Un tatouage géant sur le dos du plus grand des Belges: "Je songe à contacter le Guinness Book des Records"
Alain Delaunois, le "géant belge", s'est fait tatouer ce qui serait le plus grand tatouage de dos du monde. À travers ce record, c'est un appel poignant à la tolérance et à l'acceptation de soi qu'il lance.
- Publié le 19-11-2024 à 14h56

On ne choisit pas son corps, mais on choisit son cœur. C'est par ces mots touchants qu'Alain Delaunois, qui vient de terminer ce qui pourrait être le plus grand tatouage de dos du monde, entame son histoire.
C'est que pour cet homme originaire de Brugelette (Wallonie picarde) et installé à Stavelot, son corps raconte bien des histoires. Catégorisé comme un homme "géant" avec ses 2,30 m, il est le plus grand belge. "J'ai toujours senti le regard des gens peser sur moi, et pas toujours de manière bienveillante. Me mettre en maillot était très difficile, car mon corps me complexait énormément. Quand j'ai commencé à me tatouer, j'ai vu le regard des gens changer du tout au tout: du regard intrigué sur la 'bête de foire', j'ai observé des regards davantage curieux, admiratifs. Les gens viennent maintenant vers moi pour m'en parler, me poser des questions, échanger sur le tatouage. Cela crée du lien !"

À commencer par sa tatoueuse, Sylvie Sterckx (Tattoo Vu, à Spa) avec laquelle il a noué une solide amitié au fil des heures passées sous l'aiguille. "Ça a directement collé entre nous, témoigne la tatoueuse avec un grand sourire. Tout a commencé comme avec mes autres clients, puis nous sommes devenus amis. Dès qu'Alain m'a partagé ses idées, j'ai tout de suite eu le résultat final en tête. Le dragon qui, majestueux, surplombe la scène, avec le château qui prend tout le côté gauche du corps avec le Hollandais Volant à droite, la mer, des rochers… J'ai pu faire beaucoup de détails vu la dimension de la pièce. Je n'avais jamais tatoué un château de 70 cm, normalement ce n'est pas jouable (rires). C'était un défi artistique passionnant, sur lequel j'ai pris énormément de plaisir."
Un record et un message
Le tatouage d'Alain Delaunois représente une scène mélangeant mythes et ambiance médiévale: château, dragon et voilier donnent forme à son histoire. Une histoire sur peau, forte en symboles. "Le dragon est un être mythique, un peu comme moi, le géant, sourit l'intéressé. J'ai toujours aimé tout ce qui touche au médiéval, pour toutes les symboliques qu'on y retrouve. Le Hollandais Volant, le voilier, possède une histoire qui m'est chère et qui raconte une magnifique histoire d'amour, celle d'un capitaine qui a dû confier son cœur à sa femme pour le préserver. C'est une façon de rendre hommage à mon épouse, qui m'a aidé à me construire, à m'accepter et à traverser beaucoup d'étapes parfois difficiles de ma vie."
Son tatouage, aux mesures hors norme de 81 cm de large et 70 cm de haut, à nécessité 48 h 30 de travail et pourrait bien être le plus grand tatouage du monde. "On s'est demandé, durant le travail, si ce n'était pas un record, raconte Sylvie Sterckx . On en parlait comme ça, et puis nous avons fait des recherches sur d'autres tatouages sur des personnes géantes dans le monde et nous n'avons rien trouvé de plus grand." Alain Delaunois songe à contacter le Guinness Book des Records pour le faire homologuer. Et ajouter encore davantage d'exception à cette pièce hors du commun.
Symboles et renaissance
Bien plus qu'un potentiel record, c'est surtout un rituel d'acceptation et une recherche de soi qu'Alain Delaunois a cristallisé dans ce tatouage. Avec l'envie de changer le regard des gens et le sien. Car son rapport aux gens, c'est ce qui conditionne sa vie depuis longtemps, et découle sur le rapport qu'il a à lui-même. "Je suis né dans ce corps, et je dois vivre avec. Le tatouage m'a permis de mieux l'accepter, parce qu'il a changé la façon dont les gens me perçoivent et la façon dont je me vois."
Au-delà de ce tatouage hors du commun, Alain Delaunois arbore d'autres symboles forts encrés dans sa peau, comme un phœnix "car plusieurs fois, j'ai dû renaître de mes cendres", ou le geai moqueur de l'œuvre littéraire Hunger Games, symbole de révolte. "Je me suis toujours révolté, contre les gens qui avaient un mauvais regard ou des préjugés sur moi. C'est tellement important d'apprendre à ne pas juger une personne sans la connaître. Surtout pas sur l'apparence. C'est si injuste ! Il faut apprendre à ne pas s'y arrêter, à voir au-delà."
Et à ne jamais juger l'autre avec les yeux, mais plutôt avec le cœur.
Encre et renaissance: un rite de passage
Si le tatouage est parfois un moyen d'expression corporelle, un marqueur d'appartenance ou d'identité, il se mue parfois en symbole de transition vers une nouvelle étape de la vie.

"D'abord esthétisation de soi, quête de la beauté, tout tatouage revêt un enchevêtrement de significations personnelles, analyse David Le Breton, anthropologue et sociologue français spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain. Mémoire d'un proche, d'un événement, d'un drame ou d'un succès, souvenir de rencontres, de voyages, quête de spiritualité, d'affiliation, talisman, bouclier contre les menaces de la vie courante, il procure une force intérieure, une maturation." Des personnes de tout âge et de tout milieu s'approprient cette forme d'art pour couvrir des cicatrices, retrouver leur identité et traverser des étapes de vie. En Belgique, de nombreux artistes spécialisés accompagnent cette démarche, témoignant de l'aspect thérapeutique du tatouage dans des contextes très variés.
Résilience face à la vie
Le tatouage écrit souvent un morceau de notre histoire, et se fait alors curatif, commémoratif ou transitoire vers un nouveau chapitre de la vie. Outil de résilience pour de nombreuses personnes ayant vécu des épreuves physiques ou émotionnelles, il va souvent bien au-delà de l'esthétique. "Certaines personnes vont voir un psychologue, d'autres un tatoueur, sourit Bruno Menei, tatoueur, auteur et formateur des fondamentaux du tatouage à l'IFAPME de Mons. Se faire tatouer peut avoir un sens très profond ; on vient avec une histoire à raconter, un souvenir que l'on veut encrer dans sa peau et on confie tout cela à l'artiste. Cela peut créer un lien très fort, et c'est une grande responsabilité pour nous. Les gens qui franchissent les portes d'un salon ont parfois autant besoin de parler que de passer sous les aiguilles. On matérialise quelque chose de très fort, qu'ils garderont à vie."
Panser ses plaies
De plus en plus, le tatouage est utilisé pour recouvrir des cicatrices dues à des accidents ou à des opérations. Au-delà de la reconstruction physique, de nombreuses études montrent que le fait de s'approprier une cicatrice en y ajoutant un tatouage peut aider à mieux accepter cette marque sur le corps.
Sylvie Sterckx pratique également le tatouage de reconstruction. "Tout a commencé il y a 15 ans, alors qu'une cliente que je tatouais déjà est venue me voir. Elle venait de subir une ablation d'un sein et une reconstruction mammaire, mais elle restait empêchée dans sa reconstruction par l'absence du téton. C'était une première pour moi. Nous avons procédé étape par étape. J'ai testé plusieurs mélanges de pigmentation et été progressivement ; en tatouage, on peut toujours foncer, jamais éclaircir. J'ai trouvé la teinte exacte, et j'ai travaillé l'effet trompe-l'œil pour donner l'illusion du mamelon. Une fois cicatrisé, on ne voyait presque pas la différence ! À la fin, elle m'est tombée dans les bras en larmes, en me disant 'merci de m'avoir rendu ma féminité', que c'était ce qui lui manquait pour revivre pleinement. C'est tellement bouleversant, tellement gratifiant de pouvoir permettre aux gens d'accepter leur corps. Cela crée aussi une relation très forte avec la personne tatouée."
Prévenir ou guérir
Depuis une dizaine d'années, les "tatouages paramédicaux" ou "tatouages reconstructifs" sont d'ailleurs de plus en plus pratiqués, au point que des salons et des artistes se spécialisent dans le domaine. De l'accompagnement psychologique aux conseils en termes de santé, il est important de bien se renseigner et d'aller au bon endroit. Si la reconstruction mammaire et le camouflage de cicatrices sont courants, le tatouage peut également être utilisé dans les cas de maladie de la peau (alopécie ou vitiligo), dans le cadre de micropigmentation capillaire ou comme alerte médicale (maladies chroniques, allergies graves comme la pénicilline, pacemaker, épilepsie…) Le tatouage, de bien des manières, peut sauver des vies. Ou tout du moins les adoucir.
À fleur de peau, du collectif à l'individu
Longtemps marginalisé, le tatouage est aujourd'hui un art et un moyen d'expression commun qui traverse les cultures et les générations.

Le tatouage, une affaire de prisonniers et de marins mal embouchés ? Loin de là ! "Le tatouage a toujours existé, dans toutes les cultures et toutes les régions du monde, y compris en Occident, raconte Bruno Menei, tatoueur, auteur et formateur des fondamentaux du tatouage à l'IFAPME de Mons. Les premières traces remontent à -3 300 avant JC, sur un homme nommé Otzi, surnommé"l'homme des glaces"et retrouvé en Italie. Il apparaît ensuite tout au long de l'histoire, parfois visible, parfois caché." Tantôt pratiqué pour soigner, tantôt comme rituel durant le passage à différentes étapes de la vie, le tatouage était aussi un marqueur d'appartenance social. Ce n'est qu'au 17e siècle qu'il devient, au Japon, symbole de punition: on y tatoue les prisonniers. Il sera aussi repris à travers les siècles dans diverses régions du monde par les criminels. Interdit par l'Église, en Europe, du 8e au 18e siècle, il reviendra via les marins européens de retour de Polynésie, qui s'approprient la pratique des tribus rencontrées.
Durant des siècles, ce symbolisme négatif restera ancré dans l'imaginaire collectif, au point qu'encore aujourd'hui il reste mal perçu dans certaines cultures. En Occident, c'est seulement après les années 80 que le tatouage émerge des milieux, surtout musicaux, considérés comme "marginaux" (punk, rock, rap, métal…). De plus en plus de personnalités se font tatouer et l'assument, l'effet de mode et la mondialisation font le reste. "Le tatouage n'est plus une manière populaire, masculine, et un peu voyou, d'affirmer une singularité radicale à l'encontre des valeurs célébrées par le lien social, à travers des motifs de bandes dessinées, des affirmations écrites péremptoires ou des symboles souvent virilistes, analyse David Le Breton, anthropologue et sociologue français. En perdant sa touche de dissidence à partir des années 90, il sollicite toutes les classes d'âge, surtout les jeunes générations, toutes les conditions sociales, autant les garçons que les filles."
Le phénomène est mondial. Aujourd'hui diffusé à son paroxysme grâce à internet et aux réseaux sociaux, le tatouage séduit et se pratique pour des raisons différentes dans presque toutes les parties du monde. En Belgique, 500 000 personnes se font tatouer chaque année !
Du collectif à l'individuel
Autrefois acte collectif, le tatouage tend, aujourd'hui, à être bien plus individuel chez nous. "Dans les sociétés traditionnelles, le tatouage immerge dans la communauté et subordonne à des valeurs religieuses, sociales, cosmiques que le graphisme affiche aux yeux de tous. Tous en connaissent et partagent les significations. À l'inverse, dans nos sociétés, le choix d'un motif manifeste une initiative personnelle. Ce n'est plus le corps à l'image de Dieu qui a longtemps imprégné le monothéisme, mais d'un corps à soi, pour soi, bricolé, reformulé, parfois radicalement. Il ne relève pas d'une cosmologie socialement vivante, mais d'une appropriation personnelle. Les modifications corporelles sont désormais des signes d'identité, des formes subtiles de signature de soi."
Dans un monde où la quête de sens devient de plus en plus prégnante, le tatouage sert à s'exprimer, à se différencier, à écrire son histoire. "Il s'inscrit dans la recherche de signification et d'identité, comme une sorte de signature de soi par laquelle l'individu s'affirme dans une identité choisie dans le contexte de sociétés contemporaines marquées par une hyperindividualisation où être soi exige de puiser dans le répertoire foisonnant des offres du marché. C'est une volonté de se différencier, d'établir une frontière entre soi et les autres, tout en ménageant des passerelles pour ne pas se perdre dans la solitude."
En quête de sens
Le tatouage est aujourd'hui sur les peaux de toutes les générations, par amour, résilience ou besoin de se raconter, de célébrer, de marquer les étapes de nos vies. "Il est souvent vécu comme la réappropriation d'un corps et d'un monde qui échappent, on y inscrit physiquement sa trace d'être, on prend possession de soi. Le corps s'érige ainsi en une sorte de journal cutané. Touche d'originalité, ou vécue comme telle, c'est aussi une forme de réconciliation, avec l'image d'un corps parfois déprécié et que ce supplément vient en quelque sorte corriger. Le tatouage est perçu non seulement comme faisant partie du corps mais comme étant sa part la plus digne d'intérêt. L'image de soi se reconstruit de manière heureuse."
Amour de l'art, expression profonde ou quête de sens, le tatouage existe depuis toujours… Et sans doute pour toujours.