"Mes enfants ont reçu leur premier smartphone à 12 ans. Je m'en suis fortement mordu les doigts"
Faut-il résister ou céder face à la pression sociale qui impose de donner un smartphone à son enfant ? Bettina, Marie, Juliette et Muriel – quatre mères de famille confrontées à ce dilemme – livrent leur témoignage.

- Publié le 04-12-2025 à 06h40

Beaucoup de parents offrent un smartphone à leur enfant vers l'âge de 12 ans, en raison du passage entre les primaires et les secondaires. Mais plus que pour des raisons de sécurité, ce choix est aussi motivé par une pression sociale difficile à contrer.
Voici les témoignages de plusieurs personnes dont les coordonnées ont été fournies par l'initiative citoyenne KidsUnplugged.
Bettina, maman d'un garçon de 9 ans et d'une fille de 11 ans
Ma fille, en 6e primaire, est presque la seule à ne pas avoir de smartphone. Dès la 3e année, il y a déjà des enfants qui en ont, et on en parle beaucoup à l'école. Sans avoir accès à TikTok, elle sait tout ce qui s'y passe. Elle pense aussi que ça fait partie du fait d'être une grande fille. C'est très attirant.
Ma fille rêvait donc d'avoir un smartphone dès l'âge de 8 ans. Elle comptait même les jours et faisait des listes avec les applications qu'elle voulait utiliser. À 9 ans, une de ses copines a déménagé et nous avons installé une application de messagerie pour enfants pour qu'elles puissent communiquer. Au bout de quelques minutes déjà, j'ai vu apparaître des symptômes d'anxiété, de Fomo (Fear of Missing Out, ou peur de manquer une information, NdlR). Quand je lui ai dit que j'allais désinstaller l'application, elle a fait une crise encore jamais vue, me disant qu'elle voulait mourir. C'était vraiment choquant.
Pour ma fille, la seule chose qui compte, c'est de ne pas être la seule à ne pas avoir de smartphone
J'ai commencé à faire des recherches, à en parler autour de moi. Et là, j'ai compris que le smartphone apporte beaucoup de risques, mais très peu d'utilité. J'ai donc décidé d'attendre ses 11-12 ans pour lui en donner un, mais j'avais très peur parce que je ne voulais pas que ma fille soit la seule. On s'est finalement mis d'accord avec les parents des copines de ma fille pour qu'aucune d'elles n'ait de smartphone l'année prochaine, en première secondaire. On leur donnera un téléphone basique, pour les appels et les SMS. À 14 ans, elle pourra avoir un téléphone connecté, mais sans les réseaux sociaux. Pour cela, elle devra attendre 16 ans, quand elle sera assez mature pour pouvoir les gérer.
Désormais, ma fille est tout à fait d'accord avec cette idée. Pour elle, la seule chose qui compte, c'est de ne pas être la seule à ne pas avoir de smartphone. Elle est très conscientisée, sensibilisée. Et je pense que c'est ça aussi la clé, parce qu'elle comprend. Elle sait pourquoi. Mon fils de 9 ans répète d'ailleurs pour l'instant qu'il veut avoir un simple téléphone toute sa vie parce qu'il trouve ça "beaucoup plus cool".
Marie, maman de trois garçons de 12, 9 et 2 ans
On a fait le choix de ne pas encore donner de smartphone à notre fils aîné, malgré son entrée en secondaire. Selon nous, il n'en a pas besoin. Le trajet jusqu'à l'école n'est pas long et, si nécessaire, il peut toujours demander à quelqu'un d'autre de nous appeler. Quand il était en 6e primaire, j'entendais des parents promettre un smartphone à leur enfant s'il réussissait son CEB. Nous nous sommes dit qu'à partir du moment où il n'y a pas besoin d'avoir un smartphone, la question ne se pose pas. On n'avait pas envie de subir encore des négociations alors qu'on en a déjà tout le temps avec le reste des écrans qu'il y a à la maison.
Mon fils m'a dit : 'ça y est, je suis vraiment le seul de ma classe à ne pas avoir de smartphone'
Cela a été une décision un peu compliquée parce qu'on n'a pas de téléphone fixe. J'ai donc acheté un petit téléphone qui reste à la maison. Dès que mon fils rentre de l'école, s'il est seul ou un peu inquiet, il peut m'appeler. Il a été un peu déçu et révolté quand j'ai acheté ce téléphone. Il m'a dit : "ça y est, je suis vraiment le seul de ma classe à ne pas avoir de smartphone". Mais à chaque fois, on lui explique les raisons et en quoi ça peut être dangereux.
Juliette, maman de deux garçons de 8 et 10 ans
Pour l'instant, on refuse de donner un smartphone à nos fils. Ce n'est pas un "non" formel et définitif, l'idée est d'essayer de le faire le plus tard possible. Mais pour l'instant, ils sont trop jeunes et n'en font pas la demande. De toute façon, le fait qu'ils réclament un smartphone ne justifiera pas qu'ils en aient un, tant qu'il n'y en a pas besoin.
Je trouve aussi qu'il y a un côté un peu égoïste à donner un téléphone à son jeune enfant. Pour l'instant, quand il réclame mon téléphone, je peux résister. Mais le jour où il aura le sien, c'est lui qui aura la responsabilité d'arrêter de l'utiliser. À son âge, ce sera difficile de se restreindre tout seul. Moi-même, je n'y arrive parfois pas. Je considère que ce ne serait pas gentil de lui mettre un appareil entre les mains et de lui dire "maintenant, tu te débrouilles, tu te limites toi-même". Ce serait très compliqué pour lui. Je ne pense même pas qu'il soit assez mûr pour savoir le faire.
En secondaires, s'il s'avère qu'ils doivent prendre le bus, mes fils auront peut-être un téléphone sans connexion. Pour moi, c'est une question de nécessité. Mais si la pression sociale est telle que je constate qu'il souffre de ne pas avoir de smartphone, tant pis, je lui en donnerai un et on fera très attention.
Muriel, maman d'une fille de 21 ans
À l'époque, je m'occupais de ma fille et du fils de mon ex-compagnon, qui avaient le même âge. Mon ancien compagnon était en faveur du fait que les enfants reçoivent tout de suite de la technologie parce que son argument était qu'ils devaient apprendre à l'utiliser et vivre avec leur temps. Mais mon instinct maternel m'a dit que c'était hors de question. C'était très difficile parce qu'il y avait une énorme pression sociale – et à l'école, et à la maison. C'était un combat solitaire.
J'ai tenu bon jusqu'à leurs 12 ans, lorsque cette pression est devenue impossible à porter. Ils ont alors reçu leur premier smartphone. J'étais heureuse de leur offrir un beau cadeau, dont ils rêvaient depuis longtemps. Mais en même temps, j'avais une appréhension. Je me rassurais en me disant qu'avec le contrôle parental et l'attention que j'allais leur prodiguer, je parviendrais à les soutenir. Je m'en suis fortement mordu les doigts.
A 13 ans, ma fille m'a annoncé qu'elle voulait une chirurgie esthétique, sans quoi elle se donnerait la mort
Dès l'âge de 13 ans, un an à peine après avoir reçu son smartphone, j'ai vu que le comportement de ma jeune ado changeait, qu'elle était de plus en plus éteinte, triste et anxieuse. Un jour, elle m'a annoncé qu'elle voulait une chirurgie esthétique, sans quoi elle se donnerait la mort. Son mal-être venait des stéréotypes de physionomie qui étaient véhiculés par les réseaux sociaux : une taille très fine, un bassin et une poitrine très large, et un visage aux traits particuliers. J'ai évidemment refusé sa demande. Elle a commencé à s'autodétruire, à se scarifier, à avoir des pensées suicidaires… Ça a été extrêmement loin. J'ai dû en venir à la psychologie puis à la psychiatrie. Aujourd'hui, ma fille regrette d'avoir été exposée aux réseaux sociaux aussi tôt. Elle aurait préféré qu'on les lui interdise et qu'on lui offre un téléphone avec un accès réduit à internet. Elle aimerait désormais témoigner de son histoire auprès des écoles.