"J'ai joué partout sur Terre, mais l'ULB est le seul endroit où mes affiches ont été arrachées !"
Le dramaturge estime aussi que "l'islamophobie est une escroquerie", et précise que "c'est un musulman qui vous le dit".

- Publié le 25-04-2026 à 11h47
- Mis à jour le 25-04-2026 à 23h02

Douze ans après son lancement, la pièce "Djihad" continue de tourner partout dans le monde. Entretemps, son auteur, Ismaël Saidi, en a écrit une série d'autres, abordant systématiquement des sujets sensibles. Et les succès s'enchaînent pour cet ancien policier reconverti en dramaturge. Même s'il veille à être bienveillant dans ses spectacles, le quadragénaire ayant grandi à Schaerbeek "parle cash" dans cette interview. Artistes, politiques et autres victimes autoproclamées en prennent pour leur grade. "Je ne vais pas me faire beaucoup d'amis", souligne d'ailleurs Ismaël Saidi. Interview.
Dans vos pièces, vous vous emparez de sujets sensibles : les religions, le Proche-Orient… Cherchez-vous à bousculer les spectateurs ?
Au départ, ce n'était pas du tout mon créneau. En 2014, j'ai créé la pièce "Djihad", qui raconte l'histoire assez drôle de trois mecs qui partent de Schaerbeek vers la Syrie pour tuer des mécréants. Trois semaines après la création du spectacle, survenaient les attentats de Paris. L'actualité m'est donc tombée dessus. Ma pièce a alors connu un très grand succès et elle m'a emmené un peu partout sur Terre. Je me suis rendu compte que j'aimais me retrouver dans des histoires complexes, non pas pour bousculer, mais parce que, en tant qu'artiste, je peux explorer des sujets que d'autres n'osent pas toujours aborder. Et ce, avec beaucoup de bienveillance.
Vous avez poursuivi dans cette veine avec vos créations suivantes, qui parlent de terrorisme, d'homophobie, de haine de l'autre, d'identité…
C'est ce qui caractérise mes œuvres. Je ne suis pas là pour me battre, ni pour insulter qui que ce soit. C'est l'artiste, voire l'enfant qui est à l'intérieur de moi, qui se pose des questions et qui les partage. Jusqu'à présent, j'ai cette chance que le public me suit et m'écoute quand je propose ces sujets. C'est particulièrement le cas des ados, qui sont devenus le public qui plébiscite mes œuvres, vu qu'elles se retrouvent dans des programmes scolaires en France.
Comment expliquez-vous votre succès ?
J'adorerais avoir la recette pour pouvoir la faire breveter, mais je n'en ai aucune idée. À chaque fois que je me lance dans un nouveau projet, je me dis que ça ne va pas marcher, mais que ce n'est pas grave, que prendre des risques fait partie de mon boulot d'artiste. Pour être honnête, j'aurais très bien pu vivre des droits d'auteur de "Djihad", profiter de la hype, rester tranquille chez moi, faire des films tous les trois ans, participer à des festivals et que tout le monde me cire les pompes. Mais j'adore la prise de risque. Quand je tourne pendant deux ou trois ans avec un même spectacle, j'ai l'impression de développer un petit côté "fonctionnariat du théâtre", je trouve ça répétitif. Je préfère donc en recommencer un, et tant pis si c'est un bide total. C'est ce qui m'excite dans ce métier.
Vous osez dire les choses, mettre des mots sur des problèmes. Cela vous caractérise ?
C'est venu avec le temps. Les tournées et les rencontres avec les gens m'ont changé. Plus j'avance, plus j'écris, plus je pointe du doigt des choses complexes, plus j'ai un regard incisif et moins j'accepte certaines situations. J'ai pu voir le communautarisme à l'œuvre, donc je l'exècre. Je suis plus radical contre la radicalité.
Êtes-vous encore surpris par les réactions du public ?
Ah ouais ! Et par la présence du public aussi. C'est difficile de s'y habituer, surtout que je ne suis pas une rockstar. Je suis heureux que mes pièces aient encore du succès douze ans plus tard. Et ce qui me fascine, c'est qu'elles sont entrées dans les programmes scolaires, que des gosses travaillent dessus en classe. Je reçois énormément de lettres de jeunes qui me disent combien mes textes leur parlent, qu'ils s'y retrouvent. C'est ma plus grande fierté.
Parvenez-vous à identifier ce qui marque le plus les jeunes ?
La possibilité de comprendre que l'autre n'est pas "autre". Par exemple, "Djihad" leur fait réaliser qu'ils peuvent quitter cette grotte de Platon dans laquelle ils évoluent depuis toujours : leur communauté. Je leur explique qu'ils peuvent en sortir, que ce n'est pas grave, qu'ils ne trahissent personne et que, en réalité, il n'y a pas vraiment de communauté. Avec "Jérusalem", ils entendent la douleur de l'autre, pour une fois, jusqu'au bout. Même s'ils avaient choisi un camp avant de voir la pièce, ils se disent que, finalement, chacun souffre et qu'il ne devrait pas y avoir de camp.
Vos thèmes sont universels. N'est-il pas surprenant qu'il faille attendre vos pièces pour éveiller les consciences de jeunes ? N'est-ce pas le rôle des professeurs et des parents aussi ?
Le rôle des parents, c'est l'éducation. Le rôle des profs, c'est l'enseignement. Celui des artistes, depuis toujours, c'est aller là où les gens n'osent pas aller, en heurtant, même positivement, en perturbant. Ils ne sont pas politiciens, mais ils doivent faire de la politique dans la cité. Aujourd'hui, les artistes l'ont oublié, ils se sont enfermés dans un petit rôle bobo de la classe moyenne supérieure. Ils font leurs pièces, ils sont applaudis, ils vont dans les festivals, ils rentrent chez eux et sont contents. On ne doit pas devenir pauvre, mais on n'est pas censé avoir de la sécurité.
Avez-vous l'impression que de nombreux enseignants n'osent pas aborder de thèmes sensibles en classe ?
En France, depuis la décapitation de Samuel Paty, les professeurs ont peur, et c'est légitime. Certains disent qu'ils ne veulent pas mourir pour avoir abordé un sujet. Mais plein d'autres osent encore le faire quand même.
Des personnes pratiquantes sont-elles parfois outrées par vos spectacles ?
Jamais, alors que j'ai joué dans des mosquées, dans des synagogues, dans des prisons devant des personnes condamnées pour terrorisme. Comme il y a toujours un débat à la fin, on parle de ce qu'ils ont ressenti.
Les fidèles, quelle que soit leur religion, se sentent-ils trop vite attaqués, discriminés ?
Bien sûr, parce qu'on leur fait croire que leur religion définit ce qu'ils sont, plutôt que ce en quoi ils croient. Pour des raisons politiques ou électoralistes, ma religion, l'islam, est souvent présentée comme une identité. Dès lors, toute critique est vécue comme une attaque personnelle, comme un rejet. Or, je pars du principe que l'on doit pouvoir dire ce que l'on pense aux personnes que l'on aime, même si cela peut les froisser.
Les jeunes adoptent-ils aujourd'hui trop vite une posture victimaire ?
Oui, parce que des mouvements politiques ont érigé le statut de victime en business. J'ai beaucoup joué à Bruxelles et j'y ai entendu beaucoup de jeunes me dire qu'ils ne trouvent pas de boulot parce qu'ils sont d'origine maghrébine. Pourtant, autour d'eux, plein de gens en ont un ! Des Maghrébins sont aussi chefs d'entreprise, députés, ministres… Le racisme et la discrimination existent, mais ce n'est pas la norme. Venir me dire qu'à Bruxelles, quand on vient au monde en s'appelant Ismaël comme moi, alors toute la vie ne sera que discrimination, c'est une vaste blague. Et certains s'emparent de ces situations en clamant : "Vous êtes victime ? Votez pour moi, je vais vous sauver". Sauf qu'ils vous laissent dans votre statut à vie, parce qu'ils n'ont aucun intérêt que vous en sortiez. J'en vois aussi qui se battent contre une discrimination, tout en oubliant toutes les autres discriminations : les homosexuels qui doivent quitter un quartier parce qu'ils vont se faire défoncer s'ils y restent, les personnes blanches vivant dans des quartiers majoritairement musulmans ou basanés, les personnes de confession chrétienne qui doivent se fondre dans la masse et qui n'ont quasiment plus droit à leur église…
Vous avez un jour déclaré que le terme islamophobie est "une grosse escroquerie". Pourquoi ?
Parce que chacun a le droit de détester l'islam, de trouver que c'est de la merde. On pense et on dit ce qu'on veut d'une religion. Ce terme est une espèce de paravent qui empêche de critiquer tout ce que pourrait faire un musulman. Donc, oui, l'islamophobie est une escroquerie, et c'est un musulman qui vous le dit. Je préfère qu'on utilise le terme "haine anti-musulmans", parce qu'il recouvre une notion discriminatoire qui, elle, est problématique.
Pourquoi avez-vous quitté Bruxelles en 2017 ?
D'abord, j'étais en pleine séparation et je me suis dit "quitte à changer, autant tout changer". En plus, vu le succès de mes pièces à Paris, j'y passais tout mon temps. Et ça peut paraître bizarre mais, à un moment, je ne me suis plus senti chez moi. Il fallait que je parte, tout simplement. J'ai de la nostalgie pour Bruxelles, mais je ne regrette rien, je suis très content là où je suis. J'ai même demandé la nationalité française.

À Bruxelles, les diverses communautés sont-elles trop repliées sur elles-mêmes ?
J'ai quitté Bruxelles un an après les attentats du 22 mars. À l'époque, le monde entier pointait Molenbeek et le communautarisme bruxellois qui avaient engendré les terroristes. On avait tous honte et tout le monde jurait ses grands dieux que ça allait changer. Mais aujourd'hui, quand je reviens, c'est pire qu'avant. Je vois la situation et je me dis "Houla, il est temps que je reparte". Et pourtant, j'aime Bruxelles. J'y ai quand même passé 40 ans de ma vie…
Les préjugés sont-ils trop présents pour pouvoir abolir ces frontières entre communautés ?
Il faut du courage politique, mais qui n'existe pas en Belgique. Voilà la réalité. J'ai été contacté par l'Union des étudiants juifs de Belgique, parce qu'ils en avaient marre de se faire insulter à l'ULB et ils m'ont demandé de venir jouer ma pièce "Jérusalem". Quand je suis arrivé sur le campus, j'ai constaté que mes affiches avaient été arrachées. Le mot "juif" n'apparaissait plus nulle part. J'ai joué partout sur Terre, mais l'ULB est le seul endroit où mes affiches ont été arrachées ! Cela s'est passé l'année passée dans ma propre ville et ça m'a choqué. On fait face à ce genre de situation parce que les politiques manquent de courage.
Les politiques peuvent agir, mais n'est-ce pas aux intellectuels, aux médias, aux leaders d'opinion de s'emparer aussi de ces problèmes ?
Les personnes les mieux placées pour changer les choses, ce sont les politiques. C'est à eux de changer les villes, de mettre l'impulsion que les citoyens doivent suivre. Comment voulez-vous sortir les gens de leurs communautés s'ils ne le font pas eux-mêmes ? Bruxelles est une ville qui se ghettoïse de plus en plus. Ce n'est même pas une ville multiculturelle, c'est une ville pluriethnique où les ethnies vivent les unes à côté des autres sans se mélanger. Et les politiques s'en moquent. Ils cherchent des voix. Il suffit de voir comment ils ont récupéré le conflit israélo-palestinien. C'est un cache-sexe qui permet d'occuper le peuple. Et au lieu de calmer les choses, ils ont tous choisi un camp. Certains crient "vive la Palestine" ou mettent le drapeau palestinien sur l'hôtel de ville alors que les écoles de leur commune sont dans un état lamentable. Ils n'ont pas autre chose à faire ? Le niveau de l'enseignement à Bruxelles est catastrophique. Il existe des écoles ghettos dégueulasses. Je le sais parce que j'ai joué devant des milliers et des milliers d'élèves durant des années.
Avez-vous l'impression que la situation est moins catastrophique à Paris ?
Il existe en tout cas des remparts qui font que ça lutte. Je ne veux pas jouer le mec qui trouve qu'à Paris tout est génial mais, soyons honnêtes, en termes de communautarisme et de ghettoïsation, la situation est meilleure. J'habite à Saint-Denis, qui ne figure pas dans les quartiers les plus chics de France. On y retrouve de grosses communautés étrangères. Mais les gens se mélangent beaucoup plus qu'à Bruxelles ! Je ne vais pas me faire beaucoup d'amis, mais parlons cash, ça ne marche pas. Quand on gratte un peu, on se dit qu'il y a un vrai problème de communautarisme qui grossit.
Êtes-vous triste de voir ce que votre ville est devenue ?
Non, je suis quelqu'un d'optimiste. Lorsque vous vous sentez mal constamment et que vous prenez juste du paracétamol, vous ne soignez rien. Mieux vaut passer des examens, apprendre que vous avez un cancer, faire de la chimio et se battre pour guérir. À Bruxelles, on sait qu'il y a une tumeur, il faut l'assumer et se battre. Mais je ne crache pas sur ma ville. Je serai reconnaissant à vie à la Bruxelles des années 1980 de m'avoir offert mon identité, qui ne s'effacera jamais. Moi, je suis un Belge d'origine marocaine, de confession musulmane, de culture judéo-chrétienne et laïque. Il n'y a aucune des couches que vous pouvez séparer sur cette lasagne.