"Une autre hypothèse explique la décision de Charles Michel de ne pas se présenter aux élections"
Chaque mercredi, pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce 31 janvier, c'est Ivan De Vadder qui se prête à l'exercice.

- Publié le 31-01-2024 à 15h30
- Mis à jour le 02-02-2024 à 21h46

Avec ou sans Conner Rousseau ? Les socialistes flamands n'arrivent pas à trancher. Leur ex-président, qui a dû démissionner à la suite de ses propos racistes au cours d'une soirée trop arrosée, peut encore les aider. Ils le savent. Mais à quel prix...
De l'autre côté de la frontière linguistique, les libéraux ont dû faire une croix sur l'une de leurs figures de proue pour les élections de 2024. Charles Michel a décidé qu'il n'occuperait finalement pas la tête de liste MR à l'Europe. La cause de ce rétropédalage ? La virulence des critiques après l'annonce de la candidature du président du Conseil européen. Vraiment ? Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé Ivan De Vadder. Le journaliste de la VRT analyse les récentes annonces de Vooruit et revient sur le choix de Charles Michel. Entretien.
À l'issue du congrès de Vooruit ce mardi, il a été décidé de laisser la tête de liste de Flandre orientale libre pour accorder à Conner Rousseau le temps de la réflexion. Le parti a-t-il tant de mal que ça à se passer de lui ?
Conner Rousseau réfléchit éventuellement à occuper la dernière place sur la liste. Il y a donc bien une possibilité qu'il participe à la campagne, mais ce ne serait pas en tête de liste. Ce qui veut dire qu'il ne serait pas une figure de proue pour Vooruit en 2024. Le parti n'a donc pas décidé de définitivement mettre fin à la saga Conner Rousseau. Et c'est logique. En 2019, il avait rassemblé pas mal de votes. Et juste avant que n'éclate la polémique, il était l'une des 3 ou 4 personnalités les plus populaires en Flandre. C'est avec beaucoup de regret que le parti se passerait de cet atout électoral. On voit que son ombre continue de planer sur le parti. Ce mercredi matin, des responsables de Vooruit se plaignaient d'ailleurs que toute l'attention de la presse flamande se tournait vers Conner Rousseau.
Vooruit a vraiment peur d'échouer sans lui ?
Oui. Dans les derniers sondages, il y a quand même une chute de 2-3%. Cela reste dans les marges d'erreur, mais on voit tout de même une différence. Si cela s'avère correct, 3% c'est beaucoup ! Surtout que c'est dû à une seule personnalité. Vooruit croit donc toujours que Conner Rousseau est un atout électoral, malgré le lourd bagage qu'il transporte.
Mais il pourrait tout de même être un caillou dans la chaussure de Vooruit. Ses opposants pourront toujours utiliser ses propos racistes contre les socialistes...
Evidemment, mais ce sera toujours à la fois un atout et une faiblesse. Des gens vont continuer à le défendre, que ce soit au sein du parti ou des électeurs. Il reste un plus, même s'il peut faire perdre quelques voix. C'est ça le raisonnement du parti. Mais Conner Rousseau a très bien fait comprendre qu'il n'était pas prêt. Ça ne fait que deux mois qu'il s'est retiré. C'est un jeune homme, il veut voir d'autres choses. Il est en train de se lancer dans le marketing.
Serait-il possible que Conner Rousseau quitte définitivement la politique ?
Oui. Vu son état mental au moment de la polémique et même avant, c'est une possibilité. Mais ce serait dommage car il a du talent.
Une autre figure de proue du parti, Frank Vandenbroucke, se retrouve au coeur d'une polémique liée à l'affaire Medista. Est-ce que cette controverse peut avoir un impact dans les urnes ?
Je n'ai pas l'impression que cette affaire prenne de l'ampleur. Si on analyse cette histoire, il ne s'agit pas tout à fait de l'intérêt général. C'est avant tout une dispute entre entreprises. Des reproches ont été émis à l'égard du ministre, de son cabinet et de l'administration. Mais je ne pense pas que ça va nuire à la position électorale de Vooruit. C'est mon point de vue à l'heure actuelle, mais les choses peuvent évoluer...
Le discours des partis francophones à l'égard de la N-VA évolue. Maxime Prévot (Les Engagés) n'exclut par exemple plus une alliance avec les nationalistes flamands. Le parti de Bart De Wever va-t-il réussir son pari et monter au pouvoir ?
C'est très difficile à dire. J'ai quand même plutôt l'impression que Bart De Wever est en train de perdre la bataille avec le Vlaams Belang. En tous les cas, c'est ce que nous disent les chiffres. Qui plus est, le Vlaams Belang va profiter de la grogne des agriculteurs. Un ministre démocrate-chrétien me disait ce mardi que chaque voix qu'il perdait en Flandre occidentale allait au Vlaams Belang. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu avec le slogan du parti de Tom Van Grieken: ander en beter (autrement et mieux, ndlr.). Les gens en ont marre et veulent du changement, selon lui.
Charles Michel a annoncé qu'il retirait sa candidature pour l'élection européenne. Il a justifié son choix en pointant la virulence des critiques à son égard. Que faut-il en penser ?
Il devait quand même s'attendre à toutes ces critiques. Si ça n'avait pas été prévu par son équipe et par le MR, c'est qu'ils avaient un peu perdu le lien avec la réalité. C'était quand même évident.
Est-ce réellement la seule raison qui l'a poussé à se retirer de la liste européenne libérale ?
Je ne suis pas dans la tête de Charles Michel. Mais la seule possibilité que je vois, c'est que des personnalités européennes, comme Macron ou d'autres membres de gouvernement, ont mis la pression sur lui. Cette hypothèse me semble plus probable que la justification de Charles Michel qui s'est dit touché par les critiques.
Sa décision a été accueillie…. par des nouvelles critiques. Comment expliquer ce flot de haine, quoi qu'il fasse ?
Je ne sais pas si le MR avait accueilli cette décision à bras ouverts, parce que j'ai l'impression que le choix de Charles Michel d'être tête de liste avait été un peu imposé au parti. Les libéraux devaient défendre cette position et, maintenant, ils doivent défendre le fait qu'il ne veut plus être tête de liste. Ça devient difficile à suivre...
Charles Michel a tout de même été Premier ministre, c'est un nom connu en Belgique. Est-ce un coup dur pour le MR de ne plus pouvoir compter sur lui pour le scrutin de 2024 ?
C'était une personnalité forte, mais absente de la scène politique belge depuis un petit temps. C'est difficile d'avoir une idée de la façon dont il est encore perçu.
Vu les critiques, il est compliqué d'imaginer la suite de sa carrière...
Je ne sais pas quel futur l'attend. On doit peut-être faire le lien avec Conner Rousseau: tous les deux devraient prendre le temps de réfléchir. C'est une similarité entre ces deux dossiers.
