Henri Bogaert (ex commissaire au Plan) : "Notre système d'indexation n'est ni économique, ni social, ni écologique"
Henri Bogaert, économiste et ancien commissaire au Plan, est l'Invité Éco.

- Publié le 16-04-2022 à 14h04
- Mis à jour le 16-04-2022 à 14h37

Le nom d'Henri Bogaert ne parlera peut-être pas aux plus jeunes, et pourtant. L'homme a connu tous les chocs majeurs de l'après-guerre. La crise pétrolière durant les années 70, la terrible récession de 1981, la dévaluation du franc belge, les années d'austérité après que la dette a atteint des sommets dans les années 90 alors qu'il était chef de cabinet adjoint des Premiers ministres Wilfried Martens et Jean-Luc Dehaene, et la crise financière de 2008. On doit notamment à celui qui a fait toute sa carrière au Bureau du Plan (d'abord en y réalisant son service militaire !) d'avoir conceptualisé "l'effet boule de neige" et créé le modèle macro-économétrique de l'économie belge Maribel.
"Les années 81 et 82 resteront pour moi les plus difficiles, les plus stressantes. Nous vivions un choc majeur, et nous devions agir dans l'urgence. Ce fut humainement compliqué, mais aussi très enrichissant et très formateur", se rappelle Henri Bogaert, 73 ans, toujours très actif dans la recherche sur nos finances publiques. Quatre personnes l'entourent d'ailleurs encore pour le compte de l'Université de Namur où il a longtemps enseigné, mais pas seulement.
Récemment sollicité par les gouvernements bruxellois (pour jauger l'effet d'une Belgique à 4 régions) et wallon (pour un audit sur la dette wallonne), l'homme est un vrai commis de l'État. Réservé, très avare en confidences – "quand un Premier ministre me demandait un avis personnel, je le lui donnais, mais jamais publiquement" –, Henri Bogaert a toujours pris soin de limiter au minimum syndical les interviews dans la presse.
Forte personnalité "mais juste", nous dit une personne qui lui a été proche, celui qui fut jusqu'en 2014 Commissaire au Plan, organisme qu'il a contribué à rendre indépendant, est aujourd'hui un retraité des plus actifs. Marié, papa de trois enfants, et grand-père à trois reprises, ce Namurois passionné de musique classique est depuis 2013 président de l'Institut royal supérieur de musique et de pédagogie de Namur (Imep), institut auquel il a contribué à conférer une dimension internationale, aux côtés des trois conservatoires royaux que compte la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Inflation galopante, pression sur les coûts des entreprises, confiance des ménages et des entreprises en berne… L'invasion de l'Ukraine a mis un gros coup d'arrêt à l'embellie économique constatée depuis fin 2021 !
La crise sanitaire a provoqué un choc, c'est évident, mais il était surtout dû à une contrainte d'offre qui, une fois relâchée, allait inévitablement amener une reprise de l'économie. C'est ce qui s'est passé. Les gouvernements ont soutenu, à juste titre, les secteurs empêchés de produire. Ils ont été au-delà avec des plans d'investissement importants et qu'il fallait faire, mais qui n'étaient pas financés. Est-ce que ce faisant on n'est pas passé dans un choc de demande provoquant l'inflation dont nous avons vu les prémices avant la guerre en Ukraine ? Avec cette guerre et l'envolée des prix de l'énergie, on se trouve devant la grande interrogation : l'inflation est-elle durable ? Les taux d'intérêt restent très bas, les politiques monétaires demeurent accommodantes… Jusqu'à quand ? Si l'inflation s'auto-alimentait, les banques centrales auront-elles la possibilité, comme elles en ont le mandat, d'augmenter les taux d'intérêt réels, ce qui accentuerait la crise ? Ce sont de vraies questions pour les gens de ma génération qui ont vécu ce scénario depuis le quadruplement du prix du pétrole en 1973 jusqu'à l'augmentation des taux d'intérêt en 1979 et la crise de 1981, qui a été suivie de l'envolée de la dette publique dont nous supportons encore les effets aujourd'hui.
Oui, mais la hausse des prix risque de freiner l'activité économique rapidement, non ?
Les incertitudes sont très élevées, mais je lis que les prévisions économiques restent positives, malgré un évident ralentissement à attendre.
On ne vous sent pas plus pessimiste que cela…
À court terme, non. Je crains plus que l'inflation perdure, et que les augmentations de salaires qui vont suivre aient des effets très négatifs à plus long terme. Les pays ne réagissent pas tous de la même manière et des asymétries peuvent se créer, au niveau des salaires et des déficits. Si je compte bien, depuis le début de la crise énergétique, on aura des hausses de salaires dues à l'indexation de 12-13 % d'ici à la fin de l'année. Ajoutez à cela que les prix de l'énergie augmentent deux fois plus vite en Belgique qu'ailleurs, il faut songer à mettre en place des mécanismes qui préservent la compétitivité des entreprises, tout en protégeant au maximum le pouvoir d'achat des ménages, surtout les plus fragiles. Je sais que les pays avoisinants, qui n'ont pas d'indexation automatique, vont probablement aussi relever les salaires plus tard, mais dans quelle mesure ? Le risque de voir s'enclencher une spirale prix-salaires plus rapidement en Belgique que dans les pays voisins est réel puisque l'indexation est automatique chez nous. Il faut donc mettre à l'abri les entreprises d'un choc de compétitivité trop important.
Comment ?
Je pense que la note, tout le monde doit la payer, le plus équitablement possible. Or, ce n'est pas le cas. Avec le système d'indexation basé sur les proportions de biens consommés par un consommateur moyen, lorsqu'on fait face à un choc sur les prix de l'énergie, on ne protège pas le revenu de ceux qui ont les revenus inférieurs et on améliore le pouvoir d'achat des revenus les plus hauts. C'est paradoxal, mais c'est évident quand on voit que la proportion des dépenses en énergie dans les revenus les plus bas est beaucoup plus élevée que dans les revenus les plus hauts. Pour y remédier, la stratégie a consisté à subsidier les bas revenus. Est-ce la bonne ? C'est discutable. D'où l'idée de certains économistes de modifier le système d'indexation, par exemple en instaurant une indexation forfaitaire. J'ai proposé pour ma part dès 2013 une indexation complète, mais plafonnée à un certain niveau de revenu. Au-delà de ce niveau de revenu, on pourrait adapter cette limitation de l'indexation. On pourrait ainsi continuer à indexer mais moins, en procédant à des changements dans l'indice santé, qui sert de déclenchement aux indexations. Par exemple en exfiltrant les prix volatils, comme ceux des carburants, du gaz, de l'électricité, et même certains prix alimentaires. Mais il faudrait aussi enlever tout ce qui relève de la taxation indirecte sur ces produits énergétiques, taxation qui vise, en temps normal, à réduire notre consommation d'énergie fossile.
Pourquoi ?
Parce que ces taxes contribuent à alimenter les hausses de l'indice santé et donc des revenus. Elles n'incitent donc que très peu à réduire notre consommation, par contre elles augmentent le coût des entreprises, réduisent notre compétitivité à l'exportation et réduisent le pouvoir d'achat des plus faibles. Si je résume, notre système d'indexation n'est ni économique, ni social, ni écologique.
Faut-il adapter la loi de 1996 de compétitivité ?
Depuis 1973, nous avons connu plusieurs augmentations importantes des prix de l'énergie. Plusieurs ont conduit à des crises graves où se succèdent inflation, récession et déficits publics. Nous avons appris et les gouvernements ont instauré des dispositifs afin non pas d'éviter les chocs, mais d'en atténuer les effets. L'indice santé en est un. La loi de 1996 en est un autre.
Cette loi a vraiment été conçue pour faire face à des chocs pétroliers. Ce n'est pas le moment de la remettre en question. Mais telle qu'elle existe, il faut se rendre compte que si les salaires ne suivent pas l'augmentation des prix chez nos trois pays voisins, comme c'est hautement probable, la loi fait en sorte qu'il n'y aura plus de marge d'augmentation des salaires et allocations sociales hormis l'indexation pendant de très nombreuses années, tant qu'on ne sera pas revenu à la situation d'avant-crise. Tout cela ne serait pas vraiment problématique – on n'est vraiment pas dans le même contexte que celui des années 80 avec un déficit de 13 % et des taux d'inflation très importants – s'il n'y avait pas d'asymétrie avec les pays voisins en termes de compétitivité-coût ou de déficit public. On n'en est pas là aujourd'hui, parce qu'on ne sait pas comment les prix et salaires évolueront en France et en Allemagne, mais on sait déjà que les prix de l'énergie augmentent nettement moins vite dans ces pays et que les salaires n'y sont pas indexés. Il faut y réfléchir sérieusement pour ne pas avoir à gérer un problème autrement plus complexe un peu plus tard… Peut-être pas dans un avenir si lointain.
"On est entré dans une économie en guerre"
On vous sent inquiet, tout de même…
C'est la guerre qui me rend inquiet. Pendant 30 ans, on a vécu avec l'idée que le monde était en paix ; on pouvait se lancer dans la libéralisation des échanges qui théoriquement d'un point de vue économique devait améliorer le bien-être de tous sur la planète, ce que l'on a appelé la mondialisation heureuse. Je pense qu'on n'en est plus là. Le Trumpisme, le Brexit nous montrent que les réactions protectionnistes sont de retour. Aujourd'hui, on est en plus entré dans une économie en guerre. Il va nécessairement falloir changer de logiciel.
C'est-à-dire ?
Je pense que même les économistes n'y sont pas encore prêts ; même pour moi cette conviction est nouvelle et je ne sais pas trop qu'en faire. Outre une augmentation des dépenses militaires qui paraît inévitable, je pense, à chaud, que sur une série de produits de base stratégiques comme l'énergie et les télécoms, il faudra un contrôle étatique plus important. Pensez que s'il y a rupture dans l'approvisionnement d'énergie, de télécoms ou d'internet, plus rien ne fonctionne ! Aucun gouvernement responsable ne peut laisser filer cela… Il faut donc s'en donner les moyens. Tout cela coûtera à la collectivité. Je crois qu'on en est un peu là. De nouveau, est-ce que cette situation va durer ? Un bon moment, je le crains.
Les gouvernements, quels qu'ils soient, n'ont que les mots "relance" et "investissement" à la bouche, ce qui vous fait un peu sourire.
Je suis un grand partisan des investissements publics ; ma crainte était seulement l'alimentation de l'inflation. L'investissement public a baissé depuis le début des années 80, au point que le stock de capital public en pourcentage du PIB a décru continuellement. Il ne faut pas tergiverser. Il faut en tous cas une stratégie en matière énergétique, climatique et digitale, par exemple. Même si la direction doit être donnée par l'Europe, il faut que cela se matérialise en Belgique avec beaucoup plus d'ambition, de consensus et de continuité ! Néanmoins, je suis interpellé par la perspective d'une possible explosion du taux d'endettement public, en particulier à Bruxelles et en Wallonie. Dans ma carrière, je n'ai fait que d'être confronté à des chocs. Je pense donc que des investissements publics bien ciblés peuvent aider à nous en prémunir.
Bien ciblés, dites-vous…
Oui. La soutenabilité de la dette est essentielle dans le contexte actuel. Heureusement, une bonne partie des dépenses publiques engagées depuis 2020 ont un caractère réversible. Cela devient une banalité que de dire que les dépenses publiques doivent être efficaces. La Région wallonne s'est lancée dans un exercice de révision de toutes ses dépenses. Nous verrons ce qui en sortira. Tous mes collègues sont d'accord pour dire qu'une véritable culture de l'évaluation des programmes publics manque au niveau politique. Trop souvent, les conclaves budgétaires se concluent par un ensemble d'actions qui satisfont les différentes composantes de la coalition. C'est normal, mais cela a des effets pervers. Où c'est mal ressenti, c'est quand cela se passe en pleine crise. Cela dit, pour le moment, la contrainte budgétaire européenne ne joue plus. Le Pacte de stabilité et de croissance doit être revu après les élections françaises. Je ne sais pas ce qu'il en sortira. Pour ma part, j'ai fait une proposition de modification du pacte dans laquelle j'essaye de trouver un compromis entre la nécessaire soutenabilité financière de la dette, l'équité intergénérationnelle en assurant le financement anticipé du coût budgétaire du vieillissement de la population (pensions, soins de santé, éducation) et une règle d'or selon laquelle les investissements productifs seraient financés par l'emprunt. Mais je ne suis plus en position d'influer sur la décision politique. J'ai connu pendant ma carrière de nombreuses crises, mais je crois que les dangers de celle-ci dépassent toutes les autres. Croisons les doigts, souhaitons-nous le meilleur, tout en nous préservant du pire.