"J'ai des moments de profonde incrédulité lorsque j'entends les commentaires d'Elon Musk": comment la culture geek est détournée par le patron de X
Damien Leloup, spécialiste des cultures numériques, confronte les affirmations du milliardaire sur les œuvres qu'il prétend aimer.

- Publié le 19-02-2026 à 14h50
- Mis à jour le 19-02-2026 à 15h19

Journaliste au Monde, spécialiste des cultures numériques et observateur des évolutions de la Tech, Damien Leloup se qualifie volontiers de "geek" – terme un peu fourre-tout qui agrège les amateurs des cultures populaires et de l'imaginaire au sens large, avec une propension pour la science-fiction, l'heroic fantasy et les jeux vidéos. Une contre-culture qui, comme il l'écrit dans Le pouvoir des geeks (Les Arènes), "est devenue une arme politique" jusqu'au sein de la Maison-Blanche, avec le plus célèbre des geeks autoproclamés, Elon Musk. Spoiler alert : le patron de Tesla et X à tout faux sur (presque) tout, à en lire les 197 pages argumentées de notre confrère. Damien Leloup signe également avec ses collègues Raphaëlle Bacqué et Alexandre Piquard Nos nouveaux maîtres (Albin Michel) sur les pratiques des grands patrons de la Tech et leurs liens avec Donald Trump.
Votre essai aurait-il pu s'intituler "la revanche du geek" ?
On peut parler de "résistance du geek" ou de mise au point. Si j'en crois Elon Musk, nous partageons le même fond de cultures dites populaires. Sauf que j'ai des moments de surprise totale et de profonde incrédulité lorsque j'entends les commentaires qu'il en fait. Soit il n'a pas compris ces œuvres, soit on n'a pas vu le même livre ou vu le même film. Le paradoxe, c'est qu'Elon Musk est le geek le plus célèbre au monde.
On peut se demander s'il a vraiment lu "Dune" ou "Le Seigneur des Anneaux", entre autres…
Je lui reconnais bien volontiers le titre de geek. Personne n'est maître du mot. Tout le monde à le droit de se revendiquer de ces cultures. Le débat permanent et le désaccord font aussi partie de ces cultures. Là où je ne suis plus d'accord, c'est lorsqu'il tente d'instrumentaliser ces cultures ou des œuvres au service d'une idéologie et pour diviser. Il franchit un cap : on n'est plus dans le débat d'idées ou autour de l'interprétation.
Ce détournement reflète-t-il la fameuse "guerre culturelle" ?
Ça me semble très clair. Musk assume de s'appuyer sur ces cultures pour faire passer un message politique. Quand Musk attaque le casting de Star Wars ou la direction de Disney, c'est politique. Son message est : il y a trop de femmes, il y a trop d'actrices et d'acteurs issus de minorités, les scénarios s'éloignent trop du space opera classique, ... Il projette ses convictions politiques et celle de la droite dure américaine sur les franchises les plus célèbres.
Le sous-titre de votre essai est "Comment la contre-culture est devenue une arme politique ?". Ne l'a-t-elle pas toujours été ?
Les tentatives de récupération de ces cultures ou leur perception comme un possible enjeu politique s'est beaucoup intensifié ces dernières années. Une partie de ma théorie, c'est que la gauche a un peu laissé filer ces cultures jugées trop populaires, pas assez nobles. Sans doute que dans ces communautés, il y avait plus de gens qui votaient à gauche historiquement. Mais les partis de gauche n'y ont pas vu un terrain d'influence ou de débat. C'est finalement assez récent de voir des élus ou des militants de gauche qui citent en exemple ce type d'œuvres.
Les réseaux sociaux se nourrissent des polémiques. Pour Elon Musk, qui a racheté X, anciennement Twitter, est-ce une manière de faire remonter les sujets qui lui tiennent à cœur grâce à la notoriété de ces cultures populaires ?
Bien sûr. C'est assez frappant quand on regarde ce qu'il s'est passé avec Star Wars. Avec le recul, on voit bien le différentiel qu'il y a entre le champ de bataille à ciel ouvert, sur X notamment, avec des messages racistes, misogynes, etc. et les forums plus spécialisés ou les discussions qu'on peut avoir dans les conventions ou entre fans de Star Wars. On n'est pas du tout sur ce niveau de violence verbale. Si on s'informe que sur X, on a l'impression que ces cultures sont des champs de ruines où l'on se livre à des guerres ultraviolentes et au harcèlement. Or ce n'est le cas que d'une partie infime de ces communautés. Mais X, notamment, leur donne une visibilité démesurée.
Est-ce un effet de loupe trompeur ?
Oui. Je pense qu'il y a une partie de ce qu'on a vu se passer au sein de ces cultures, et notamment l'épisode du Gamergate en 2016 [campagne de harcèlement contre des femmes journalistes et développeuses, NdlR], orchestré en grande partie par Steve Bannon [polémiste d'extrême droite et ancien conseiller de Donald Trump]. C'est un ballon d'essai de la droite dure américaine pour capter ces communautés et créer une forme d'agitation ou de conflit permanent dont ils peuvent profiter. Steve Bannon, notamment, assume totalement cet instrumentalisation politique.
Vous soulignez combien "Le Seigneur des Anneaux" de J.R.R. Tolkien, entre autres, est instrumentalisé par un pan de l'extrême droite – dont Giorgia Meloni en Italie. N'est-ce pas le lot des œuvres universelles ?
Le Seigneur des Anneaux, c'est un test de Rorschach politique. Ses thèmes sont suffisamment universels pour que chacun puisse s'y projeter. J'ai fait une recension des diverses interprétations politiques : on va de l'extrême gauche à l'anarchisme de droite. C'est une histoire de lutte contre le bien et le mal où le courage, l'amitié et l'union triomphent des plus grands dangers : ces valeurs ne sont ni de gauche ni de droite. C'est ce qui fait la richesse des discussions qu'on peut avoir au sein de ces cultures. Là où je suis ennuyé, c'est quand on tord une oeuvre pour lui faire dire autre chose : c'est de la mauvaise foi. Tolkien nomme l'objet maléfique de son roman l'anneau de pouvoir. Il ne faut pas en chercher la signification pendant des années…
Comment interpréter le fait que des patrons de la Tech, proches de Musk, comme Peter Thiel, David Sacks ou le vice-président J.D. Vance, nomment leurs entreprises d'après des éléments issus du "Seigneur des Anneaux" : Palantir, Mithril…
Je pense que cela leur semble naturel, parce que c'est l'univers culturel dans lequel ils évoluent. Le taux de pénétration du roman dans la Silicon Valley doit avoisiner les cent pour cent... Mais cela dit autre chose aussi. L'idole de Peter Thiel est Elrond [roi des elfes dans le roman, qui a fait le choix de l'immortalité]. Il ne faut pas négliger cela quand on cherche à comprendre sa vision du monde ou celle de Musk.
Quand Donald Trump publie sur les réseaux des mèmes le mettant en scène en Jedi ou en superhéros, est-ce la démonstration que la culture 4chan [forum en ligne où sévissent des néonazis] s'est installée à la Maison-Blanche ? [Cet entretien a eu lieu avant la publication sur le compte Truth Social du président des Etats-Unis des images de Barack et Michelle Obama, transformés en singes.]
Cette culture du shitposting consiste à poster n'importe quoi, à insulter ses adversaires politiques, à les menacer à coups de mèmes. Mais ses références symboliques ne sont comprises que par les initiés. L'électrice ou à l'électeur retraité du Midwest n'a aucune idée de ce qu'est la grenouille Pepe the Frog, un symbole de 4chan. C'est un choix de communication très étonnant de la part du gouvernement du pays le plus puissant du monde. Cela revient à dire que la Maison-Blanche ne se préoccupe pas de l'Américain moyen mais uniquement de cette frange très radicale. Ce qui a de quoi inquiéter.
Le Pouvoir des geeks - Comment la contre-culture est devenue une arme politique, Damien Leloup, Les Arènes, 197 p., 20 €