Andy Warhol, monstre et génie
Une nouvelle biographie, très complète et équilibrée, d'un "monstre sacré" du XXe siècle.

- Publié le 27-03-2021 à 08h13
- Mis à jour le 29-03-2021 à 07h57

Trente-quatre ans après sa mort en 1987, à 58 ans, des suites d'un opération à la vésicule biliaire, Andy Warhol fascine toujours. Monstre ou génie, « monstre sacré » en tout cas, comme l'aurait dit Cocteau qu'appréciait tant Warhol.
Sa belle exposition à Liège, qui continue jusqu'au 18 avril, fait revivre son plus grand moment de créativité, sa première Factory entièrement tapissée de feuilles argentées, un génial laboratoire de tous les arts, de tous les créatifs même un peu fêlés sur lesquels Warhol régnait.
La nouvelle et riche biographie de Warhol par l'auteur français Jean-Noël Liaut tombe à point nommé pour étoffer cette évocation. Elle est nourrie d'années de recherches et de rencontres inédites avec des témoins comme Pierre Bergé, Lee Radziwill la soeur de Jacqueline Kennedy, ou Ultra Violet, une des grandes égéries de Warhol.
Andy Warhol, le renard blanc n'enlève rien au génie de l'artiste ni n'occulte sa part d'ombre. Un récit passionnant d'un homme fils d'un pauvre immigré ruthène, souffrant de son physique, immensément seul et devenu pourtant icône de la fin du XXe siècle.

Q'apporte de neuf votre biographie ?
Un exemple: j'explique l'origine de son étrange voix haut perchée. Lee Radziwill m'a dit que Warhol avait été si frappé par la voix de Jacqueline Kennedy (Bouvier) qu'il adopta sa voix pour déstabiliser les gens et il la garda car il fut toute sa vie prisonnier de son image, incapable de devenir un homme normal, pensant qu'il n'aurait de place qu'en étant différent.
Génie ou monstre ?
Sa part monstrueuse ne fait pas de doute. Il était un grand manipulateur et a détruit bien des gens autour de lui. L'entourage de Warhol ressemble à un cimetière. Mais tous ces gens qui venaient à lui, attirés par son génie, y allaient en connaissance de cause. A commencer par la sublime Edie Sedgwick qui fut sa muse majuscule, sa complice qui fascina tant de générations, avant de sombrer totalement dans la drogue.
Warhol chantre du capitalisme consumériste ou homme de gauche?
Homme de gauche, mais d'une gauche caviar. Il faut rappeler son engagement dans la campagne de McGovern contre Nixon en 1972, quand il crée une affiche anti-Nixon représenté comme un diable vert aux dents jaunes. Et quand il peint ses boîtes Campbell, il y en a toujours une déformée qui le représente lui. Il a plutôt pulvérisé le rêve américain.
Vous accordez une large place à ses films dont il ne reste rien. On montre juste ses premiers films radicaux Sleep ou Empire.
Il a tourné 140 films, de qualité très médiocre sauf l'un ou l'autre regardables comme Chelsea Girls. Lui-même disait que c'était mieux d'en parler que de les voir. Warhol revendiquait leurs imperfections comme leurs flous. Ce qui comptait c'était le concept plus que la réalisation et là aussi, il fut innovant, créant avant tout le mode l'écran partagé (Split screen), portant le premier à l'écran Orange Mécanique, avant Stanley Kubrick.
Où se situe son génie qui fait qu'il fascine encore?
C'est son refus des hypocrisies et son flair quasi divinatoire sur l'évolution des sociétés, annonçant tout ce qui viendra après lui. Il révélait la face cachée de la société. Même dans ses portraits de riches commanditaires qu'il faisait à la pelle, on voit le malheur. Si l'héritage actuel de Warhol est souvent vulgaire, il faut se souvenir de sa grande époque de la première Factory et de ses tableaux saisissants, cassant le mythe américain, avec les chaises électriques, les accidents de voitures ou les nuages atomiques.
D'origine très pauvre, il était obsédé par l'argent comme Salvador Dali que Breton surnommait par un anagramme « Avida dollars » ?
Le parallèle peut se faire entre Dali à Cadaques et Warhol à la Factory et leur goût était commun pour l'argent mais la mort précoce de Warhol l'a empêché de tomber dans les dérives finales de Dali.
Comment expliquer les prix fous atteints par Warhol sur le marché ?
N'oublions pas qu'il fut un dessinateur et un peintre fantastique, à la technique formidable. Quant aux prix atteints, c'est dû à la nostalgie qu'on garde des années 60 et à la qualité de ces oeuvres importantes (pas les Flowers) comme les chaises électriques, les portraits de Mao, icône communiste, qu'il eut le culot de vendre pour les murs des riches Américains, ou le Silver Crash Car vendu 105 millions de dollars.
Français, vous insistez sur ses liens avec la France ?
Cocteau et ses talents si multiples, fut son inspirateur. Il se rendait dix fois par an en France où il était la coqueluche des galeristes et collectionneurs alors qu'il était un peu méprisé aux Etats-Unis. Warhol fut choyé en France et charmé de côtoyer la sorte de décadence des riches. Il était bluffé par un Yves Saint Laurent avec qui il eut le projet de faire une comédie musicale. Il gagna beaucoup d'argent en France avec les portraits de ceux qui voulaient ainsi ressentir un peu le frisson de l'interdit. Il croulait sous les commandes.
De Magritte à Castellucci, on pense à Warhol.
Il achetait du Magritte pour son art du détournement. Warhol est dans a la lignée de Dada et des surréalistes. Romeo Castellucci et ses voitures tombant des cintres, comme Warhol, a compris qu'il faut déranger le spectateur pour le toucher. Une performance comme celle réalisée en 2013 au MoMA est très warholienne, quand l'actrice Tilda Swinton y dormit pendant 8 heures dans un cube de verre.
Sa sexualité reste mystérieuse, on l'a dit « asexuel » ?
Il était un homosexuel assumé mais son malheur fut d'être attiré par la pure beauté d'hommes qui ne lui rendaient pas cette attirance. Ce fut sa malédiction de ne pas être lui-même beau, avec sa calvitie cachée par sa perruque, son teint, son corps totalement balafré après l'attentat qu'il subit de la part de Valérie Solanas en 1968. Ses seules vraies relations furent avec ses chats puis avec ses deux chiens. Même sa mère avec qui il correspondit sans cesse, restait cachée. Il avait honte de montrer cette paysanne ruthène devenue alcoolique. Il était un homme entouré mais seul, cachant sa fragilité. Ce n'est pas innocent que ses dernières oeuvres ont le motif du camouflage.
Sa foi et les messes où il se rendait souvent, un jeu ?
Non, sa foi était réelle. Elle lui procurait un apaisement et lui rappelait aussi les moments heureux de son enfance.
Andy Warhol, Le renard blanc, par Jean-Noël Liaut, Allary Editions, 364 pp., Prix: 21,90 €