Voici les conditions fixées par l'Agence internationale de l'énergie pour une véritable renaissance du nucléaire
Selon l'AIE, les gros dépassements de budgets et de délais de construction doivent cesser si la filière nucléaire veut décoller.
- Publié le 17-01-2025 à 09h10
- Mis à jour le 17-01-2025 à 09h38

L'Agence internationale de l'énergie (AIE) est un organisme international créé dans la foulée du choc pétrolier de 1973. Son but initial était d'assurer la sécurité d'approvisionnement des pays économiquement développés, suite à l'embargo pétrolier mis en place par les pays producteurs d'or noir. Parmi les 31 membres de l'AIE figurent la plupart des pays européens ainsi que les États-Unis, le Japon, l'Australie, la Corée du Sud, le Mexique… L'AIE compte aussi 13 pays associés, dont la Chine, le Brésil, le Sénégal…
La mission de l'agence a évolué ces dernières années. Son but est toujours d'assurer la sécurité d'approvisionnement en énergie de ses membres, tout en prenant en compte l'objectif d'atteindre la neutralité carbone en 2050.
Bien que tous les pays membres ne soient pas d'accord avec elle, l'AIE estime que l'énergie nucléaire sera cruciale pour atteindre cette neutralité carbone. C'est dans ce contexte que l'organisme international a publié une analyse sur les conditions à remplir pour que l'atome se déploie à l'échelle mondiale. Voici les points saillants de ce rapport.
1. Un record de production en 2025 ?
Selon l'AIE, l'année 2025 devrait être marquée par un record de production d'électricité d'origine nucléaire. Plusieurs éléments expliquent cela. Le Japon est en train de relancer des réacteurs précédemment arrêtés, la France est sortie des déboires de son parc nucléaire, tandis que de nouveaux réacteurs ont été lancés en Chine, en Inde, en Corée du Sud et en Europe.
Néanmoins, si le nucléaire devrait battre un record absolu de production en 2025, son poids a baissé ces dernières années dans le mix électrique mondial. Alors que le nucléaire a fourni jusqu'à 18 % de l'électricité consommée dans le monde à la fin des années 90, sa contribution est retombée à 9 % en 2023. Cela s'explique par le fait que la hausse de la consommation mondiale d'électricité a été nettement plus rapide que l'augmentation de la production d'électricité d'origine nucléaire. En Europe, la part du nucléaire dans le mix électrique est passée d'un pic de 34 % dans les années 90 à 23 % aujourd'hui.
2. Un intérêt grandissant
Quoi qu'il en soit, la technologie nucléaire suscite un regain d'intérêt dans plus de quarante pays du monde, selon l'AIE. À la fois pour la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, mais aussi pour la relance de réacteurs arrêtés ou pour la prolongation de la durée de vie de réacteurs en fonctionnement. Alors que la capacité nucléaire mondiale est actuellement de 416 GW, l'AIE anticipe qu'elle devrait atteindre 650 GW en 2050 (+ 56 %), à politique inchangée. L'AIE estime cependant qu'il faudrait plutôt atteindre une capacité nucléaire mondiale supérieure à 1 000 GW en 2050 ( + 140 %), pour être neutre en carbone. Mais, pour réaliser cela, il faudrait lever plusieurs obstacles, estime l'AIE.
3. Ne pas dépendre de la Russie et la Chine
L'Europe et les États-Unis sont largués par la Chine et la Russie en ce qui concerne la construction de nouveaux réacteurs nucléaires. Entre début 2017 et fin 2024, 52 réacteurs nucléaires ont démarré leur construction dans le monde. Or 25 sont de conception chinoise et 23 de conception russe, ne laissant que 4 chantiers pour le reste du monde. Si la technologie chinoise est surtout utilisée en Chine, la Russie est le premier exportateur mondial de technologie nucléaire.
En outre, l'approvisionnement des réacteurs en uranium dépend largement de quelques pays. Plus de 99 % des capacités d'enrichissement de l'uranium sont aujourd'hui détenues par quatre entreprises : le Chinois CNNC (15 %), le Russe Rosatom (40 %), le consortium anglo-germano-néerlandais Urenco (33 %) et la société française Orano (12 %). En ce qui concerne l'extraction d'uranium, quatre pays représentaient plus de 75 % de la production mondiale en 2022 : le Kazakhstan (43 %), le Canada (15 %), la Namibie (11 %) et l'Australie (9 %).
Selon l'AIE, cette dépendance à quelques pays, pour la technologie nucléaire et pour l'approvisionnement en uranium, est risquée. Il faut donc s'attaquer à ce problème.
4. Réduire les dépassements de budgets
Un retard de 12 ans et un budget initial multiplié par 3,5 pour Flamanville (France) ; un retard de 13 ans et un budget initial multiplié par 2,2 pour Olkiluoto (Finlande) ; un retard de dix ans et un budget multiplié par 2,6 pour Vogtle (USA). On peut dire que les derniers chantiers nucléaires, dans les pays économiquement développés, ont connu des dépassements de délais et de budgets colossaux. Pour repartir de l'avant, l'industrie de l'atome devra réapprendre à construire dans les temps et les budgets, selon l'AIE. Sans cela, la "compétitivité" de la filière sera grandement entamée, avertit l'AIE.
Les coûts devront d'ailleurs significativement baisser pour permettre une envolée du nucléaire. Ainsi, l'AIE table sur un coût de 4,5 milliards de dollars par réacteur de 1 000 MW, pour que le nucléaire soit compétitif. Par rapport à cet objectif, Flamanville était 144 % plus cher, contre un surcoût de 60 % pour Olkiluoto et de 226 % pour Vogtle. Heureusement, il existe des exemples de chantiers nettement moins chers. Saeul 1 et 2, en Corée du Sud, ont été construits pour un budget 40 % inférieur à l'objectif annoncé par l'AIE.
5. Attirer les investisseurs privés
"Le financement public ne suffira pas à construire une nouvelle ère pour le nucléaire. Le financement privé sera nécessaire", avertit l'AIE. Mais le respect des délais et des budgets est "une condition préalable" pour attirer des investisseurs privés.
6. Les SMR en sauveurs ?
Les small modular reactors, ou petits réacteurs modulaires, sont des projets de réacteurs de petite taille (maximum 300 MW). Leur principal atout est qu'ils sont petits et donc accessibles financièrement à des acteurs privés. Selon l'AIE, l'essor des SMR, s'il devait se concrétiser, pourrait permettre à l'Europe, aux États-Unis et au Japon de reprendre le leadership technologique dans l'industrie nucléaire. En effet, un grand nombre de projets de SMR sont localisés dans ces pays. Pour le moment, la Chine et la Russie sont les seuls pays à avoir installé un SMR sur leur territoire. "Dans les économies avancées, les premiers SMR devraient être achevés vers 2030", estime l'AIE.
Notons cependant que le coût de production de l'électricité par un SMR devrait être supérieur au coût de production par un grand réacteur classique. Néanmoins, le seuil de rentabilité est atteint après 20 à 30 ans pour une grande centrale, contre 10 ans de moins pour un SMR. De quoi attirer plus facilement des capitaux privés.
