delhez, l'une des survivantes de l'"enfer Dutroux", est remarquée par tout le monde. On espérait sa venue, mais on ne l'attendait pas. Soudain, on remarque que le ton de M. Langlois est plus grave qu'à l'accoutumée. Il va entamer le volet "An et Eefje" de son enquête, avec de nécessaires mais terribles descriptifs.

ROLAND PLANCHAR
La vie, la mort
©EPA

AUDIENCE

Pour la troisième fois, mercredi, le juge d'instruction Jacques Langlois pénètre dans la salle des assises où l'on juge Marc Dutroux, Michelle Martin et Michel Lelièvre. Et aussi Michel Nihoul? Oui, bien sûr. Mais cela fait des jours et des jours qu'on n'a plus entendu citer son nom au procès d'Arlon et on en viendrait presque à l'"oublier", tant il se fait discret, avec ses défenseurs.

En revanche, Laetitia Delhez, l'une des survivantes de l'"enfer Dutroux", est remarquée par tout le monde: on espérait sa venue mais, en fonction des réserves émises par ses avocats, on ne l'attendait pas, hier, et peut-être même pas du tout. Mais elle est venue affronter son tortionnaire...

Mise en garde

Soudain, on remarque que le ton de M.Langlois est plus grave qu'à l'accoutumée. Il va entamer le volet "An et Eefje" de son enquête, avec de nécessaires mais terribles descriptifs. Or il sait que les pères de l'une et l'autre sont dans la salle. Il s'adresse à eux: "Je voudrais leur dire que ce qu'ils vont entendre dans la solennité de la cour d'assises est particulièrement dur, particulièrement pénible, mais que mon ton ne sera pas celui de l'inhumanité. Ce sera le langage du juge d'instruction qui se doit d'être factuel, technique et impartial." Les deux pères, que l'on sait courageux, restent dans l'enceinte. Paul Marchal, à l'issue de l'audience, dira qu'il devait "passer ce cap, ma fille attend de moi que je le fasse". L'avocat de Jean Lambrecks, Me Vercraeye, soulignera: "Nous avons beaucoup apprécié. Ça témoigne que le M.Langlois, malgré son récit froid, peut également être humain."

Lequel M.Langlois commence: la soirée du drame, le retard dû à un spectacle d'hypnose (imprévu, grâce à des billets gratuits, alors qu'Eefje ne faisait que remplacer une copine défaillante), le dernier tram, dont le terminus interrompt le trajet de retour des jeunes filles loin de leur logement de vacances. Marc Dutroux et Michel Lelièvre, qui rôdent à la Côte, les chargent en stop (Eefje le pratiquait de temps à autre et a peut-être convaincu An de s'y risquer).

La suite se divise en deux versions: celle de Dutroux, qui attribue la responsabilité à Lelièvre, et celle de ce dernier, qui fait le contraire. Toujours est-il que le verrouillage centralisé est actionné, qu'An et Eefje paniquent, que Dutroux leur fait ingurgiter, sous la menace, du Rohypnol puis du Haldol, des médications qui les endorment, petit à petit. Et puis, la voiture tombe en panne. Ils dissimulent leurs victimes dans un sous-bois. Dutroux va chercher une Ford Sierra, en dépannage.

"On me l'a reproché"

M.Langlois s'explique sur un vieux grief: il n'avait pas reconstitué la prise en charge en auto-stop, parce qu'il n'y avait pas de fait infractionnel et, surtout, à cause de l'incertitude pesant sur le lieu d'embarquement. En revanche, il avait organisé une reconstitution pour départager les versions de l'épisode "panne".

On croit déceler à l'audience une lacune dans l'instruction: les scènes ont été filmées en plein jour alors que c'est durant la nuit du 22 au 23 août 1995 que les faits s'étaient produits. Mais s'il avait fallu éclairer le site, pour les caméras, ce serait revenu au même... Tout de même, Dutroux, bien après les faits, avait changé l'une de ses déclarations initiales à cause de cette question d'obscurité: il avait d'abord dit avoir vu une tache de sang consécutive aux viols qu'il attribuait à Lelièvre, dans le sous-bois. Il avait ensuite compris que ses yeux n'auraient pu la déceler...

Et puis, M.Langlois multiplie les exemples où on peut prendre le pervers en défaut. Il s'appuie à nouveau sur les déclarations de Michelle Martin, à laquelle son ex-époux semble avoir, décidément, tout raconté ou presque en temps réel. On comprend mieux, d'ailleurs, pourquoi Dutroux a cessé de la protéger dans ses propres déclarations, au fil des ans. Puisqu'elle "balançait" tout sur lui...

Voilà donc An et Eefje prisonnières, à Marcinelle. Dutroux avait dit qu'Eefje "se plaisait bien chez lui" ? Un sinistre bobard de plus: en réalité, explique le juge au jury, elle a tenté à deux reprises de s'échapper, bien que laissée nue exprès par Dutroux, pour qu'elle ne le fasse pas. Las, il l'a rattrapée...

Vers 10h30, comme d'ordinaire, le président décrète une suspension d'audience. Beaucoup sortent prendre l'air. Il est frais, neigeux. Au lieu des quelque 200 journalistes qui harcelaient les avocats au premier jour, il s'en trouve 14, accompagnant 5 cameramen, à faire encore de même.

Pas morte de faim

Retour à l'audience. M.Langlois aborde les moments les plus durs. Il fait d'abord comprendre que, contrairement à ce que l'intéressé en a dit, Dutroux a fort bien pu assassiner lui-même An et Eefje (lire ci-contre), en les enterrant encore vivantes. Contrairement à ce que certains experts en avaient dit, M.Langlois n'a pas retenu la thèse où Eefje était morte de faim ou de soif, apprend-on.

Me Quirynen (famille Marchal) demande soudain au président que l'on visionne, pour le jury, les photos prises lors de l'exhumation des dépouilles, à un endroit que Dutroux - et personne d'autre - avait désigné aux policiers, en 1996. Ce sera chose faite au début de l'après-midi, à huis clos. Quel terrible courage, quelles insupportables émotions...

Et quel contraste avec les petits problèmes de climatisation, dont des avocats et des membres du jury se plaignent régulièrement. On règle, un degré en plus, un en moins... C'est presque devenu un sujet de boutades. D'ailleurs, tout a ses anecdotes, mêmes les pires procès. Mercredi, ce furent deux (fausses) alarmes incendies, au cours de l'après-midi. Si la salle d'assises ne fut pas évacuée, lesdites salles d'écoute, oui. Petite cohue, arrivée de policiers. Le temps, pour certains, d'évacuer un peu l'horreur qu'on venait d'entendre.

© La Libre Belgique 2004

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