"On veut tous des smartphones, des véhicules électriques, mais personne ne veut des mines de lithium. C'est hypocrite"
Selon Bob Wares, l'Europe n'a pas encore réellement pris conscience de l'ampleur de la tâche au niveau extraction minière, malgré les ambitions de transition énergétique affirmées maintes fois. Mais ouvrir des mines n'est pas simple. "Un suicide politique", lance-t-il. Mais un investissement qui devrait s'avérer extrêmement rentable.

- Publié le 03-12-2023 à 14h02
- Mis à jour le 06-12-2023 à 16h41

"Le marché est très peu mature, ce sont les montagnes russes au niveau du prix du lithium", lance Robert Wares, fondateur et président du conseil d'administration d'Osisko Metals, alors qu'il est de visite à Bruxelles avec le CEO de l'entreprise, Killian Charles. "C'est le moment d'investir", laisse-t-il entendre. Venus sur l'invitation d'Olivier Tielens, un investisseur belge conseiller de la société canadienne, les deux hommes ont rencontré des investisseurs et autres professionnels du secteur, dans un hôtel du centre de Bruxelles. Géologue depuis plus de 40 ans, celui qu'on appelle "Bob" est également Docteur honorifique de l'Université McGill de Montréal. Une figure du secteur minier qui conseille par ailleurs les autorités québécoises. Son intime conviction, en lien avec ses intérêts : le Canada sera "l'Arabie saoudite du lithium". Il nous livre son regard sur l'Europe, ses ambitions, ses lacunes et, selon lui, le manque de courage politique pour ouvrir des mines d'extraction, pourtant indispensables pour relever le défi de la transition énergétique, de l'électrification constante de nos modes de vie et des ambitions de neutralité carbone. Entretien.
L'activité minière "revient" sur le devant de la scène. En particulier avec la transition énergétique…
Oui. Le lithium en particulier, puisqu'il est indispensable pour les batteries. Certains prédisent que le lithium va être remplacé par le sodium, mais on en est très loin. À l'horizon des vingt prochaines années, le lithium restera la technologie supérieure. On l'utilise déjà dans les portables et ça restera la technologie mobile de choix, comme les smartphones, les tablettes, les voitures électriques…
"Les mines, c'est dur à vendre à l'opinion publique. C'est du suicide politique. Alors les politiciens évitent le sujet."
La demande va exploser…
La demande monte déjà en flèche. Mais la majorité des fonds investis va dans les véhicules électriques, les usines de batteries ou de traitement du lithium, et assez peu dans l'exploration et la production. C'est aberrant. C'est la raison pour laquelle l'industrie minière doit réagir et les investisseurs et politiques gouvernementales également. En Europe, en particulier, la population est réticente à l'ouverture de nouvelles mines. Ce qui, encore une fois, va nuire énormément à la production de lithium.
S'il y a une production insuffisante, cyniquement, le prix va grimper et ce sera de plus en plus intéressant d'y investir…
Tout à fait. On a vu les prix exploser en 2022. Mais ils sont montés trop vite. Le prix de la tonne est monté à 60 000 dollars !
C'est votre business… pourquoi faire du lobbying pour développer cette production et potentiellement avoir de la concurrence ?
C'est tout simplement nécessaire. Les Australiens investissent beaucoup et sont présents au Canada. Nous, Canadiens, on hésite à investir en Europe à cause des difficultés pour obtenir un bail minier. Le gouvernement français, surtout, change ou cherche à changer les règles du jeu pour faciliter le processus. Mais ça n'empêche pas les oppositions locales à l'ouverture d'une mine.
Ce qu'on appelle l'effet Nimby ("not in my backyard")…
Exactement. Avec des manifestations, comme on voit à Panama City où ça bloque l'exploitation de mines de cuivre. Si la population locale n'accepte pas les projets miniers, ça va être compliqué.
L'Europe est la pire en la matière ?
Oui… Même si l'effet Nimby est également fort aux États-Unis. Mais il faut que l'Occident change de mentalité à ce niveau. Car on va manquer de métal. Tout le monde veut des tablettes, des iPhones, des véhicules électriques, mais personne ne veut voir de mines de lithium ou de cuivre. C'est insensé et hypocrite. On se heurte à cela partout. Même au Canada, en particulier dans le sud du Québec. J'ai personnellement abandonné l'exploration dans cette partie du Québec, où ils ont instauré les TIAM, les "territoires incompatibles à l'activité minière". Et dans certains cantons, ce n'est pas compliqué, ils ne se posent pas la question, ils interdisent partout.
Car c'est une activité polluante, malgré le côté indispensable, non ?
L'industrie la plus polluante, c'est l'agriculture, si on prend les herbicides et les engrais en compte. Là où l'extraction minière ne représente quasiment rien. Mais on préfère les belles terres bucoliques, avec des vaches. Il faut relativiser.
Est-ce possible de la rendre tout de même plus propre, comme on a vu l'évolution dans le raffinage des terres rares ou du cuivre par exemple, mais toujours très polluante, en chine ou au chili ?
Au Canada, les règles sont très sévères…
Quelles sont les règles, au niveau de l'eau rejetée par exemple ?
On ne peut pas retraiter 100 % mais en général, on réutilise 80 % de l'eau consommée et on doit traiter les 20 % "rejetés", avec des usines de traitements. Les rejets d'eau dans les systèmes hydriques doivent respecter des normes très sévères et elles le sont de plus en plus. Et on inclut ces coûts dans le calcul des projets, afin de déterminer ceux qui sont potentiellement rentables et ceux qui ne le sont pas. Il faut donc une bonne concentration dans la roche par exemple.
Où sont les principales sources dans le monde ?
Il y a deux types de gisements : les salars, comme en Amérique du Sud. Principalement en Bolivie, en Argentine et au Chili. Et il y a les roches dures, dont les gisements sont concentrés au Brésil, au Québec et en Australie. Toute la production australienne va vers la Chine. Et pour la consommation américaine et européenne, la production va essentiellement provenir du Brésil et du Canada.
"La quantité de lithium extraite depuis le début du siècle est insignifiante par rapport à ce qu'on va devoir extraire."
C'est pour cela que vous venez en Europe, pour plaider la cause du Canada ? L'Europe doit s'y positionner ?
Oui. Même s'il y a un potentiel au Portugal, en Suède et dans le massif central en France. Mais il y a peu d'exploration.
Pourquoi ? Ça fait peur à l'opinion publique ?
Exactement. Et un petit village qui râle peut rapidement devenir une grosse manifestation…
Alors que la transition énergétique et l'interdiction de la vente de véhicules thermiques en 2035 en europe vont accentuer la demande en batteries et donc en lithium, pour les voitures électriques…
Oui, c'est de l'hypocrisie.
Il y a un aveu de faiblesse des dirigeants ?
Il y a un manque de volonté politique. Les mines, c'est dur à vendre à l'opinion publique. C'est du suicide politique. Alors ils évitent le sujet.

"La transition énergétique est menacée par ce manque de prise en compte de la réalité"
Certains estiment que les besoins en métaux dans les 30 prochaines années dépasseront toute la quantité produite par l'humain depuis l'antiquité…
Oui, c'est une estimation plutôt réaliste… Et la quantité de lithium extraite depuis le début du siècle est insignifiante par rapport à ce qu'on va devoir extraire. La demande était jusqu'ici principalement pour les petites batteries de portables etc. Mais désormais, il faudra des batteries où il y a 10 à 15 kilogrammes de lithium pour un seul véhicule. C'est énorme.
Le marché est pourtant peu mature, selon vous ?
Oui… Et un marché naissant est toujours attaqué par les spéculateurs. Et c'est ce qu'on voit actuellement. C'est pour cela que les prix étaient montés en flèche, à un niveau farfelu, en 2022. À mon avis, pour les métaux critiques, les gouvernements devraient interdire la vente à découvert (ou "short selling". Les ventes en bourses réalisées avant même l'acquisition des titres ou des commodités vendues, NdlR).
C'est possible de le faire ?
Oui, via une loi. Mais personne ne va prendre ce risque.
Il faudrait que ce soit mondial pour que ça fonctionne.
Oui, c'est pour cela que la décision devrait être prise par le G7. Mais la volonté politique n'est pas là. Et pendant ce temps, les spéculateurs s'amusent avec les matières premières.
L'interdiction de la vente de véhicules thermiques en 2035 en Europe, pensez-vous que c'est réaliste ?
Non. Ils rêvent en couleurs. Autant en Amérique du Nord qu'en Europe. C'est un objectif purement politique qui va être remis en cause avec le temps, qui va être reporté. L'intention est bonne mais irréaliste.
Il faut un objectif fort pour faire bouger les choses aussi…
Oui mais il faut être conséquent, accompagner cela par des mesures concrètes pour atteindre l'objectif. Du côté des permis, des lois minières, etc. Mais il n'y a absolument rien pour le moment.
"L'interdiction des véhicules thermiques en 2035, c'est un objectif purement politique (...). L'intention est bonne mais irréaliste."
En Belgique, on a découvert du lithium dans de l'eau. Qu'en pensez-vous ? La concentration semble trop faible pour crier à la nouvelle ruée vers l'or…
Ce sont des saumures, qui sont présentes dans les poches pétrolières par exemple. Mais la concentration est très faible. C'est possible de l'extraire mais ce n'est pas très rentable. Il faut traiter des millions de litres d'eau pour arriver à une production commerciale. Mais si on arrivait à rentabiliser toutes les saumures de la planète, il y aurait une offre énorme en lithium. En plus, ça ne pollue pas, puisqu'on réinjecte juste les saumures après avoir récupéré le lithium. C'est pour cela que les pétroliers investissent dans la recherche à ce niveau. Mais ça va être difficile.
Petite parenthèse : que pensez-vous de l'abandon du nucléaire dans certains pays ?
Le nucléaire est essentiel à la transition énergétique. À quoi bon acheter des véhicules électriques si l'électricité produite l'est grâce au charbon ? Conduire un véhicule électrique est propre uniquement en France à l'heure actuelle. En Chine, ils travaillent sur la transition mais la majeure partie de l'électricité est produite à partir du charbon. Donc c'est complètement idiot.

Mais les Chinois investissent dans toutes les sources d'énergie, dont le nucléaire et le renouvelable…
Oui, mais il faut qu'ils accentuent la transition. Pour l'instant, ils utilisent encore beaucoup de charbon et la Chine est de loin le plus gros émetteur de CO2 sur la planète. Et les discours anti-nucléaires en Allemagne et en Belgique, c'est dommage…
La "mine urbaine" basée sur le recyclage des métaux est-elle vraiment une bonne ressource, comme l'affirment certains politiques ?
C'est insuffisant. Ça sera une source à long terme mais pas avant une trentaine d'années. En ce moment, seuls 15 % du lithium mondial sont recyclés. Mais cette industrie doit et va se développer.
Elon Musk, avec Tesla, a investi dans des raffineries de lithium aux États-Unis.
Oui, mais aucunement dans l'exploration et la production de lithium. Ces usines de transformation et de batteries auront besoin des mines à la base. Mais l'IRA, l'Inflation Reduction Act, va subventionner cette production aux États-Unis. Malgré cela, les compagnies américaines regardent plutôt vers le Canada. Le pays sera l'Arabie saoudite du lithium, mais il faudra que ce soit bien géré, sans scandale politique et économique ou de désastre environnemental. Il faut éviter une ruée, qui pourrait provoquer des tensions avec les populations autochtones.
Dans les années 1970, en France, on avait connu l'arnaque des avions renifleurs pour détecter du pétrole… Mais il y a une technologie pour détecter le lithium paraît-il. C'est une arnaque ?
Oui ça existe, ce n'est pas une arnaque. Il existe un spectromètre à rayon X portable, qui est une technologie relativement récente dans le secteur. C'est très utile, ça permet de détecter rapidement le potentiel en métaux dans certaines roches. Et ça marche bien pour le lithium. Mais il faut que la roche soit à découvert, sur les affleurements exposés. Et s'il y a un taux élevé de rubidium, le métal détecté par ce spectromètre, il y a un potentiel en lithium. Ça va plus vite que d'envoyer des échantillons en laboratoire.
-> Relire à ce propos: L'incroyable histoire des avions renifleurs, la grande arnaque qui a coûté une fortune à la France
Pour finir, la commission européenne, qui a établi une liste des métaux critiques, a-t-elle conscience de l'urgence d'agir ?
Non. Ils ne sont pas vraiment conscients de l'urgence. Ouvrir une mine prend 5 à 8 ans, quand tout va bien. La transition énergétique est menacée par ce manque de prise en compte de la réalité de l'approvisionnement en métaux. On va y arriver, mais ça va être lent. Mais on ne peut pas sauter du combustible fossile à l'électrique du jour au lendemain pour les véhicules, il faut que ce soit une transition plus en douceur. Et n'oublions pas non plus que les métaux peuvent être des armes géopolitiques, comme on l'a vu pour les terres rares avec la Chine, entre autres. Il faut y investir.