"C'est le paradoxe. Ceux qui ont voté pour Donald Trump seront les premières victimes de ses politiques économiques"
Si la Russie peut se réjouir, la Chine a beaucoup à perdre d'un retour de Donald Trump au pouvoir. Même si elle pourrait être gagnante sur un dossier chaud.

- Publié le 06-11-2024 à 12h09
- Mis à jour le 06-11-2024 à 16h25

"Poutine a dû sortir le champagne. Mais pour Xi Jinping, la victoire de Trump est plus complexe à gérer", entame Tanguy Struye de Swielande, professeur de relations internationales à l'UCLouvain et observateur de la Chine, peu après la victoire du candidat républicain.
"Ce seront des défis importants. Pour nous Européens, déjà, au niveau économique et géopolitique. Malheureusement, on ne s'est pas réveillés, donc les défis seront très importants. Mais je ne sais pas comment on va faire, car on est faibles et divisés", précise-t-il d'emblée, alors que la Russie risque d'avoir les mains plus libres en Ukraine.
Mais pour ce qui est de la Chine, dont l'économie patine et qui est confrontée à de plus en plus de barrières douanières à l'étranger (USA, Europe, Turquie, Indonésie, etc.), les exportations sont un enjeu majeur. Et une fermeture du marché américain pourrait paradoxalement freiner l'ambition chinoise d'être la première puissance mondiale, économique et militaire, dans les prochaines années, surtout si l'on prend en compte le vieillissement de la population. Le Comité permanent de l'Assemblée nationale populaire (CPANP) se réunit cette semaine et doit décider, d'ici au 8 novembre, de l'évolution de la politique économique chinoise à mener.
"C'est le paradoxe. Ceux qui ont voté pour Donald Trump sont les premières victimes de ses politiques tarifaires"
Un coup à jouer à Taïwan ?
"La Chine est plus ambiguë que la Russie sur la victoire du Républicain. Car le retour de Trump signifie une guerre économique. Des tarifs douaniers renforcés sur les produits chinois. Cela va créer de nouvelles tensions importantes. Mais parallèlement, les Chinois pourraient avoir une opportunité par rapport à Taïwan… Car Trump ne s'est jamais engagé à défendre Taïwan", précise Tanguy Struye de Swielande. Taïwan qui est au cœur des tensions en Asie du Sud-Est, puisque la Chine de Xi Jinping la revendique comme chinoise mais Taïwan défend son indépendance. La place incontournable que Taïwan a prise dans le domaine technologique des semi-conducteurs ainsi que le soutien indirect des USA lui ont permis de résister. Mais pour combien de temps ?
"Même si au sein des Républicains, hormis Trump, il y a un soutien fort à l'égard de Taïwan, le danger est que la Chine passe à l'acte. Sans forcément entrer en guerre mais en augmentant les provocations ou renforçant le blocus sur Taïwan", répond Tanguy Struye de Swielande.
"C'est là qu'on voit la limite intellectuelle de Donald Trump sur ces questions économiques"
"Il était même prêt à sanctionner TSMC (le géant des semi-conducteurs taïwanais, NdlR) car ce dernier est plus fort que ses concurrents américains. Alors que Biden a justement réussi à faire en sorte que TSMC s'installe et produise aux États-Unis. C'est là qu'on voit la limite intellectuelle de Donald Trump sur ces questions économiques", poursuit-il.
"Le monde est complexe mais lui arrive avec des solutions simplistes", tranche-t-il encore. "Donc les Chinois sont partagés par rapport à la position de Trump", répète-t-il.
Protectionnisme et "rhétorique qui fait peur"
Donald Trump devrait donc probablement renforcer sa logique de guerre commerciale. Il a promis, par exemple, des taxes de 60 % sur les importations chinoises et 200 % sur les importations mexicaines. Une bien mauvaise nouvelle pour Audi, par exemple, qui comptait s'installer au Mexique afin d'exporter ses véhicules chez l'Oncle Sam. De quoi pénaliser encore l'industrie automobile européenne, déjà dans la tourmente. Mais c'est une autre question.
"La rhétorique de Trump fait peur, même si on ne sait pas comment il peut augmenter les barrières douanières à ce point. Cela va fortement augmenter l'inflation aux États-Unis. C'est tout le paradoxe. Ceux qui ont voté pour Donald Trump, avec le pouvoir d'achat comme argument, sont les premières victimes des politiques tarifaires qui vont faire flamber l'inflation", poursuit-il.
Joe Biden a encaissé les conséquences négatives de la politique précédente de Trump, et Trump profitera de la situation redressée par Biden.
Selon lui, Joe Biden a encaissé les conséquences négatives de la politique précédente de Trump. Et Biden a réussi à rétablir l'économie américaine et même juguler l'inflation. Désormais, ce serait Trump qui bénéficiera de cette situation améliorée. "Pour Harris et Biden, c'est frustrant de voir que les chiffres sont bons, que l'inflation est sous contrôle et qu'ils perdent l'élection. Il y a quinze ou vingt ans, avec un bon bilan, ça passait. Même ça, ça ne joue plus. C'est le paradoxe des démocraties où le candidat en poste bénéficie ou pâtit des décisions de son prédécesseur", lâche-t-il. "Il faudra voir comment les marchés vont réagir à moyen et long terme", termine-t-il.
Industrie de défense
"Cela fait des années qu'on dit qu'il faut réagir. Et crise après crise, peu de choses se passent", avance encore Tanguy Struye de Swielande, qui affirme que l'invasion de l'Ukraine par la Russie n'a même pas suffi pour réveiller l'Europe et son industrie de Défense. "L'ex-commissaire européen Thierry Breton avait dit d'investir 100 milliards d'euros dans la Défense, on lui a ri au nez. On n'arrive pas à avoir des programmes communs. On a acheté américain car ils ont la capacité de livrer rapidement mais on n'a pas pris nos responsabilités dans cette guerre", avance-t-il encore. Et le retour de Trump fera d'autant plus mal.