"Une fois, l'intelligence artificielle d'un étudiant s'est mise à parler tout haut, en disant qu'elle ne pouvait pas répondre à sa question"
L'arrivée de l'intelligence artificielle dans l'enseignement supérieur est vécue comme un véritable bouleversement, tant pour les enseignants que leurs étudiants. Si certains l'utilisent pour rédiger les travaux à leur place, d'autres y voient un outil pédagogique utile.

- Publié le 04-09-2025 à 06h32
- Mis à jour le 04-09-2025 à 06h33

"Je l'utilise environ pour un travail sur quatre, surtout comme une aide quand j'ai de longs articles à lire pour un cours. Je lui demande de me les résumer pour que je puisse les lire en une page au lieu de 40", explique Camille, 26 ans, étudiante d'un master en communication stratégique des organisations à l'UCLouvain. "En général, quand l'IA me donne des informations sur base des sources que je lui fournis, je reformule encore sa réponse, je ne la copie-colle jamais telle quelle."
Lenaïk, qui vient de décrocher son diplôme d'assistante sociale à la Helha, confie quant à elle avoir utilisé l'intelligence artificielle quotidiennement "pour les cours, l'étude ou les travaux". "Je peux y déposer mon cours et lui demander de me poser des questions par chapitre. Elle me corrige ou me complète au besoin. Je trouve que c'est une façon beaucoup plus facile d'apprendre et d'y voir clair parce que je ne m'en sors pas uniquement avec mes cours ou des petites fiches. J'ai besoin d'interactions", justifie-t-elle.
Une intelligence malgré tout limitée
Cette "aide rédactionnelle" se heurte cependant à une limite : son manque de fiabilité. "J'ai demandé à mes camarades et beaucoup m'ont dit ne pas tricher avec ChatGPT parce qu'ils ont remarqué comme moi qu'il y a une confusion. Certains pensent que l'IA est utilisée comme une sorte de Wikipédia alors qu'elle est plutôt utilisée comme un outil pour aider à écrire", constate Loïs, 28 ans, étudiant en sciences agronomiques et industrie du vivant à l'UCLouvain. "Parce que même si on l'utilise pour avoir des réponses, si on n'a pas la base pour comprendre ce qu'il dit, notre réponse sera fausse. ChatGPT ne va jamais dire qu'il ne sait pas, et le gros danger est que quand on le questionne sur des sujets pointus pour lesquels il n'y a pas beaucoup de références, il va d'office plagier", ajoute-t-il. "Un jour, dans un travail de groupe, l'une des étudiantes avait rendu sa partie, mais elle avait oublié d'enlever la phrase où l'IA lui demandait si la réponse lui convenait. On a compris qu'elle n'avait pas du tout travaillé elle-même dessus", se remémore-t-il.
Face à ce constat, les professeurs ont parfois bien du mal à déterminer si l'utilisation de l'IA par leurs étudiants relève du simple outil pédagogique ou d'un moyen de triche plus ou moins subtil. "J'ai déjà entendu pas mal de professeurs accuser des étudiants d'avoir rendu un travail fait par l'IA parce qu'ils ne s'expriment pas de la même manière habituellement ou parce qu'ils ont utilisé un concept que l'on n'avait pas vu en cours", témoigne Lenaïk.
Une utilisation difficile à prouver
"Dans certains cas, on se rend compte que l'étudiant a utilisé l'IA parce que ses réponses sont soit d'un niveau beaucoup trop élevé, soit emploient un vocabulaire ou des notations qui ne devraient pas être utilisées", confirme Gregory Seront, enseignant en informatique à la Haute École Léonard de Vinci. "Durant les examens, certains arrivent à s'introduire dans la salle avec un téléphone pour prendre une photo du questionnaire et obtenir les réponses. Une fois, l'intelligence artificielle d'un étudiant s'est même mise à parler tout haut, en disant qu'elle ne pouvait pas répondre à la question qu'il lui posait", se souvient-il.
Mais pas question de sanctionner un étudiant uniquement sur base de soupçons, assure l'enseignant. "Il existe des logiciels supposés détecter l'IA, mais on ne les utilise pas parce qu'ils donnent beaucoup de faux positifs. C'est-à-dire qu'ils affirment que des gens ont utilisé l'IA alors que ce n'est pas vrai, et vice-versa." Un constat partagé par l'UCLouvain, qui souligne qu'il est d'ailleurs "généralement accepté au sein de la communauté universitaire que les détecteurs d'utilisation d'outils d'IA générative ne sont pas fiables".
Face à l'IA, adaptation et solutions sont nécessaires
Au vu de la difficulté d'affirmer avec certitude que l'IA a été utilisée, Gregory Seront a donc dû adapter sa manière d'évaluer les étudiants. "C'est embêtant parce qu'en haute école, on a une pédagogie basée sur les projets. On a donc renforcé les défenses orales, ce qui consomme beaucoup de temps. Le défi est de continuer à faire de la pédagogie par projet sans que cela ne devienne de la pédagogie d'un projet fait par l'IA."
Une solution similaire a été choisie par l'UCLouvain, qui indique que "si un enseignant a des doutes quant aux compétences évaluées d'un étudiant, il devrait pouvoir compléter cette évaluation, par exemple par un entretien oral supplémentaire." Interrogée sur la réglementation en vigueur au sein de son établissement, l'université rappelle que "les étudiants sont entièrement responsables des travaux soumis", que ceux-ci doivent être "le fruit d'une démarche personnelle" ; que les "aides et outils utilisés doivent clairement être indiqués si nécessaire" ; et que "tout type de reprise verbatim du contenu généré par l'outil d'IA sans citation complète de la source reste interdit".
"L'arrivée de l'IA force une remise à plat des modalités d'enseignement, mais aussi des modalités d'évaluation", rajoute-t-on du côté de l'ULB. "Il faut repenser ce que l'on mesure : connaissances factuelles ou esprit critique, méthodologie, capacité à contextualiser et sourcer, … et adapter les sanctions et les parcours pédagogiques en fonction des spécificités disciplinaires. Le tout dans un contexte contraint : massification des cohortes, sous-financement et pression sur les moyens, qui rendent l'adaptation plus urgente et plus délicate", dénonce l'université bruxelloise.