Tiphaine Auzière : "Je crois qu'on ne sort jamais indemne d'une cour d'assises"
L'avocate, auteure et fille de Brigitte Macron vient de publier son premier roman, "Assises". Un livre qui évoque les violences faites aux femmes. Toutes les violences et toutes les femmes.

- Publié le 15-04-2024 à 11h44
- Mis à jour le 15-04-2024 à 11h46

Cela faisait longtemps que ça la titillait, mais, dit-elle, jusqu'ici, elle n'était pas prête. Écrire des plaidoiries est une chose, manier la langue dans les prétoires également. Se lancer dans un roman en est une autre, qui demande du temps, de l'énergie et la certitude d'avoir trouvé son sujet. Alors, Tiphaine Auzière a attendu le bon moment, patiemment.
Ce sont les rencontres, au gré de sa carrière d'avocate, qui ont provoqué le déclic. Des histoires de vie qui l'ont marquée à ce point qu'elle a fini par "passer à l'acte", comme elle le dit en souriant. Assises, son premier roman, publié chez Stock, raconte ces destins-là. Des histoires de femmes, malmenées, violées, harcelées. Celle d'une enfant abusée, celle du meurtre d'un conjoint trop violent, trop longtemps.
Ces rencontres ont nourri votre imaginaire ?
Je pense que pour écrire, j'ai besoin d'être touchée par quelque chose et j'ai toujours été bouleversée par certaines histoires, certaines personnes. Et puis surtout il y a ce décalage entre leur réalité à eux et la perception que peut en avoir largement l'opinion, en tout cas sur la justice. Il y avait quelque chose qui me dérangeait dans ce décalage. Je me suis dit qu'un jour j'aimerais raconter la justice telle que je la vis et telle qu'elle est, et pas parfois telle qu'on peut la percevoir, notamment au travers de lectures de faits divers.
Le "grand public" a une vision tronquée de l'appareil judiciaire ?
Je trouve que la perception qu'on a est très limitée. En général, les gens sont nourris par les faits divers, il s'est passé ça dans telle vie, on l'a vu à la télé, etc. Ça appelle à une justice de faits divers, alors qu'en réalité on ne juge pas des faits mais des personnes. C'est pour ça, aussi, que j'ai fait le choix du roman, parce que les histoires se passent au travers de personnages. C'est une manière d'humaniser la justice des hommes et pas des faits. Et donc de donner cette autre image de la justice qui est pour moi plus complète et pas limitée uniquement à des actes.
Vous pensez que la justice n'est pas assez humaine ?
J'ai parfois été interpellée par des décisions que je trouvais légalement justes mais humainement discutables. Et c'est pour ça aussi, sans doute, que j'ai eu envie d'écrire. Maintenant, elle reste humaine aussi parce qu'elle est faite par des hommes avec des jurés qui sont comme vous et moi. Et ça, je pense que c'est important à l'heure où les questions se posent, notamment sur le rôle que peut avoir l'intelligence artificielle dans la justice. Je préfère qu'elle soit encore une affaire d'homme. Même si elle peut parfois de ce fait, être très approximative.
Le procureur, qui doit sanctionner Laura, coupable de meurtre, s'adoucit au cours du procès. C'est une manière d'humaniser la justice, de dire que c'est possible ?
C'était très important que le lecteur se mette dans la peau de chacun des interlocuteurs, que ce soit les victimes, les accusés, les auxiliaires de justice. Au départ, on a tous un postulat lié à notre éducation, nos idées. Une fois que l'on découvre vraiment le fond d'un dossier, les personnes, leurs histoires, leur famille, les choses changent. Si j'avais été cette petite fille, par exemple, est-ce que j'aurais parlé ? Si j'étais sa mère, est-ce que je l'aurais cru ? Si j'étais cette femme battue, est-ce que je serais partie ? Est-ce que j'aurais eu la ressource psychologique de le faire ou est-ce que finalement je me serais retrouvée comme elle à un moment, dans cette cuisine, à lui mettre un coup de couteau ? Et si j'étais ses auxiliaires de justice ? Est-ce que comme je représente la société, que je suis l'avocat général, j'aurais été comme ça ou j'aurais pu évoluer ? Si j'étais jurée, comment je jugerais ? C'était important pour moi de mettre un peu de nuance là-dedans.
La justice peut aussi être défaillante, on l'a vu dans des affaires qui se sont très mal passées, comme celle d'Outreau, dont vous parlez dans le livre.
On a été traumatisé par ça. C'est le plus gros des fiascos judiciaires. Ce que j'avais envie de faire, aussi, à travers le livre, c'était de semer un certain nombre d'interrogations sur la justice. Parce que je pense qu'elle est toujours perfectible. Outreau nous a interpellés sur la manière dont on recueille la parole de l'enfant et sur la manière dont on l'accompagne dans la procédure. Mais aussi sur la manière dont on demande à un juge d'être seul face à ses interrogations, sans être challengé par d'autres magistrats. À travers le cas de Laura, j'interpelle aussi sur cette question : elle a déposé plainte mais il n'est pas jugé, donc elle s'est fait justice à elle-même. Sur la longueur des procédures, nécessairement, on sait qu'il y a des points qui sont perfectibles.
Est-ce que, aujourd'hui encore, c'est plus difficile pour les femmes face aux tribunaux ?
Je pense que les mentalités ont changé et que dans les tribunaux, l'arsenal juridique a été renforcé. Il y a plus de place pour la parole des victimes, des condamnations plus sévères pour les auteurs de ce type d'infractions. Mais malheureusement, la vie ne se limite pas à l'ensemble d'un tribunal. Il y a tout ce qui se passe autour. La première question, c'est sans doute l'éducation, le rapport à la violence, le rapport entre les hommes et les femmes, qui doit être pensée.
L'empathie que vous éprouvez pour ces femmes, vous devez pouvoir y mettre des limites, prendre du recul en rentrant chez vous ?
C'est un peu comme le soignant, avec son patient. Il faut, à un moment, déposer sa blouse ou sa robe et puis passer à autre chose. Dans le livre, je dis qu'on ne sort jamais indemne d'une cour d'assises, quel que soit le rôle qu'on y tient. J'y crois profondément.
Votre héroïne, Diane, vit une histoire d'amour avec le procureur. Pourquoi avoir ajouté cet aspect au roman ?
Parce que, pendant tout le roman, l'avocate challenge ses clientes pour les amener à se relever, à la fois dans les procédures et après. Et je voulais qu'elle soit sur le même plan qu'elles. Elle ne pouvait pas être percutée par la justice, mais il fallait qu'elle-même, à un moment, sa vie bascule pour qu'elle soit perméable aux doutes, aux interrogations et que finalement, elle soit obligée de se remettre en cause de la même manière qu'elle remet en cause les autres. Ce qui pouvait la percuter, c'était ça : une rencontre qui met à mal ses certitudes, qui la questionne sur les rencontres. À travers ce biais-là et à travers celui de l'histoire de Laura et David, j'avais envie de questionner sur le rapport homme-femme, sur les rencontres. Celles qui transcendent, qui subliment et qui permettent de devenir la meilleure version de soi et celles qui, à l'inverse, amenuisent, détruisent et rendent le pire.
Vous n'avez pas craint qu'on mélange l'auteure et son héroïne ? Que l'on pense que Diane, c'est vous ?
Je travaille à Paris et que je suis dans le domaine du droit du travail, ça mettait quand même une petite distance. Mais c'est clair que j'ai mis à son profit mon expérience juridique et professionnelle. J'ai aussi mis à son profit, je pense, mon idéal de justice parce que j'avais envie, à travers elle, de défendre un certain nombre de questions et d'ambitions pour la justice. Et puis, je lui ai donné mon amour de la Côte d'Opale.
Lors de vos séances de dédicaces, il y a toujours quelqu'un qui vient vous dire "Est-ce qu'on a une chance de voir votre maman et votre beau-père ?" Comment gérez-vous ça ?
J'ai les ressources et l'expérience du sujet. Je trouve ça plutôt touchant que quand les gens me disent "on les soutient, on envie de les voir, qu'est-ce qu'ils font ?" Il y a tellement de déferlements, de haine, de violence et de choses qui me dépassent.
Comment garder la distance face au tourbillon médiatique qui peut engendrer, vous le dites, des déferlements de haine ?
Déjà, je lis beaucoup moins de choses. J'essaie toujours de prendre du recul, de la distance. J'ai eu deux positions face à tout ça. Au début, j'étais assez fataliste, je me disais que quelqu'un qui fait de la politique prend des coups. Et puis je m'en suis assez voulu d'avoir pensé ça. Il ne faut pas être résigné parce que si on l'est, ça veut dire qu'on accepte que les choses se passent comme ça et on communique un mauvais message. C'est pour ça que quand le Président du Brésil avait dit des choses que je trouvais affreuses et totalement déplacées sur ma mère par rapport à son physique et à son âge, je suis intervenue. Aujourd'hui, j'essaie de faire la balance entre les deux. Il faut un certain détachement, mais en même temps, il ne faut pas non plus tout accepter en se disant que c'est comme ça. Je suis extrêmement vigilante dans la protection de mes enfants, sur ce qu'ils peuvent entendre, voir, ce qu'ils pourraient, qui pourrait subir.