L'Europe, devant les États-Unis, mène la vague de l'électrification des véhicules
Une chronique de Yannick Oswald, associé chez Mangrove Capital Partners.
- Publié le 15-11-2023 à 08h27

Avec cette chronique, La Libre Eco entame une collaboration avec Yannick Oswald, associé chez Mangrove Capital Partners. (1) Chaque mois, nous publierons, en primeur, ses réflexions sur le secteur du capital à risque et le monde des entreprises technologiques. (2)

Au fur et à mesure que ma famille s'agrandissait, j'ai opté cet été dernier pour un véhicule familial électrique. Une fois que vous avez conduit un véhicule électrique (EV), il est difficile de revenir en arrière, et ce, indépendamment des avantages en termes d'impact. C'est un peu comme utiliser un smartphone plutôt qu'un téléphone analogique. De surcroît, les coûts de maintenance sont réduits.
Conduire un véhicule électrique, c'est un peu comme être assis dans un smartphone sur quatre roues. L'expérience de la conduite a été entièrement repensée. Des choses étonnantes peuvent être réalisées, comme des mises à jour logicielles en direct, des fonctionnalités de communication avec la voiture, des capacités de conduite autonome, etc. Nous avons déjà vu cette histoire se dérouler sur de nombreux appareils, des téléphones aux téléviseurs, en passant par les interrupteurs, les thermostats, etc.
"L'autonomie des EV ne sera bientôt plus un sujet de préoccupation, surtout si les réseaux de bornes de recharge continuent à se développer."
Le principal argument pour ne pas acheter un véhicule électrique est l'anxiété liée à la crainte qu'il n'y ait pas assez de bornes de recharge. J'ai fait deux longs trajets en voiture cet été, dont l'un en Italie, et je n'ai eu aucun problème pour trouver une station de recharge. La capacité des batteries augmente constamment. L'autonomie des EV ne sera bientôt plus un sujet de préoccupation, surtout si les réseaux de bornes de recharge continuent à se développer. L'autre argument, qui revient souvent, est la durée de vie de la batterie. Je ne recharge ma voiture que 3 à 4 fois par mois, ce qui, selon des experts, devrait permettre à la batterie de fonctionner plus de 10 ans.
L'Europe devance les États-Unis
Beaucoup de personnes l'ignorent, mais l'Europe mène la vague de l'électrification des véhicules. Cela peut surprendre dans la mesure où Tesla, société basée aux États-Unis, est le principal fournisseur dans le monde occidental.
La part de marché des véhicules électriques en 2023 en Europe est de 22,3 %, contre seulement 7,2 % aux États-Unis. Et ces chiffres continuent d'augmenter rapidement des deux côtés de l'Atlantique. La baisse continue des prix des véhicules électriques y contribue certainement. Si vous regardez les parts de marché sur les deux continents, vous verrez que Volkswagen et Stellantis sont désormais les leaders en Europe, et non pas Tesla (même si le Model Y est le véhicule électrique le plus vendu).
Si l'on regarde l'infrastructure de recharge des véhicules électriques, la différence est encore plus nette. En 2023, l'Europe compte environ 1,3 million de bornes de recharge publiques pour véhicules électriques, tandis que les États-Unis n'en comptent que 43 000. L'Europe dispose également d'une proportion plus élevée de bornes de recharge rapide et d'une meilleure répartition géographique. Les utilisateurs de véhicules électriques peuvent recharger leur véhicule presque partout et à un coût relativement constant. Et cet écart devrait persister : l'administration Biden s'est fixée comme objectif de disposer de 500 000 chargeurs de véhicules électriques aux États-Unis d'ici 2030. Enfin, l'Europe a standardisé les prises de recharge sur le connecteur de Type 2 (appelé "connecteur Mennekes"), tandis que les États-Unis ont deux normes concurrentes : CCS et Tesla Compresseur. Tout cela rend plus difficile, pour les conducteurs de véhicules électriques aux États-Unis, de trouver des chargeurs compatibles, en particulier lorsqu'ils voyagent sur de longues distances et dans les zones rurales.
En matière de panneaux solaires, l'Europe est également en tête. En 2023, l'Europe devrait produire 33 % d'énergie solaire en plus que les États-Unis. L'Europe compte en moyenne 1,5 panneau solaire installé par foyer, contre 1,25 aux États-Unis. Les coûts de production de l'énergie solaire ont en outre été divisés par dix depuis 2010. Et cette tendance va se poursuivre.
"Le véhicule électrique est, donc, là pour rester et la tendance est plus importante que beaucoup ne le pensent."
Le véhicule électrique est, donc, là pour rester et la tendance est plus importante que beaucoup ne le pensent. La plupart des constructeurs automobiles fabriquent désormais des véhicules électriques. Et même s'il reste des obstacles à leur adoption par les consommateurs, l'Europe s'est placée dans une position idéale pour prendre la tête de cette tendance de fond.
L'ère de la décentralisation énergétique
Lorsque nous combinons tous ces éléments, il en résulte une énorme vague de décentralisation. Non seulement les ménages peuvent désormais produire leur propre énergie pour satisfaire leurs besoins, mais ils pourront également, dans un avenir proche, la stocker et la transporter. Un peu comme Internet, cette vague d'électrification crée une vague de décentralisation. Il s'agit d'un changement substantiel dans la façon dont les choses sont conçues.
De nombreux entrepreneurs tentent de monter dans le train de l'électrification. Des start-up construisent des bornes de recharge et d'autres concepts innovants, comme des modèles de recharge de type Airbnb. À mesure que les véhicules électriques deviendront plus courants, il est probable qu'on verra se développer des plateformes semblables à l'App Store d'Apple, qui proposeront de nouveaux services et applications.
Des réserves de stockage à domicile
De plus en plus d'énergie sera, par ailleurs, produite par les particuliers équipés de panneaux solaires. Le stockage deviendra essentiel pour réussir la transition énergétique. De ce point de vue, les véhicules électriques constituent une énorme réserve de stockage qui, pour la plupart, ne sont pas connectées au réseau. Aujourd'hui, la recharge des véhicules électriques est à sens unique. Ces chargeurs prennent l'énergie de votre maison (soit de panneaux solaires, soit du réseau) et l'envoient à votre véhicule électrique. À mesure que la décentralisation progressera et que les batteries s'amélioreront, cela va changer. Il y aura de nombreuses opportunités pour créer des services intéressants autour de la recharge et du stockage bidirectionnels.
L'électricité est ce nouveau bien que tout le monde peut produire et avec lequel chacun peut jouer. Je n'aurais jamais pensé pouvoir, un jour, échanger ma propre production d'énergie… Les maisons deviennent de "mini-services publics" qui produisent de l'énergie solaire, que l'on peut consommer et échanger. Des temps passionnants sont à venir.
(1) Yannick Oswald a rejoint, en 2015, la société européenne de capital-risque Mangrove Capital Partners, surtout connue pour ses investissements dans des sociétés telles que Wix, Skype, Walkme et K Health. Il en est devenu rapidement "partner". Il est l'auteur du blog www.yannickoswald.com, qui est devenu le blog de "venture capital" (VC) le plus lu d'Europe. Originaire du Grand-Duché de Luxembourg, il est diplômé de la Solvay Brussels School of Economics and Management.
(2) La version intégrale du texte est disponible en anglais, à partir de ce mercredi, sur le blog de Yannick Oswald.
