La Fef, la Fédération des étudiants francophones, est-elle trop puissante ?
Le syndicat étudiant a réussi un tour de force ces derniers jours en divisant la majorité PS-MR-Ecolo sur la réforme du décret Paysage. S'il n'est pas monté "béton" au front, il est néanmoins parvenu à mettre ses revendications à l'agenda des partis politiques en campagne et du parlement. La Fef peut compter sur ses acquis légaux, son vivace réseau d'anciens, son lobbying et... sur le soutien des partis de gauche. Décryptage.

- Publié le 16-04-2024 à 06h53
- Mis à jour le 16-04-2024 à 14h34

Elle est de toutes les matinales en radio, de tous les plateaux télévisés, son nom est sur toutes les lèvres ces dernières semaines. La Fef, la Fédération des étudiants francophones, a d'ores et déjà atteint un de ses objectifs : faire parler d'elle et semer la pagaille sur la réforme du décret Paysage qui déchire la majorité PS-MR-Ecolo en Communauté française. Un vote doit d'ailleurs intervenir ce mardi en commission du parlement. Tout l'enjeu dans ce débat consiste à déterminer combien d'étudiants (des centaines ou des milliers ?), coincés entre deux versions de ce décret qui organise notamment les conditions de réussite dans le supérieur, ne seront plus finançables au terme de l'année académique. Des chiffres ont fusé mais en réalité, nul ne le sait exactement. La Fef a quant à elle avancé le chiffre de 70 000 étudiants en danger, sans que le calcul menant à ce résultat ne puisse être démontré.
Cette séquence, qui n'est pas terminée, atteste en tout cas du poids significatif, important, "considérable", qualifient certains en coulisse, que représente le syndicat étudiant fort de ses 165 000 affiliés dans le microcosme de la Communauté française. D'où cette interrogation : la Fef est-elle trop puissante ? Tentative de réponse en huit temps :
1. Pas de concurrence
Ce qui est avéré, d'abord, c'est que la Fef en tant qu'organisme représentatif communautaire (ORC) bénéficiant de subsides que ce statut confère, est aujourd'hui dans une situation monopolistique. Cycliquement dans l'histoire, en particulier au début des années 2000, elle fut challengée par sa rivale de l'Unécof (Union des étudiants de la Communauté française) jusqu'à ce que cette dernière, en mal d'adhérents, jette l'éponge. Cette concurrence entre la Fef et l'Unécof, la seconde était considérée comme plus à droite que la première, générait une émulation positive entre les deux syndicats étudiants. "Aujourd'hui, en l'absence de concurrence, la Fef a davantage tendance à s'isoler dans ses certitudes, ce n'est pas bon", regrette un ancien de la Fef.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le MR, par les voix des ministres de tutelle successives Glatigny et Bertieaux, souhaite revoir les critères de reconnaissance d'autres organisations étudiantes comme les jeunesses politiques – dont les Jeunes MR – qui n'ont jamais été en grande forme financière. Cela permettrait à celles-ci d'accéder au financement associé à la reconnaissance et, dans une logique gouvernementale, de recueillir l'avis d'autres organisations étudiantes que celui de la seule Fef.
2. Un modèle d'adhésion qui lui donne du poids
Contrairement à ce qui prévaut en France où chaque étudiant fait le choix individuel et conscient d'adhérer ou non à un syndicat étudiant, l'adhésion à la Fef se fait au départ des conseils étudiants qui, eux-mêmes, sont élus par les étudiants (en tout cas, par ceux qui prennent la peine d'aller voter). Autrement dit, le modèle d'adhésion à la Fef est un choix collectif mais finalement "moins conscient" dans la mesure où les étudiants qui ont élu leur conseil étudiant n'approuvent pas forcément que ce dernier choisisse de s'affilier à la Fef.
"Lorsque la Fef déclare qu'elle représente 165 000 étudiants, c'est donc très théorique : elle regroupe en réalité les conseils étudiants et considère que tous les étudiants adhèrent de facto à cette représentation. Or, certains d'entre eux ne se sentent pas en adéquation avec la Fef", observe une source proche du dossier. Une critique qu'entend Emila Hoxhaj, l'actuelle présidente de la Fef, mais qu'elle contrecarre : "Il n'est pas juste de dire que toutes les décisions de la Fef viendraient du haut, nous consultons très régulièrement notre base. Sur la réforme du décret Paysage, nous avons sondé les conseils étudiants mais aussi les étudiants eux-mêmes. Notre modèle d'adhésion est peut-être critiquable, mais il est tout cas démocratique".
3. Un décret "ad hoc" qui lui est favorable
C'est une obligation décrétale : la Fef doit être consultée et concertée sur tout ce qui touche à l'enseignement supérieur, ce qui n'est pas le cas des syndicats ou des Pouvoirs organisateurs (PO) qui ne sont consultés que sur les matières qui les concernent.
C'est un acquis de taille qui date en fait de l'époque de la ministre Françoise Dupuis (PS) et de son décret "Participation". À l'époque, la Fef avait directement négocié avec le Centre d'études du PS, l'IEV, pour garantir son accès à tous les textes légaux. Il s'agit d'un levier majeur pour le syndicat étudiant puisque cela signifie qu'il a d'office accès aux textes gouvernementaux après la première lecture… quand il n'est pas carrément associé à la rédaction préalable des textes. Ainsi, on ne s'étonnera qu'à moitié d'entendre récemment sur le plateau de LN24 la députée PTB Amandine Pavet déclarer que son parti "relayerait et voterait pour le contre-décret de la Fef" (sic) au Parlement…
4. Les méthodes d'un lobby
Dès le moment où elle se retrouve directement à la plume d'un texte susceptible de passer sur les bancs des parlementaires, il n'est pas excessif d'écrire que la Fef se comporte comme un lobby. À bien regarder, elle utilise d'ailleurs les méthodes d'un lobby classique : la sensibilisation, l'information, la manifestation, les coups d'éclat et le lobbying politique. Lorsqu'elle monte au créneau en sortant le chiffre de "70 000 étudiants non finançables", elle s'assure en fait de sortir un chiffre suffisamment gros pour faire paniquer les acteurs de terrain et, surtout, pour capter l'attention médiatique. Si elle reconnaît que son mouvement recourt à ces techniques, Emila Hoxhaj, la présidente de la Fef, reste dubitative quant à l'opportunité de parler de "lobby" et lui préfère le terme plus soft de "syndicat".
5. Un réseau d'anciens toujours vivace
C'est un des atouts majeurs de la Fef : son réseau d'anciens. Nombre d'entre eux ont occupé ou occupent toujours des postes politiques clés : Jean-Marc Nollet (Ecolo), Philippe Henry (Ecolo), Emily Hoyos (Ecolo), Jean Leblond (Ecolo), Mathias El Berhoumi (Ecolo), Grégor Chapelle (PS), Fabrizio Bucella (anciennement socialiste), Renaud Maes (PS), Michael Verbauwhede (PTB)… Il ne faut pas minimiser la puissance de ce réseau toujours vivace. "Toutes proportions gardées, relève un fin observateur de la vie étudiante belge francophone, c'est un peu notre ENA (École nationale d'administration en France, NdlR) à nous. La Fef, c'est le réseau des gens qui sont placés au final à des postes politiques importants. Ils gardent une sympathie pour la Fef car ils considèrent qu'elle reste un petit empêcheur de tourner en rond qui, au fond, n'est pas mauvais pour la démocratie, surtout dans le secteur de l'enseignement supérieur où les logiques restent très corporatistes".
Conscients de cette réalité, la plupart des hommes et femmes politiques qui ont un jour décroché le portefeuille ministériel de l'Enseignement supérieur en Communauté française se sont ainsi assurés de composer pour partie leur équipe rapprochée d'anciens "Féfiens", comme on les surnomme. Une stratégie efficace et bien connue de la part des cabinets ministériels visant à maximiser leurs chances de conserver de bonnes relations avec le syndicat étudiant.
6. Un relais politique supplémentaire : le PTB via le Comac
Historiquement reliée aux écologistes et aux socialistes via son réseau d'anciens, la Fef connaît depuis plus de dix ans un rapprochement significatif avec le PTB via les militants du Comac, le mouvement de jeunes du parti marxiste. Ce fut particulièrement le cas à la fin du mandat de Michael Verbauwhede - président de la Fef de 2010 à 2012 et qui a d'ailleurs rejoint les rangs du PTB en 2012 - où le Comac était solidement implanté au sein de la Fef. Un peu trop au goût de certains qui avaient fait à l'époque le ménage pour débarrasser l'organisation étudiante de ses éléments au radicalisme de gauche trop visible.
En pratique, force est de constater que le PTB se fait à son tour le relais des revendications du syndicat étudiant, jusqu'à en arriver à relayer mot pour mot le "contre-décret de la Fef" au Parlement (lire point 3). Pour la présidente de la Fef, Emila Hoxhaj, qui rappelle au passage que les affiliés du syndicat étudiant ne sont pas statutairement autorisés à détenir une carte de parti, "l'important est que les revendications de la Fef soient relayées par le plus de monde possible", quel que soit le parti politique en question.
7. Une réputation de "révolutionnaire" à honorer
Ce n'est un secret pour personne : la Fef a toujours assumé vouloir défendre des revendications fortes, en ce compris sur les grands enjeux de société (par exemple, le conflit israélo-palestinien), quitte à prendre des positions dogmatiques. Plus révolutionnaire que sa (feu) petite sœur de l'Unécof, la Fef a souvent réclamé "des démissions" pour tenter de peser de tout son poids dans le débat politique.
Dans l'histoire du syndicat étudiant, la pression fut d'ailleurs forte sur les épaules de certains présidents parfois considérés comme "trop doux" voire "trop consensuels" avec le pouvoir en place. Ne pas être le maillon faible dans la succession présidentielle a par conséquent souvent été une préoccupation pour les personnes concernées soucieuses d'honorer la réputation de l'organisation étudiante.
8. Une sympathie historique de la part des médias
C'est le dernier point mais il est loin d'être négligeable : la Fef est typiquement ce que l'on appelle dans le jargon journalistique "un bon client". Sans trop forcer, les médias obtiennent d'elle la petite phrase, le bon mot, la revendication qui va faire le buzz et, donc, potentiellement aussi faire vendre des journaux. Cela fait également les affaires du syndicat étudiant qui cherche à faire parler de lui. C'est du "win-win". La Fef se retrouve dès lors facilement et régulièrement à la Une des médias, ce qui constitue un adjuvant de taille.
Enfin, les fins observateurs de l'enseignement supérieur belge francophone vous diront qu'il existe une forme de sympathie historique des journalistes vis-à-vis des étudiants, surtout lorsque ces derniers malmènent le pouvoir en place et… font vivre le débat démocratique.