"Enfant, je voulais être un grand explorateur mais j'avais le vertige ! Et j'avais le sentiment que tout avait déjà été exploré..."
Psychiatre, explorateur et environnementaliste suisse. Bertrand Piccard a toujours eu dans la tête une boussole dont l'aiguille n'indiquait pas le Nord mais l'inconnu.

- Publié le 06-10-2024 à 08h05

De Bruxelles, il est plus aisé – et moins cher… – de rejoindre Lausanne en avion plutôt qu'en train. Un comble quand on a rendez-vous avec celui qui veut persuader les décideurs, les investisseurs et les citoyens de la pertinence et de l'efficacité des énergies renouvelables : l'homme qui a définitivement rayé le mot "impossible" de son vocabulaire. Tom Cruise ? Non, même si, comme le héros de Top Gun, il aime voyager dans les airs.
C'est Bertrand Piccard qui m'accueille au siège de sa Fondation Solar Impulse, logée dans un ancien bâtiment qui abrita, naguère, une école dirigée par des sœurs. La vue sur le lac Leman est inspirante. Fils et petit-fils d'explorateurs, l'un a exploré les airs, l'autre les fonds sous-marins, Bertrand Piccard s'est fait connaître grâce à deux exploits : le tour du monde en ballon sans escale et le tour du monde en avion, mû par la seule énergie solaire. Il ne s'arrêtera pas là. Car il a dans la tête une boussole dont l'aiguille n'indique pas le nord mais l'inconnu et tout ce qui n'a pas encore été découvert. Une force particulière émane de cet homme capable des plus grands exploits : il y accède grâce à son audace, mais aussi à sa faculté de concentration, à la méditation et l'autohypnose.
Son discours est bien rodé et efficace. Il le répand aux quatre coins du monde : il existe des solutions aux problèmes environnementaux que la planète connaît. Mais pour cela, il faut changer de paradigme et arrêter de dire : "". Ce qui le mobilise dans ses recherches et ses projets, c'est cette conviction bien ancrée en lui : le monde pourrait aller beaucoup mieux mais les gens ne le savent pas ou ne veulent rien changer. L'exposition "Ville de demain" (à Tour&Taxis jusqu'au 10 janvier) explore les enjeux de la transition écologique en milieu urbain et invite le public à découvrir les solutions innovantes que les technologies contemporaines offrent pour protéger l'environnement tout en stimulant le développement économique.
Bienvenue à bord du vaisseau Piccard : le monde de demain est à portée de mains. Il est plus vert, plus enthousiasmant, plus intérieur aussi. Car pour cet explorateur, qui a fait des études de psychiatrie, le plus beau progrès est spirituel.
Dans quelle famille avez-vous grandi ?
Dans une famille d'explorateurs pour qui rien n'était impossible, à condition de changer les paradigmes. Les histoires que j'ai entendues, enfant, ce n'étaient pas des contes de fées mais bien de vraies histoires d'exploration. Mon grand-père, Auguste, est monté dans la stratosphère à bord de la capsule pressurisée de son invention et a été le premier homme à voir la courbure de la terre de ses propres yeux. Mon père a effectué la première plongée dans la fosse des Mariannes, au point le plus profond des océans. À bord de son bathyscaphe, il est descendu à 11 000 mètres. Les traces de vie qu'il y a découvertes ont démontré qu'il était inadéquat d'y jeter des déchets radioactifs.
Sur votre site, vous écrivez : "J'ai commencé à avoir dans la tête une boussole dont l'aiguille n'indiquait pas le Nord mais l'inconnu et tout ce qui n'avait pas encore été découvert".
Tout cela m'a beaucoup marqué, au point que je pensais que la seule manière de vivre, c'était d'être un explorateur, de sortir des chemins battus, d'aller vers l'inconnu, d'essayer ce que personne n'avait jamais fait. Quand mon père m'a conduit au cinéma pour aller voir Vingt mille lieues sous les mers, je devais avoir sept ans. Je me rappelle très bien qu'au milieu du film, je me suis tourné vers mon père et je me suis dit : "Moi aussi, j'ai un capitaine Némo à la maison". Pour moi, Jules Verne, ce n'était pas de la science-fiction, c'était l'histoire que je vivais. Pour la construction de la plupart de ses sous-marins, j'ai eu le droit de peindre un bout de la coque, de visser quelques boulons.
Vous avez fait des rencontres mémorables grâce à lui…
Nous avons vécu en Floride. Mon père avait construit un sous-marin pour la société Grumman qui produisait par ailleurs les modules lunaires. Nous étions par conséquent souvent invités à Cap Kennedy, au lancement des fusées. J'y ai rencontré Wernher von Braun, le responsable du développement de la fusée Saturne 5 qui a permis à la mission Apollo 11 d'aller sur la lune. J'ai rencontré la plupart des premiers astronautes du programme spatial américain. J'ai vu décoller Apollo 7, 8, 9, 10, 11 et 12.
Je voulais être un grand explorateur mais il y avait deux soucis. Le premier… j'avais le vertige ! Et le deuxième, j'avais le sentiment que tout avait déjà été exploré. Quand Neil Armstrong a marché sur la lune avec Buzz Aldrin, je me suis dit : "Il n'y a plus rien à faire, je suis né trop tard".

Quelles valeurs vos parents vous ont-ils transmises ?
Je me suis longtemps demandé comment je pouvais résumer mon éducation. On m'a appris la curiosité, parce que sans curiosité on n'essaye rien de nouveau ; la persévérance, parce que sans persévérance, on ne réussit pas ce qu'on essaye. Et le respect, parce que sans le respect, nos succès n'ont aucune valeur.
Quel enfant étiez-vous ?
Forcément curieux… Je posais beaucoup de questions et je n'acceptais rien si on ne m'expliquait pas pourquoi je devais l'accepter. Ce qui a fait que j'étais un cauchemar pour mes instituteurs et mes professeurs à qui je demandais tout le temps : pourquoi ? Ce n'était pas de la rébellion, je voulais juste comprendre.
Il restera toujours une part d'inconnu…
Il faut des explorateurs, pas seulement dans la science mais aussi dans la spiritualité, dans la politique, dans la sociologie, dans l'éducation, dans la lutte contre la pauvreté, dans l'humanitaire, dans l'écologie. Sans eux, la société se retrouve sur des rails qui vont dans la mauvaise direction.
On aurait pu croire qu'avec tout ce que vous venez de dire, vous auriez choisi des études d'ingénieur ou des études scientifiques, et vous faites de la médecine et en particulier de la psychiatrie.
Parce que j'avais aussi une mère… ! Elle était très branchée sur le côté spirituel de la vie, les philosophies orientales, la psychologie. Mon père m'a initié à l'exploration du monde extérieur et ma mère à l'exploration du monde intérieur. J'ai cru que je devais choisir entre les deux. Et j'ai commencé par la médecine, la psychiatrie, la psychothérapie, l'hypnothérapie pour explorer le monde intérieur. J'ai pratiqué la médecine et la psychiatrie pendant 20 ans. Mais je suis beaucoup trop hérétique pour suivre des dogmes thérapeutiques. J'ai fait des formations en acupuncture et en hypnose.
Parallèlement à vos pratiques médicales, vous vous êtes lancé dans une première expérience : le tour du monde en ballon sans escale…
Plusieurs tentatives avaient été réalisées par des Américains, des Anglais, des Australiens, des Européens. Je me suis donc dit : pourquoi pas moi ? Mon mérite, c'est d'y avoir cru assez tôt. La préparation a été longue : il ne s'agissait pas seulement de piloter un ballon, il fallait trouver un financement, ce fut Breitling, le constructeur Cameron Balloons, et une équipe avec des contrôleurs aériens, des météorologues, dont Luc Trullemans, le météorologue belge. Et aussi les autorisations de survol : la diplomatie suisse m'a beaucoup aidé.
Vous avez d'abord essuyé des échecs…
La première tentative a duré 6 heures, avant que j'amerrisse en catastrophe en Méditerranée à cause de problèmes techniques. Gros rire dans les médias : le petit-fils n'était donc pas aussi bon que son père et son grand-père. Deuxième tentative : atterrissage en Birmanie, la Chine n'ayant pas donné d'autorisation. Nous avons essayé de la contourner mais les vents étaient trop faibles. Pour la troisième tentative, j'étais allé en Chine avec l'ambassadeur de Suisse pour obtenir les autorisations. J'ai changé d'équipage. J'ai changé la forme du ballon, j'ai changé le type de carburant du ballon. Tout changeait pendant que tous mes concurrents ne changeaient rien du tout. La troisième tentative était la bonne : 20 jours de vol, 45 000 km.
C'est la grande erreur commise depuis 50 ans : on a présenté l'écologie comme un mouvement cher, rébarbatif, sacrificiel, au lieu de le montrer comme quelque chose de rentable, d'enthousiasmant.
La suite, c'est l'avion Solar Impulse. Comment est né le projet ?
Après Breitling Orbiter, j'avais réalisé mon rêve personnel : j'avais bouclé la boucle, la capsule de mon ballon était au musée de l'espace de Washington, avec les fusées et les avions de tous les héros que j'avais rencontrés dans mon enfance, à côté de l'avion de Lindbergh, de Chuck Yeager, le premier à passer le mur du son, à côté de la capsule d'Apollo 11. Je ne voulais pas regarder le passé mais l'avenir, celui de l'aviation en particulier. C'est là que le rêve de Solar Impulse est venu : un avion qui volerait avec l'énergie solaire, sans aucun carburant, sans aucune émission polluante. Là aussi, il a fallu partir de zéro : trouver un sponsor, qui fut Solvay. L'étude de faisabilité a été réalisée par l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne. Nous avons dû construire l'avion à Dübendorf, en Suisse allemande, avec toutes les grandes pièces produites dans un chantier naval. Le défi était majeur. Il fallait construire un avion qui avait l'envergure d'un Airbus 340, soit 72 mètres, et un poids inférieur à celui d'une voiture familiale. Le projet a duré 15 ans… Nous avons réussi grâce à une formidable équipe. Il y avait une seule place dans le cockpit, André Borschberg et moi nous sommes donc relayés lors de 16 escales.
Quel était l'objectif ?
Montrer qu'avec des énergies renouvelables, on peut faire des choses a priori impossibles. Mon but était de populariser les énergies renouvelables et les technologies propres afin que les gens puissent se dire : si on peut faire un tour du monde avec ça, à plus forte raison, on peut utiliser les énergies renouvelables dans la vie de tous les jours, pour toutes les applications.
Quel est votre nouveau projet ?
Le nouveau projet Climate Impulse est un projet d'avion à hydrogène vert. Il a pour objectif de montrer que l'on peut décarboner l'aviation. Nous avons prévu d'effectuer les premiers vols en 2026 et le tour du monde sans escales et sans émissions en 2028. Cette fois, c'est le solaire qui va fabriquer de l'hydrogène. La construction avance : la Belgique est de nouveau la première à répondre à l'appel avec Syensqo, la spin-off de Solvay, ainsi que l'Université Mohamed 6 et l'Office chérifien des phosphates, car l'industrie marocaine veut se diversifier dans l'hydrogène. Breitling est aussi de la partie.
L'énergie du futur, est-ce l'hydrogène ?
J'ai roulé en voiture à hydrogène. C'est très chouette, très amusant, mais pas efficient. Il vaut beaucoup mieux mettre l'électricité directement dans une batterie, parce que vous récupérez toute cette électricité-là pour le moteur électrique. Donc, je pense que les petits avions seront à batterie et les gros avions seront à hydrogène.
"Il ne faut jamais dire que quelque chose est impossible"
Êtes-vous une espèce de Tom Cruise du réel, du visible et de l'invisible ? Vous transformez l'impossible en possible.
Il ne faut jamais dire que quelque chose est impossible. On peut dire que c'est difficile, qu'on ne sait pas encore comment faire, mais dire que c'est impossible est totalement présomptueux. Il faut simplement dire qu'on ne sait pas encore comment, mais qu'un jour on y arrivera peut-être. Il faut laisser la porte ouverte.
Aujourd'hui, on oppose souvent économie et écologie, et celle-ci paraît surtout "punitive".
C'est la grande erreur commise depuis 50 ans : on a présenté l'écologie comme un mouvement cher, rébarbatif, sacrificiel, au lieu de le montrer comme quelque chose de rentable, d'enthousiasmant. Les gens ne l'ont pas encore compris ou intégré mais aujourd'hui, il y a des solutions à beaucoup de problèmes pour protéger l'environnement, arrêter de gaspiller, avoir des énergies propres, pour être plus efficients, faire des produits de qualité, changer les infrastructures, tout cela en parfaite harmonie avec l'industrie.

Jean-Marc Jancovici a une solution : autoriser quatre vols en avion sur toute une vie…
On peut dire ce qu'on veut contre l'aviation, mais même si on l'interdit en Europe, ça ne changera rien du tout, parce que le reste du monde va continuer à voyager de plus en plus. Le but ne devrait pas être d'interdire l'aviation, mais de rendre l'aviation plus propre, de voler quand on en a vraiment besoin, pas simplement parce que ce n'est pas cher. C'est le gros problème du low cost : les gens n'ont peut-être pas forcément envie d'aller à Barcelone ou Ibiza, mais ils se disent : à 19 euros, pourquoi n'irait-on pas ? Savez-vous que le gaspillage alimentaire engendre à lui-seul deux fois plus de CO2 que l'aviation ? Il y a donc des domaines qui sont beaucoup plus urgents à décarboner.
Quel paradigme faut-il changer ?
Il est urgent de passer à une économie qualitative. Au nom de l'économie quantitative, il faut fabriquer de plus en plus, vendre de plus en plus, avec de moins en moins de marge bénéficiaire, parce qu'il faut battre la concurrence, avec des salaires de plus en plus bas, avec des inégalités inacceptables sur le plan social et, à la fin, beaucoup de déchets et de pollution. L'économie qualitative créera des emplois, dégagera du profit en vendant de l'efficience au lieu de la quantité, en remplaçant ce qui pollue par ce qui protège l'environnement. Donc elle arrêtera de gaspiller les matières premières, la nourriture, l'énergie.
Pourquoi ce discours simple, enthousiasmant, ne passe-t-il pas ?
Les difficultés sont à tous les niveaux. Vous voulez des nouveaux produits beaucoup plus durables pour la construction ? Il faut des années pour les homologuer, pour que les assurances acceptent de les assurer, des années pour convaincre les vieux comités d'experts qu'il y a des innovations meilleures. Le plus gros adversaire de cette évolution, c'est l'idéologie qui affirme encore et toujours : "On ne peut pas faire autrement". C'est l'idéologie qu'il faut faire décroître. À gauche, à droite, dans l'industrie, dans l'écologie, des idéologues affirment : "Nous sommes les seuls à avoir raison". C'est dangereux, parce qu'on fait alors abstraction de la réalité. Il faut montrer aux gens quel est leur avantage à changer.
C'est la raison pour laquelle vous avez "labellisé" 1 780 solutions d'avenir…
Oui, et la liste s'allongera encore. Les plus grands obstacles sont la paresse et l'inertie. Les gens ont envie de continuer à faire ce qu'ils ont toujours fait. Ce qui est exactement l'état d'esprit inverse de celui de l'explorateur. Ce qui me mobilise, c'est ma frustration de voir que le monde pourrait aller beaucoup mieux et que les gens ne s'en rendent pas compte.
Je pense que la seule manière de protéger l'environnement, la biodiversité, le climat, c'est de créer de l'enthousiasme, une adhésion, c'est de parler de solutions, c'est de montrer les avantages immédiats et, bien sûr, de prendre les mesures politiques qui s'imposent.
L'exposition qui arrive à Bruxelles présentera 50 solutions pour les villes.
Cette exposition a été conçue par mon épouse Michèle. L'ambition est la même : présenter des solutions, des réponses en matière de mobilité, de déchets, de construction, d'énergie. Bientôt, on utilisera les voitures électriques pour stocker l'énergie intermittente et la rendre au réseau quand on en aura besoin. En matière de construction, il est possible de fabriquer du béton avec des déchets non recyclables, au lieu de les mettre dans des décharges publiques. Il y a des possibilités de recycler éternellement certains plastiques. Une société a mis au point une solution qui permet de réfléchir la chaleur vers l'extérieur au lieu de l'accumuler dans les toits des bâtiments. Dans la gestion de l'eau, Aliaxis a mis au point une technique qui détecte les fuites dans les villes. Bekaert produit des agrafes métalliques qui remplacent les armatures dans le béton armé. Tout existe. L'exposition montre de manière ludique et pédagogique ce qui est possible.
Certains pensent qu'il est déjà trop tard…
Nous sommes déjà en train de dépasser des points de bascule qui péjoreront la qualité de vie sur Terre : la fonte des pôles, du permafrost dans le Grand Nord, qui va libérer tellement de méthane dans l'atmosphère que, finalement, ce processus va s'auto-entretenir. Vous avez la même chose avec l'air conditionné. La chaleur augmente globalement dans le monde. Les gens mettent davantage d'air conditionné, donc créent davantage de CO2, donc augmentent les changements climatiques. Mais ça ne signifie en aucune façon qu'il faille baisser les bras, au contraire !
Il y a aussi des responsabilités individuelles…
Bien sûr. Mais si tous les individus faisaient tout ce qu'ils pouvaient, on estime que cela ferait à peu près 25 % d'amélioration. Parce qu'on ne leur donne pas ce qu'il faut pour pouvoir faire mieux. Tant qu'on dépend du pétrole, on consomme du pétrole. Tant qu'on dépend du plastique, on va consommer du plastique. Je pense que la seule manière de protéger l'environnement, la biodiversité, le climat, c'est de créer de l'enthousiasme, une adhésion, c'est de parler de solutions, c'est de montrer les avantages immédiats et, bien sûr, de prendre les mesures politiques qui s'imposent.
La jeunesse se mobilise. Les boomers, nés dans les années 50 et 60, sont pointés du doigt comme étant les grands responsables de l'état de la planète…
Oui, je suis heureux de voir la mobilisation des jeunes. Mais avez-vous vu l'âge moyen des passagers de Ryanair et EasyJet ? Ce ne sont pas des vieux… Mais soit. Avant de pouvoir changer les choses, il faudra 20 ou 30 ans. Or, le changement doit être très rapide. J'essaye par conséquent "d'éduquer" le monde politique actuel, les acteurs économiques parce qu'eux, ils peuvent décider tout de suite.
La prise de conscience est donc trop lente…
Il est urgent de passer de la bonne intention à l'action généralisée. La prise de conscience n'a pas encore donné un changement significatif. Le monde politique me répond toujours : "Vous ne vous rendez pas compte de tout ce qu'on fait déjà". Ce n'est pas ce qu'ils font déjà qui m'intéresse, c'est ce qu'ils peuvent faire de plus. Moi, j'ai un chargeur chez moi : ça me coûte 6 euros de charger ma voiture. Pour les appartements, Schneider Electric peut installer des chargeurs pour 20 ou 30 voitures en simultané. Et si toute la France se mettait aux ampoules LED, cela dégagerait assez d'électricité pour 7 millions de voitures électriques. Donc quand on dit qu'il n'y a pas assez d'électricité pour pouvoir charger des voitures électriques, c'est complètement faux.
Il faut l'énergie nucléaire pour réaliser tout ça ?
Je pense qu'aujourd'hui, l'énergie nucléaire contribue de manière favorable parce qu'on n'a pas encore assez de renouvelables. Je suis contre le démantèlement des centrales nucléaires existantes, mais je doute que de nouvelles centrales puissent produire du courant moins cher que le renouvelable. Ce que fait l'Allemagne est absolument lamentable.
Quittons un moment le domaine terrestre. Quand vous êtes là-haut, pensez-vous à l'invisible ? À la naissance du monde ? Dans quel état de conscience êtes-vous alors ?
Je n'ai pas besoin de voler pour penser à la spiritualité parce que le ciel commence sous la semelle de ses chaussures quand on marche. Je suis profondément attaché à la vision de la transcendance. Un monde qui nous dépasse, qu'on ne comprend pas, dont on a de temps en temps des petits témoignages sous forme de moments de grâce, sous forme de synchronicité, sous forme de miracle… je pense profondément que cela existe. Ce qui m'intéresse, fondamentalement, c'est l'approche spirituelle – l'ouverture à ce mystère, à la question qui n'a pas forcément de réponse – plutôt que l'approche religieuse qui est une approche d'explication par des hommes de phénomènes qui les dépassent. Donc il y a des choses qui nous dépassent, pour moi, c'est une évidence.
"Je crois dans le Dieu qui a créé les hommes, mais pas dans le Dieu que les hommes ont créé"
Quel est le sens de la vie ?
Je pense que le sens de la vie est d'évoluer vers des fréquences plus subtiles qui sont la sagesse, la conscience, la bonté, la compassion, le respect, par opposition à toutes ces fréquences lourdes et encombrantes que sont la violence, la haine, l'égoïsme, etc. Cela signifie que le plus grand progrès, c'est le progrès spirituel. Mais il faut admettre que, à ma connaissance et dans mon expérience, cela n'est pas ce qui motive la majorité de l'humanité. Quand je rencontre un chef d'État, je ne vais pas lui parler de transcendance ou de spiritualité, mais plutôt de mesures de protection de l'environnement qui peuvent en même temps créer de l'emploi et soutenir l'économie locale.
N'avons-nous pas besoin des deux ?
L'homme a besoin des deux. La spiritualité est fondamentale pour l'équilibre psychique. Pour certains, ce n'est malheureusement pas la préoccupation principale, ils ont besoin d'avantages personnels dans leur vie de tous les jours. Heureusement, certains ont des paroles fortes. Je pense à l'encyclique Laudato si du Pape François : magnifique ! Nous en avons parlé ensemble. Le problème est que ce message ne touche pas les gens qui polluent, les égoïstes, les psychopathes qui ne voient que leur intérêt. Je crains que les arguments de cette encyclique ne soient pas perceptibles pour ceux qui en auraient le plus besoin ! Le monde a besoin de non-violence, de respect pour l'environnement, d'altruisme, de valeurs spirituelles : le monde est-il réceptif ?
Si on considère que les problèmes qui nous arrivent sont des sources d'expériences et d'enseignements pour développer des nouvelles attitudes, des nouvelles compréhensions, là on ne peut avoir que du bonheur, même si c'est parfois difficile.
Comment convaincre ?
Soyons cash. Pour moi, le langage qu'il faut tenir à ces gens-là est de les convaincre qu'ils peuvent gagner plus d'argent, créer plus d'emplois, être mieux réélus, avec des solutions qui protègent l'environnement plutôt qu'avec des solutions qui polluent et gaspillent. Elles existent.
Comment vous ressourcez-vous ?
Je me ressource avec l'autohypnose, avec des méditations, essentiellement dans la nature, dans la forêt, en cultivant mon potager, en jardinant.
En qui, en quoi croyez-vous ?
Dans le Dieu qui a créé les hommes, mais pas dans le Dieu que les hommes ont créé.
Pensez-vous à la mort, parfois ?
Oui. Ce que je trouve effrayant, ce sont les morts prématurées.
Qu'y a-t-il après la mort ?
Ce sera mon prochain sujet d'exploration…
Qu'est-ce qui vous a construit ?
Mon attirance pour l'esprit de pionnier et d'exploration. Mon côté hérétique consiste à aller chercher par moi-même plutôt que d'accepter des dogmes.
Vous avez trois filles, l'une est avocate, l'autre architecte et la troisième fait de la consultance. La dynastie des Piccard explorateurs va donc s'arrêter…
J'ai fait de la médecine avant de faire un tour du monde au ballon, donc je ne sais pas ce que mes filles vont faire en parallèle de leur métier. Je pense qu'elles ont intégré cet état d'esprit dans leur vie de tous les jours : la curiosité, l'exploration.
Êtes-vous un homme heureux ?
Oui. Je me suis longtemps demandé quelle était la définition du bonheur. Je pense que le bonheur, c'est quand on comprend les événements qui nous arrivent comme des expériences à gérer plutôt que comme des tuiles qui nous tombent sur la tête. Si on considère que le but de la vie, c'est d'être riche, en bonne santé et heureux, on va forcément être déçu. Par contre, si on considère que les problèmes qui nous arrivent sont des sources d'expériences et d'enseignements pour développer des nouvelles attitudes, des nouvelles compréhensions, là on ne peut avoir que du bonheur, même si c'est parfois difficile.
Du côté de chez Proust
Quelle est votre vertu préférée ? L'honnêteté, le bon sens, la bonne foi.
La qualité que vous préférez chez un homme ? L'honnêteté.
Chez une femme ? Pareil.
Votre principal défaut ? Je fais ce qui m'inspire plutôt que ce que je devrais faire dans l'instant.
Votre principale qualité ? La créativité, la curiosité.
Votre rêve de bonheur ? Que le monde soit plus propre et efficient.
Votre auteur préféré ? Paulo Coelho
Votre compositeur préféré ? Leonard Cohen
Votre héros préféré dans la fiction ? Pour moi, il n'y a pas vraiment de fiction. Tout ce que l'on imagine va se réaliser un jour.
Qu'est-ce que vous détestez par-dessus tout ? La mauvaise foi.
Quel est le don que vous auriez aimé avoir ? Chanter juste.
Comment aimeriez-vous mourir ? De manière consciente et paisible.
Quelle est la faute, chez les autres, qui vous inspire le plus d'indulgence ? N'importe quelle faute tant que la personne l'admet.
Avez-vous une devise ou une phrase qui vous inspire ? La seule manière de ne jamais rien rater, c'est de ne jamais rien essayer.
Bertrand Piccard en cinq dates :
1er mars 1958 Naissance à Lausanne
1974 Premiers vols en aile Delta
1986 Diplôme de médecine
1999 Premier tour du monde en ballon sans escale (Breitling Orbiter 3)
2016 Premier tour du monde en avion solaire (Solar Impulse)