Crise des "réfugiés" : quand les masques tombent

Il faut se lever contre ces strophes trop souvent entendues - "ils ne sont quand même pas comme nous, ces samaritains/pauvres/juifs/noirs/gays/arabes/musulmans" ou "notre groupe est déjà trop nombreux/en danger". Opinion.

Contribution externe
Crise des "réfugiés" : quand les masques tombent

Une opinion de Stephane Baele, professeur de Sécurité Internationale, à l'université d'Exeter, Royaume-Uni.

Il faut se lever contre ces strophes trop souvent entendues - "ils ne sont quand même pas comme nous, ces samaritains/pauvres/juifs/noirs/gays/arabes/musulmans" ou "notre groupe est déjà trop nombreux/en danger". Ce qui se joue aujourd'hui à travers l'Europe à l'occasion de la "crise des réfugiés" n'est autre que le nouvel acte d'une pièce de bien plus longue haleine. Chacun des innombrables actes de cette pièce, qui se joue sporadiquement depuis l'Antiquité, met en scène les deux mêmes types d'acteurs en lutte - réactionnaires et révolutionnaires. L'enjeu du combat mené par ces derniers est toujours identique : il s'agit de combattre la présomption d'inégalité entre les hommes, contre ceux qui la justifient par l'appartenance ou non des personnes à tel ou tel groupe soi-disant réel. Les révolutionnaires le sont au sens fort du terme : ils ne contestent pas un certain degré d'inégalité au sein d'un système où les individus sont reconnus comme d'égale dignité, mais sont à la lutte avec un trait véritablement central de la nature humaine, celui d'exclure pour cause d'appartenance un groupe jugé différent, inférieur.

Ce combat de ceux qui proposent une vision de l'homme en tant qu'homme contre ceux qui pensent en termes de catégories exclusives a bien quelque chose de Sisyphéen : 40 ans de recherches en psychologie sociale ont confirmé l'enseignement des expériences d'Henri Tajfel, qui ont montré que l'exclusion sur base d'une hiérarchie supposée de groupes est un trait inévitable de la vie en société, qui s'exacerbe en temps de mutations sociales. Dès lors aucune époque n'échappe à la représentation d'un acte, car chacune se caractérise par son propre système d'inégalités structuré par des catégories.

Rousseau, Kant et Mandela

A chaque fois, Sisyphe triomphe puis doit recommencer. Ainsi Jésus de Nazareth joua-t-il le rôle révolutionnaire d'un des premiers actes retranscrits, dans lequel son message fut de montrer combien les autres sont avant tout nos semblables. Dans une célèbre itération en deux temps joué voici 260 ans et 230 ans, Rousseau attaquait le système aristocratique puis Kant les pensées ne supposant pas l'égalité fondamentale entre les hommes. Dans un des actes les plus récents, Nelson Mandela a défié l'idée que la "race" justifiait l'inégalité et l'oppression.

A chaque fois, les révolutionnaires ont montré qu'aucune société saine ne peut reposer sur un système classifiant les gens en groupes de valeurs soi-disant différentes. A chaque fois, on croit que l'acte est suffisamment fort pour clore une bonne fois pour toutes la pièce. Mais à chaque fois aussi, comme Tajfel et ses successeurs l'expliquent, de nouvelles catégories et hiérarchies apparaissent, entourées d'un langage justifiant de nouvelles exclusions - et ce alors même que les révolutionnaires mythifiés de cette pièce s'apprennent tous les jours à l'école.

Alors dans cette pièce millénaire, un nouvel acte est donc en train de débuter. Il met en scène le combat de ceux et celles qui proposent de ne plus exclure les "réfugiés" sous prétexte qu'ils font partie de telle ou telle catégorie à exclure - les "musulmans", les "Arabes", les "étrangers", les "migrants économiques" - ou plus subtilement sous prétexte qu'ils ne font pas partie de telle ou telle catégorie à inclure - les "immigrés hautement qualifiés", les "vrais demandeurs d'asile", les "gens moins différents de nous".

Quelques individus et groupes avaient déjà tenté de rejouer la pièce à l'occasion de précédentes crises de l'asile, mais ces révolutionnaires étaient réduits au silence par les débats structurés par les catégories pontifes de "réfugié", de "protection temporaire" ou autres - discussions qualifiées maintenant si justement d'"ubuesques" par "Le Monde". Mais depuis peu s'opère la véritable levée de rideau : de l'Associated Press à Al Jazeera en passant par "The Guardian", plusieurs organes de presse prennent conscience, interrogent, puis rejettent ces catégories, y voyant (enfin) la structure de l'exclusion globale d'aujourd'hui.

Vrai visage de révolutionnaire

Cette levée de rideau, c'est le moment de vérité, car les acteurs de la pièce ont toujours été des membres du public qui se décident d'entrer en scène en faisant tomber leurs masques de neutralité. Aujourd'hui les spectateurs - des personnes ordinaires aux chefs de gouvernement - se décident à monter sur scène en abandonnant leurs masques pour afficher leur vrai visage de révolutionnaire ou de réactionnaire.

C'est là la condition cruciale pour que la pièce puisse se jouer et s'enrichir d'un nouvel acte prouvant, encore et toujours, que l'homme vaut mieux que ses instincts, que l'humanité doit prévaloir sur le groupe : il faut que les masques tombent, que la scène soit envahie du courage et de la force des révolutionnaires, trop souvent hésitants, lassés, découragés de se lever contre ces strophes trop souvent entendues - "ils ne sont quand même pas comme nous, ces Samaritains/pauvres/juifs/noirs/gays/arabes/musulmans", "notre groupe est déjà trop nombreux/en danger", "nous n'avons pas d'obligations pour les autres". Maniant lui aussi la métaphore théâtrale, le plus grand révolutionnaire de notre temps Martin Luther King Jr appelait exactement à cela : "La tragédie ultime n'est pas l'oppression et la cruauté commise par les gens mauvais, mais bien le silence des gens bons qui l'accompagne." Alors que les masques tombent et que l'acte se joue !

D'autres lecteurs ont également lu

Les + consultés

Vous êtes hors-ligne
Connexion rétablie...