"Le cordon sanitaire qui entoure le Vlaams Belang pourrait exploser à cause des partis de gauche"
Pour Rik Torfs, "ce qui risque de se passer à Anvers pourrait avoir des conséquences majeures sur tout le pays.

- Publié le 09-10-2024 à 14h13

Le scrutin de ce 13 octobre pourrait être historique à plus d'un titre. Outre le caractère non-obligatoire du vote pour les Flamands - une grande première en 131 ans -, les résultats de ces élections communales risquent d'ouvrir une nouvelle page de la politique belge. En effet, le Vlaams Belang veut faire son entrée dans des majorités communales. Et s'il y arrive, le parti d'extrême droite briserait le cordon sanitaire qui l'entoure depuis 1989. Mais en est-il capable ? Dans le cadre de son rendez-vous "Focus Communales", La Libre a interrogé l'ancien recteur de la KULeuven, Rik Torfs. L'ex-sénateur CD&V décrypte la situation de l'extrême droite en Belgique à quelques jours des élections communales et lie le destin du parti de Tom Van Grieken... à celui de Raoul Hedebouw. Interview.
Georges-Louis Bouchez a reçu un accueil mitigé à l'université de Gand ce mardi en raison de ses propos sur Israël. Toute cette affaire peut-elle empêcher le MR de triompher lors de ces élections communales comme au scrutin de juin ?
Georges-Louis Bouchez a toujours été quelqu'un d'assez prononcé. Je ne suis pas certain que cette polémique ait un impact forcément négatif. Et ce qui s'est passé à Gand peut être une bonne publicité pour le président du MR, qui a plutôt bien réagi... D'autant qu'il y a un certain clivage entre l'indignation officielle vis-à-vis de ses propos et l'adhésion tacite d'aucuns qui ne se prononcent pas.
Et puis, les élections communales ne dépendent pas seulement du leader politique en général. Beaucoup de listes locales, surtout en Belgique francophone, ne font pas référence à leur parti par crainte de perdre des votes.
Comment est vu le président libéral au Nord du pays ?
Il y a pas mal de sympathie pour lui. Ses propos ne s'éloignent pas tellement de ce que pense la majorité flamande. Il a bien entendu un caractère un peu direct qui rend difficile certaines négociations. Mais les Flamands aiment le franc-parler en général. Ils reprochent plutôt aux politiques leur langue de bois.
Le président du Vlaams Belang Tom Van Grieken a estimé cette semaine que le cordon sanitaire était "sur le point d'exploser". Y croyez-vous ?
Cela dépend du sort du PTB. A Anvers, la tête de liste du parti d'extrême gauche va sans aucun doute obtenir un très beau score. Il y a donc des possibilités de voir se former une majorité de gauche alliant le PTB, Vooruit et Groen. Cela aurait des conséquences majeures dans tout le pays. Paradoxalement, si le PTB arrive au pouvoir dans une grande ville grâce à la gauche, cela pourrait conduire à la fin du cordon sanitaire. Je ne suis toutefois pas certain que Vooruit accepte de gouverner avec le PTB à Anvers, cela pourrait mettre en danger la majorité flamande et le possible futur gouvernement Arizona.
L'autre scénario serait de voir le Vlaams Belang obtenir une majorité absolue dans certaines communes, comme Ninove. Cela le mènerait alors automatiquement au pouvoir.
Lors du grand débat sur VTM, les présidents de parti étaient unanimes: ce sera sans le Vlaams Belang...
C'est vrai, dans l'état actuel des choses. C'est pour cela que, pour moi, le plus probable serait de voir le Vlaams Belang arriver au pouvoir en obtenant une majorité absolue. Mais si le PTB devient un partenaire normal pour une coalition, il ne sera plus tenable pour les présidents de parti d'exclure le Vlaams Belang. Le sort des deux partis est plus lié que ce que l'on croit. En Belgique francophone, on fait une distinction entre les deux partis extrêmes. Le PTB est davantage perçu comme étant démocratique. Mais pour une majorité de Flamands, ne pas exclure le PTB mais bien le Vlaams Belang demeure un exercice extrêmement difficile.
Mais au nord du pays aussi, on n'a pas un seul mot d'ordre vis-à-vis de l'extrême gauche. Groen et Vooruit n'ont pas exclu de s'allier au PTB/PVDA...
Oui. Vooruit a laissé la porte ouverte, mais d'un point de vue stratégique, car il est impossible pour les socialistes de participer à une majorité de gauche à Anvers, vu la position clé qu'ils jouent actuellement dans les négociations fédérales et au gouvernement flamand. Ils perdraient beaucoup plus qu'ils n'y gagneraient. Mais c'est différent pour les Verts...
Le MR, lui, voudrait carrément un cordon sanitaire autour du PTB...
Je ne suis pas tellement en faveur d'un cordon sanitaire de manière générale. Ni pour le PTB, ni pour le Vlaams Belang. Mais, bien entendu, si on le fait pour l'un, il faudrait aussi le faire pour l'autre.
Bart De Wever a rappelé que pour lui aussi c'était hors de question de s'allier à l'extrême droite, mais au sein de son parti tout le monde n'est pas du même avis. Les nationalistes flamands vont-ils franchir le Rubicon ? Est-ce que ça aurait des répercutions sur les négociations fédérales ?
C'est une éventualité de voir un opportuniste se laisser tenter. Mais il se peut que la personne qui choisit de s'allier au Vlaams Belang soit exclue du parti. C'est même fort probable. Dans ce cas-là, ça n'aurait aucun impact sur les négociations fédérales.
Les résultats dans la ville d'Anvers peuvent aussi avoir des répercussions sur les discussions en vue de la formation d'un gouvernement Arizona. Bart De Wever a l'air de moins en moins partant pour occuper le poste de Premier ministre ?
De Wever s'est affaibli en disant ouvertement qu'il était probable qu'il devienne Premier ministre. A Anvers, certaines personnes se posent des questions vu que le bourgmestre pourrait choisir le 16 rue de la Loi plutôt que le mayorat de la ville. Toutefois, je n'ai pas l'impression qu'il est en train de retirer sa candidature de Premier ministre pour autant. A vrai dire, il n'a jamais donné l'impression d'avoir envie de quoi que ce soit. C'est un peu son tempérament.
Bourgmestre menacé de mort, racisme, antisémitisme... A-t-on assisté à une campagne plus violente que les précédentes ?
Les campagnes communales sont toujours plus agitées que les autres. On s'intéresse plus à des sujets locaux qui peuvent attiser une forme de haine, plutôt qu'à des sujets plus profonds. Mais c'est vrai qu'on sent que ces élections communales reflètent la polarisation qui existe dans la société. Il y a aussi le conflit au Moyen-Orient qui agite les esprits et la campagne.
Quel parti s'est clairement démarqué ?
En Belgique francophone, le président du MR a été omniprésent. En Flandre, j'ai l'impression que les grands ténors des partis politiques flamands ont été peu présents. On assiste plus à des duels entre candidats de grandes villes qu'à de véritables prises de position à l'échelle des partis. Mais on a vu aussi naître une tendance malsaine. Les bourgmestres estiment qu'il faut être bien vu par le niveau fédéral et régional pour réussir son mayorat. C'est ce qu'a notamment estimé Jean-Marie Dedecker.