Soldats augmentés, drones armés, armes autonomes: comment l'intelligence artificielle est en train de transformer les champs de bataille
La révolution technologique s'impose sur le front de la guerre. Si l'Ukraine devient un laboratoire de l'intelligence artificielle dans les conflits modernes, la Belgique, quant à elle, accélère doucement sa transition vers l'usage de ces technologies de pointe.

- Publié le 16-12-2024 à 09h37

À l'ère de la guerre connectée, les robots sont-ils en passe de remplacer les soldats humains sur le champ de bataille ? Si la question semble provocatrice, elle reflète pourtant une réalité : l'intelligence artificielle occupe une place croissante dans les stratégies militaires.
À commencer par la guerre en Ukraine qui s'impose comme un véritable laboratoire des armes autonomes, où les technologies d'intelligence artificielle sont testées en conditions réelles sur le champ de bataille. Un exemple parlant : les drones intelligents, désormais au cœur des opérations militaires, collectent des données sur l'ennemi et les analysent grâce à des algorithmes ultra-perfectionnés.
Une généralisation de ces technologies pourrait accélérer la course aux armements"
En quelques secondes, ces systèmes peuvent donner l'ordre de tirer. Parfois, ils vont même jusqu'à concevoir des stratégies surprenantes pour atteindre leurs objectifs.
Pour Alain De Neve, chercheur à l'Institut royal supérieur de Défense, la guerre en Ukraine se révèle être un conflit à double visage. D'un côté, elle met en lumière des avancées technologiques majeures, notamment l'intégration de l'intelligence artificielle. De l'autre, elle s'appuie encore sur des méthodes de combat traditionnelles, parfois proches de celles utilisées lors de la Première Guerre mondiale.
L'Ukraine, laboratoire des armes autonomes
Cette guerre hybride, mêlant combats conventionnels et technologies de pointe, a poussé l'Ukraine à innover pour compenser son désavantage face à une Russie militairement supérieure.
"L'Ukraine, dans sa position défensive fragilisée, a adapté et détourné des drones civils commerciaux pour les équiper de charges explosives de petite ou moyenne puissance", explique-t-il. Ces drones à bas coût, souvent fabriqués localement, peuvent échapper aux radars grâce à leur composition essentiellement plastique et opérer sous la ligne de détection.
Si nous faisons voler des F-16 équipés de bombes, pourquoi ne pas envisager la même chose pour nos drones ?"
Mais l'innovation va plus loin. Face aux brouillages GPS et aux interférences déployées par la Russie pour neutraliser ces menaces, les Ukrainiens ont intégré des algorithmes avancés dans leurs systèmes. Ces programmes permettent aux drones de détecter une tentative de brouillage et de changer automatiquement de fréquence pour sécuriser leur mission et la mener à terme.
D'après l'expert, ce type de développement intrigue désormais les états-majors du monde entier. "Ils comprennent qu'avec des moyens à faible coût, il est possible de produire un impact stratégique disproportionné par rapport aux cibles visées". Grâce à l'IA, ces drones vont aussi identifier des cibles malgré un camouflage, et même proposer une image artificielle, pour recréer ce qui était invisible.
Ce champ d'expérimentation pourrait même redéfinir la manière de mener les guerres à l'avenir. Car aujourd'hui, l'intelligence artificielle est en train de faire un énorme bond dans son utilisation guerrière, elle est même partout au sein de l'armée, d'abord pour soulager les militaires de certaines de leurs tâches quotidiennes. Une illustration : celle du "soldat augmenté", un concept qui évoque divers aspects technologiques visant à rendre les combattants plus performants.
Combat connecté
"Cela peut inclure des dispositifs connus, comme les exosquelettes ou des prothèses externes, qui améliorent l'efficience des soldats sur le terrain", indique-t-il. Cependant, il insiste sur le fait qu'une partie de ces innovations relève encore du fantasme et reste inapplicable dans le contexte réel des combats.
Mais quoi qu'il arrive, pour pallier la fragilité des soldats, chercheurs et ingénieurs travaillent aujourd'hui à optimiser les performances humaines. Des technologies mécaniques permettant par exemple la vitesse et la force, ou les lunettes de vision nocturne, sont déjà utilisées.
À cela s'ajoutent des stimulants chimiques, tels que les capsules d'amphétamines ou les comprimés de caféine à effet prolongé, pour combattre le stress, la fatigue et la faim. L'objectif étant de transformer le soldat en une machine de guerre high-tech, mi-homme, mi-robot.
L'IA offre également déjà une amélioration significative pour les armées équipées conçues pour des tâches précises. Ces systèmes, basés sur des algorithmes avancés, permettent notamment d'analyser des mouvements de troupes, de détecter des tirs de missiles, ou encore de surveiller des activités suspectes comme les préparatifs d'essais nucléaires.
Aux États-Unis, des projets ambitieux intègrent des IA dites "fondationnelles", analogues à des modèles comme ChatGPT, entraînées sur de vastes ensembles de données, mais adaptées au domaine militaire. Ces IA pourraient améliorer les capacités de dissuasion nucléaire, en identifiant avec une précision accrue les mouvements sous-marins ou les préparatifs de frappes ennemies.
Dans un autre domaine, l'IA est essentielle pour améliorer la détection et la réponse aux menaces. Par exemple, les radars, souvent complexes à interpréter, sont optimisés par des systèmes IA pour repérer plus rapidement les dangers. Cela est crucial dans des situations de saturation de défense, notamment contre les drones kamikazes à bas coût. L'IA permet de distinguer plus facilement les menaces réelles, offrant ainsi une meilleure anticipation et une réponse plus rapide, un peu comme les systèmes d'IA utilisés pour l'analyse des données médicales.
L'IA joue également un rôle majeur dans le traitement des énormes volumes de données générées par les technologies militaires. Les capteurs, les radars et les satellites produisent des informations massives, allant des images de reconnaissance aux interceptions de communications.
Cette "fusion de données", réalisée par des algorithmes d'IA, permet de filtrer et d'analyser ces informations de manière plus efficace qu'un analyste humain seul. L'IA peut alors extraire des corrélations et des indices pertinents, comme des mouvements d'ingénieurs dans des zones sensibles, facilitant ainsi les prises de décision des responsables militaires.
Entre risques et opportunités
De plus, dans le contexte des missiles balistiques, l'IA pourrait calculer en temps réel les trajectoires et corrections de ces armes hypermaniables, augmentant ainsi l'efficacité des contre-mesures. De manière plus générale, ces systèmes peuvent différencier les bruits biologiques des sons mécaniques dans les océans, détectant ainsi la présence de sous-marins ennemis.
"Cependant, cette capacité de détection pourrait avoir des conséquences stratégiques majeures. Par exemple, si une IA parvenait à localiser tous les sous-marins d'un adversaire, cela compromettrait l'équilibre nucléaire en rendant inopérante la "seconde frappe", un pilier de la dissuasion", avertit l'expert.
Bien qu'efficace, l'intelligence artificielle reste donc un outil à double tranchant. Si elle améliore la collecte et l'analyse des données, elle introduit aussi des incertitudes. Par exemple, une IA mal calibrée pourrait déclencher des réactions disproportionnées, notamment dans des situations où un État hésite à effectuer une première frappe.
"Une généralisation de ces technologies pourrait accélérer la course aux armements, en particulier dans les domaines de la détection sous-marine et des missiles hypersoniques, rappelle De Neve. La maîtrise de l'IA dans ces domaines sera déterminante pour maintenir un équilibre stratégique à l'avenir. Ainsi, bien qu'elle apporte des avantages considérables sur le champ de bataille, l'IA soulève des questions éthiques, stratégiques et géopolitiques qui nécessitent une régulation internationale et une réflexion approfondie".
La Belgique à l'ère des drones armés
La coalition Arizona semble prête à franchir une étape en armant les drones SkyGuardian de la Défense belge. Si notre pays n'a pas encore acquis d'armes autonomes, le débat sur l'usage de l'IA dans les conflits militaires est bien lancé, notamment dans les cours de l'École Royale Militaire.
Pour les experts, il n'y a guère de différence entre les missions accomplies par un F-16 armé et celles d'un drone SkyGuardian. "Si nous faisons voler des F-16 équipés de bombes et de missiles, pourquoi ne pas envisager la même chose pour nos drones ?" souligne un spécialiste de la Défense.
Ces appareils, pilotés depuis Florennes, impliquent un équipage de trois personnes : un pilote expérimenté, un opérateur et un conseiller juridique chargé de valider les décisions. Cette supervision accrue constitue une garantie éthique et opérationnelle : chaque mission est enregistrée et analysée a posteriori pour s'assurer de son bon déroulement.
Un accord de principe a d'ailleurs d'ores et déjà été conclu entre les cinq partis de la probable coalition Arizona (N-VA, MR, Engagés, CD&V, Vooruit), selon plusieurs sources proches du dossier.
Chez nous, l'armement des drones est envisagé comme un outil de protection des troupes déployées sur des théâtres d'opérations, et non comme un moyen d'élimination ciblée. Pourtant, un débat persiste : les opérateurs de drones risquent-ils de devenir trop détachés émotionnellement de leurs missions, ou au contraire, de souffrir d'une surcharge émotionnelle en observant, souvent impuissants, des soldats sous le feu ennemi ?
"Les règles encadrant l'usage des drones armés seraient particulièrement strictes, à l'image de celles en vigueur pour les F-16, ajoute-t-il. La prise de décision, qu'il s'agisse du ciblage ou de l'autorisation de tir, serait rigoureusement supervisée pour éviter tout abus. Toutefois, un débat public reste nécessaire pour établir des garde-fous solides autour de ces nouvelles technologies, afin d'assurer une utilisation conforme aux valeurs éthiques et juridiques du pays".
Vers une hétérogénéité des menaces
À ce jour, il n'existe toutefois pas de systèmes d'armement totalement autonomes capables de prendre toutes les décisions, de A à Z, sans intervention humaine.
Malgré les promesses de la technologie, la guerre ne se "virtualisera" jamais totalement. "Il y aura toujours des confrontations au corps à corps dans certains types de conflits, ainsi que différents niveaux d'engagement nécessitant des technologies adaptées", souligne Alain De Neve. Et d'ajouter : "La guerre restera toujours une affaire humaine, brutale, où des hommes mourront sur le champ de bataille. Le fantasme d'un conflit sans pertes humaines persiste depuis des décennies, mais il est illusoire."
Les guerres de demain resteront marquées par une hétérogénéité des menaces. "Les ennemis auxquels nous ferons face ne viendront pas nécessairement de deux lignes de front bien définies. Les affrontements pourraient inclure des opérations asymétriques et des types de confrontation imprévisibles", conclut-il.