Après le malaise de Macron sur l'uranium russe, une question persiste : pourquoi dépend-on encore de Moscou ?
Malgré la guerre en Ukraine et les sanctions sur les hydrocarbures, certains pays continuent d'importer de l'uranium russe, qui échappe aux sanctions occidentales. Une dépendance qui inquiète.

- Publié le 10-03-2026 à 19h13
- Mis à jour le 10-03-2026 à 19h32

"Pourquoi on achète encore de l'uranium à la Russie ?", ont lancé deux militants de Greenpeace à Emmanuel Macron lors du deuxième sommet mondial du nucléaire à Paris, ce mardi matin. La raison ? L'ONG alerte notamment sur la dépendance française à l'uranium enrichi russe, produit par l'entreprise d'Etat Rosatom, totalement contrôlé par le Kremlin. Une question qui intervient alors qu'Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, vient d'affirmer que réduire le nucléaire européen était une "erreur stratégique", adoptant ainsi un ton plus favorable à l'énergie nucléaire pour les années à venir.
Selon Greenpeace, les chiffres de la douane française montrent certes une baisse des importations russes d'uranium enrichi, mais celles-ci restent toutefois significatives. Ainsi, selon eux, la part des importations d'uranium enrichi russe est passée de 67 % en 2025, à 54 % en 2023 puis à 24 % en 2024. Au niveau européen, le think tank Bruegel estime qu'en 2024, l'Union européenne a dépensé plus de 700 millions de dollars pour l'importation de produits à base d'uranium russe (principalement en uranium enrichi). Un montant important mais qui reste toutefois relativement faible comparé aux autres revenus étrangers de Rosatom, qui s'élevaient à 18 milliards de dollars la même année.
Alors, malgré les sanctions européennes sur le pétrole ou le gaz pour éviter de contribuer à l'effort de guerre russe en Ukraine, pourquoi certains pays restent-ils dépendants de l'uranium enrichi russe ?
"Certains de ces contrats ont été signés avant le début de la guerre en Ukraine et restent encore en vigueur, ce qui peut expliquer que des transactions persistent"
"Nous sommes coincés"
"Il est clair que nous dépendons de l'uranium russe, tout comme nous continuons d'importer du pétrole russe. Cette situation est délicate, car certains métaux rares doivent nécessairement être importés de l'étranger, nos territoires n'en disposent pas en quantité suffisante", explique Bertrand Candelon, économiste et professeur de finance à l'UCLouvain. "Pour le cas russe, certains de ces contrats ont été signés avant le début de la guerre en Ukraine et restent encore en vigueur, ce qui peut expliquer que des transactions persistent", continue-t-il. L'économiste précise également que l'achat d'uranium russe répond aussi à une stratégie de diversification, pour sécuriser les approvisionnements et ne pas être dépendants d'uniquement un pays.
"Il faut couper toute dépendance à la Russie par tous les moyens"
Mais pour Eric Dor, directeur des études économiques à l'IESEG School of Management de Lille, il y a aussi une explication purement technique : la France ne possède pas la capacité d'enrichir l'uranium. "C'est évident que la France cherche à diversifier ses approvisionnements, mais cela ne peut pas se faire du jour au lendemain. Le véritable enjeu, c'est l'uranium enrichi : la Russie (Rosatom, NdlR) dispose d'installations nécessaires pour le traiter, ce qui nous rend totalement dépendants d'eux. Nous n'avons pas vraiment le choix. Maintenant, les Français travaillent à développer leurs propres capacités d'enrichissement. C'est le défi des prochaines années", explique-t-il.
"En Russie, les normes environnementales et la gestion des déchets nucléaires, qui peuvent finir au fin fond de la Sibérie, sont sûrement moins strictes"
Un uranium moins cher ?
Techniquement, l'uranium russe n'est pas censé coûter moins cher qu'un autre : son prix est fixé au niveau mondial selon l'offre, la demande, et le contexte géopolitique par exemple, un peu comme le baril de pétrole Brent. "Ce sont des marchés globaux, le prix de l'uranium brut ne varie quasiment pas", analyse le professeur Bertrand Candelon.
En réalité, c'est le prix de l'uranium enrichi qui varie, et il est souvent moins élevé lorsqu'il provient de Russie, notamment grâce à Rosatom. "Il est évident que l'autre avantage d'acheter son uranium enrichi en Russie, c'est aussi la réduction du coût. En Russie, les normes environnementales et la gestion des déchets nucléaires, qui peuvent finir au fin fond de la Sibérie, sont sûrement moins strictes. En Europe, une usine devrait se conformer à des règles beaucoup plus sévères et coûteuses. Au-delà des capacités techniques, c'est donc aussi une question de coût. C'est un peu l'éternel problème", continue Éric Dor.
Des sanctions européennes
Dans les faits, aucune sanction à l'échelle européenne n'a été imposée contre le nucléaire russe, contrairement au gaz ou encore au pétrole. Ce commerce reste donc techniquement légal. Toutefois, depuis le début de l'invasion russe, les ONG appellent l'Union européenne à prendre des mesures, surtout concernant l'entreprise Rosatom, accusée de participer directement à l'effort de guerre russe. "Si l'UE n'a pas inscrit l'uranium et l'uranium enrichi dans la liste des biens sanctionnés, c'est tout simplement la preuve que nous en sommes dépendants. Mais finalement, même si elle a sanctionné les hydrocarbures, l'UE continue d'en acheter aussi, parce qu'on a besoin", explique Eric Dor.
Mais pour Adel El Gammal, professeur de géopolitique de l'énergie à l'ULB, cette dépendance doit cesser, car elle finance indéniablement l'effort de guerre, même si les montants des échanges restent relativement modérés. "Il faut couper toute dépendance à la Russie, par tous les moyens. Chaque importation contribue au financement de son effort de guerre. L'une des manières les plus efficaces pour mettre fin à la guerre en Ukraine est d'assécher les finances russes, qui montrent d'ailleurs des signes de fébrilité. Nous devons maintenant tout mettre en œuvre pour couper toutes les relations commerciales avec la Russie, y compris dans le secteur de l'uranium", insiste-t-il.
"La Russie n'est pas un partenaire fiable"
Pour le think tank Bruegel, il est essentiel de réfléchir aux risques auxquels l'Union européenne s'expose en continuant d'acheter cet uranium enrichi. "Tout d'abord, la Russie n'est pas un partenaire commercial fiable et un arrêt soudain et inattendu des exportations pourrait perturber les chaînes d'approvisionnement", explique Bruegel.
Autrement dit, cette dépendance pourrait également être utilisée comme levier de pression par Moscou à l'encontre de l'Europe. "Les entreprises européennes et alliées ont le potentiel technologique et économique pour augmenter leurs capacités, mais les investissements demandent du temps (jusqu'à sept ans)", ajoute le think tank.
Mais en attendant, pour l'économiste Bertrand Candelon, "vu les déclarations de Madame von der Leyen ce matin (l'Union européenne veut davantage investir dans le nucléaire, NdlR), cette dépendance risque de s'accroître davantage".
Reste désormais à voir si l'Union européenne, et la France en particulier, parviendront dans les prochaines années à développer suffisamment leurs capacités nucléaires ou, à défaut, explorer des sources alternatives pour sécuriser un approvisionnement autre que celui de la Russie.