L'appel de plus de 1000 professeurs et assistants : Il faut maintenir la réforme du décret Paysage

L'organisation du cursus étudiant a refait irruption dans le débat public. Il nous paraît hautement déraisonnable, sous le prétexte des difficultés spécifiquement liées à une période de transition, d'abandonner ou de modifier la réforme d'un système dont on s'accorde à reconnaître qu'il a démontré des failles.

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La réforme du décret "Paysage" concernant l'organisation du cursus des étudiants divise. Le dossier pourrait faire tomber la majorité gouvernementale en FWB.

Une carte blanche signée par plus de 1000 professeurs et assistants des universités et des hautes écoles (1)

La campagne électorale qui s'ouvre est l'occasion de questionner les enjeux sociétaux qui nous préoccupent, d'ouvrir l'éventail des solutions qui pourraient répondre aux problèmes divers de notre temps, quels qu'ils soient. L'une de ces préoccupations est celle de l'accès à l'enseignement supérieur et son organisation. L'enseignement supérieur a ainsi refait irruption dans le débat public, plus précisément la question de l'organisation du cursus étudiant. Une proposition de décret a été déposée il y a quelques jours par le PTB. Elle sera soumise aux votes de députés en commission le 2 avril. Elle reprend telles quelles les revendications formulées par la FEF (Fédération des étudiants francophones). Son objectif est le retrait de la réforme du décret Paysage, intervenue en 2021 et entrée en vigueur lors de la rentrée académique 2022-2023.

Pour l'essentiel, les changements apportés au décret Paysage ont consisté dans : la réussite des 60 crédits pour valider la première année du Bachelier ; l'acquisition des 60 crédits de la première année du bachelier dans une limite de deux ans, l'acquisition des 180 crédits du bachelier dans une limite de cinq ans ; l'acquisition des 120 crédits du Master dans une limite de 4 ans. Cette réforme était nécessaire. Elle a corrigé certaines dispositions du décret Paysage qui étaient manifestement problématiques.

Revenons un instant sur l'esprit du décret. Sa dimension sociale était incontestable. Son principal objectif était – ô combien ! – louable : augmenter le taux de diplomation des étudiants. C'était cela la priorité, et non la durée des études. La notion d'année d'étude disparaissait et était remplacée par un dispositif reposant sur l'acquisition ou la validation de crédits. D'aucuns avaient alors, et avant même l'entrée en vigueur du décret, mis en avant les effets pervers du système qui allait être mis en place. Si la flexibilité instaurée dans les parcours donnait l'illusion d'être favorable aux étudiants, et surtout aux étudiants les plus défavorisés, pour l'acquisition d'un diplôme du supérieur, en réalité elle se combinait à une complexification des règles, à la suppression des balises en début de cursus et par là à certains effets négatifs dont les années suivantes ont permis de prendre la mesure.

Cette manière d'organiser le parcours des étudiants a très rapidement confirmé les craintes exprimées. Nous avons assisté à l'accroissement des problèmes liés à l'orientation des étudiants, conduits à des abandons (trop) tardifs. Nous avons assisté à la diminution du taux de réussite des 60 premiers crédits du parcours.

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Plus précisément ? Analysons l' "avant" et l' "après" décret. Le CRef (Conseil des rectrices et recteurs) nous indique que le nombre des étudiants ayant acquis les 60 crédits du bloc 1 est passé de 34,06 % en 2010-2011 à 25,91 % en 2016-2017. Pour les hautes écoles, on constate une diminution d'un tiers entre 2010-2011 et 2017-2018. La réussite complète du bloc 1 est pourtant primordiale. Le bloc 1 constitue le socle de la suite de la formation. Que constate-t-on encore ? Un allongement des parcours : le nombre des étudiants qui obtiennent leur diplôme de bachelier en 3 ans a baissé. Le CRef nous en donne les chiffres : ils étaient 27,48 % en 2010-2011. Ils étaient 23,3 % en 2015-2016. L'Ares donne ce chiffre pour les hautes écoles : on passe de 26,7 % en 2011-2012 à 21,4 % en 2015-2016. L'allongement du parcours des étudiants leur porte préjudice, au premier chef. Au-delà de cela, il entraîne un accroissement du nombre des étudiants inscrits, contribuant à la fragilisation des dispositifs pédagogiques. Bien entendu, l'approche des chiffres est complexe. Ces pourcents ne disent pas tous les détails et toutes les nuances nécessaires.

Mais néanmoins… On peut raisonnablement affirmer que le décret Paysage n'a pas eu l'effet escompté. Qu'en est-il des étudiants les plus défavorisés, auxquels s'attachait en particulier le décret ? Est-ce qu'on peut parler d'une plus-value sociale ? Qu'observe-t-on ? On observe au contraire que les étudiants les plus fragilisés en subissent les conséquences. À l'Université, seuls 14 % des étudiants boursiers qui ont commencé après l'entrée en vigueur du décret sont diplômés dans le temps imparti. Ils étaient 18 % avant son entrée en vigueur. En ce qui concerne les hautes écoles, 21 % des étudiants boursiers obtiennent leur diplôme de bachelier en trois ans. Ils étaient 25-26 % avant l'entrée en vigueur du décret. Est-ce que ces chiffres peuvent être questionnés ? Bien entendu. Le constat peut-il être affiné ou nuancé ? Sans doute. Mais une chose paraît certaine, et nous ne pouvons que le regretter : le décret Paysage n'a pas atteint ses objectifs sociaux.

Nous nous exprimions déjà à ce sujet en 2018, puis en 2021. Nous devons nous exprimer à nouveau. Nous le devons à ce métier qui est le nôtre, ce métier d'enseignant, ce métier qui est une vocation, cette profession à dimension sociale. Nous le devons aux étudiants, ceux qui sont les destinataires de nos enseignements, ceux qui attendent de nous que nous leur transmettions savoirs et compétences, ceux qui attendent de nous que nous leur accordions ce diplôme qu'ils souhaitent obtenir, ce "sésame" vers leur avenir professionnel.

Les effets de la réforme de 2021 semblent plutôt positifs à ce stade, même si nous manquons de recul. Les chiffres qui ont été communiqués par le CRef permettent d'observer l'augmentation des taux de réussite. En janvier 2020 – avant la réforme et avant la période Covid – le taux de réussite des unités d'enseignement (des cours) était de 45,16 % en BA1. Le taux de réussite pour la session de janvier 2024 est de 50,47 %. Nous sommes, nous, acteurs de terrain, les témoins d'un phénomène assez évident : les étudiants qui évoluent dans un système universitaire où la validation des crédits doit intervenir dans un temps limité déploient plus d'énergie et consentent plus d'efforts pour réussir. Nous nous en sommes aperçus de manière très concrète.

Depuis l'entrée en vigueur de la réforme, les enseignants du Bachelier voient augmenter le taux de participation aux examens. Les étudiants reviennent. Oui, c'est sans doute le prix de la réussite universitaire : il s'agit d'affronter l'obstacle que constitue l'évaluation. Mais nous sommes d'accord : ce "passage d'obstacle" doit être favorisé par des dispositifs d'accompagnement. Cet accompagnement est particulièrement nécessaire en BA1, là où l'inégalité des formations de l'enseignement secondaire est ressentie avec le plus d'évidence. Il l'est aussi en Master 1, lorsqu'il s'agit d'accueillir des diplômés issus d'horizons extrêmement divers, dont les formations antérieures ne sont manifestement pas de même qualité. Le renforcement du financement des dispositifs d'aide à la réussite a été prévu par la réforme. Sa concrétisation sur le terrain est toute récente.

L'échec doit pouvoir être assumé

Il faut cependant admettre que, si la réussite doit être favorisée par des dispositifs ad hoc, il ne peut être question d'un "droit à la réussite". L'échec doit pouvoir être constaté et assumé. Il faut l'admettre dans un système où l'accès à l'enseignement supérieur est très ouvert, du fait notamment de l'absence de filtre ou d'examen à l'entrée, pour la très grande majorité des formations, et d'un minerval très réduit par rapport aux autres systèmes comparables. Il s'agit de constater et d'assumer l'échec le plus tôt possible, dans le souci d'un équilibre entre persévérance et clairvoyance. Il convient de ne pas laisser seuls les étudiants dans ce moment. Il s'agit de les accompagner dans l'échec comme il s'agit de les accompagner vers la réussite. En ce sens, la réorientation des étudiants constitue un enjeu fondamental et il faudra renforcer les dispositifs qui sont actuellement mis en place.

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Les développements qui précèdent seront sans doute mis en balance avec ce chiffre, ces 70 000 étudiants dont les médias se font l'écho, qui seraient exclus de l'enseignement supérieur au terme de cette année académique si la réforme était maintenue. Peut-être nous permettra-t-on de questionner ce chiffre et de le nuancer, pour tâcher d'apporter un peu d'apaisement ? Nous ignorons tout d'abord sur quelle base ce chiffre est établi. Les étudiants, quelle que soit leur situation, disposent encore d'une ou de deux sessions d'examens au cours de cette année académique, suivant les cas. Comment donc est-il possible de déterminer le nombre des étudiants concernés ? Sauf à estimer qu'ils seront tous en échec aux sessions d'examen prochaines ? Il convient également de rappeler que les étudiants qui ont été inscrits pour la première fois dans un cycle à partir de 2022-2023, s'ils n'ont pas validé les 60 crédits du bloc 1 après deux ans (c'est-à-dire les étudiants qui triplent leur première année), seront invités à se réorienter vers un autre cursus, dans le même ou dans un autre établissement. Ajoutons que le jury peut aussi, de façon exceptionnelle, apprécier certaines situations individuelles pour maintenir la finançabilité des étudiants pour une troisième année dans la même filière.

Et pour les autres étudiants ? Ceux qui étaient déjà inscrits dans un cursus lors de l'entrée en vigueur de la réforme (à partir de l'année 2022-2023) ? Il existe des dispositions transitoires. Celles-ci prévoient qu'ils restent soumis aux dispositions du décret Paysage – dispositions sur la finançabilité – jusqu'à l'année 2023-2024 incluse. Le système est en phase de transition en ce qui concerne les règles de finançabilité. Cette période prend fin à la prochaine année académique, en 2024-2025. Les nouvelles règles décidées en 2021 s'appliqueront désormais également aux étudiants qui ont entamé leur parcours de formation sous l'ancien régime, soit avant l'année académique 2022-2023. Comme pour toute transition, il sera important de prendre en considération, au niveau académique, cette réalité d'étudiants que le système antérieur pouvait inciter à laisser derrière soi des "casseroles". Il appartiendra aux jurys de jouer leur rôle, dans certains cas particuliers.

Malgré une ambition sociale évidente, l'application du décret Paysage a révélé de profonds défauts d'appréciation. Elle a été la source de difficultés importantes, pour les étudiants mais aussi pour le personnel académique et – il faut le rappeler – pour le personnel administratif. Les enseignants que nous sommes, pénétrés de la responsabilité sociale qui est la nôtre, celle de faire cheminer les étudiants vers l'obtention d'un diplôme de qualité et vers l'avenir professionnel qu'ils envisagent, ne peuvent qu'en appeler à la raison. Il nous paraît hautement déraisonnable, sous le prétexte des difficultés spécifiquement liées à une période de transition, d'abandonner ou de modifier la réforme d'un système dont on s'accorde à reconnaître qu'il a démontré des failles.

Au-delà même des divergences éventuelles qui pourraient apparaître, ne paraît-il pas bienvenu de laisser à cette réforme le temps d'être pleinement mise en place, de lui laisser montrer ses effets. Une évaluation est prévue en 2026. Et si nous laissions les universités et les hautes écoles "digérer" cette réforme – qui semble être globalement positive – avant d'en prévoir le retrait ? Et si, d'une manière générale, les acteurs politiques étaient à l'écoute de ceux et de celles qui transmettent aux étudiants savoirs et compétences, de ceux et de celles qui les évaluent mais aussi les accompagnent tout au long de leur parcours ? Nous sommes les premiers observateurs, socialement investis, des parcours des étudiants.

(1) La liste exhaustive des signataires est disponible via https://docs.google.com/spreadsheets/d/1Y9wfiEEIv9y-vVUjjZz52HT7fJmXCBdMi6TQ_Iu739Q/edit#gid=1042285871

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