Le coup de génie du marketing, "c'est d'avoir valorisé un déchet industriel en complément alimentaire pour les sportifs"
Libre Eco | Le dossier. Les compléments alimentaires inondent le monde du sport. Avec des bienfaits souvent limités ou inexistants. Mais des tarifs parfois exorbitants qui alourdissent la facture des adeptes.

- Publié le 17-11-2024 à 10h56
- Mis à jour le 18-11-2024 à 09h53

Après un "bip" de validation, le tourniquet orange laisse pénétrer dans le "temple", comme l'appellent certains adeptes. Nous voilà au sein d'une salle de sport "Basic Fit", à Ixelles, à 350 mètres d'un magasin spécialisé en compléments alimentaires et autres protéines, affichant les mots performance, force, énergie, gestion du poids, santé, bien-être sur la façade.
Les corps transpirent, la fonte résonne. Dès l'entrée, on peut profiter d'une fontaine "Yanga". Il s'agit d'un distributeur d'eau aromatisée, sans sucre, avec ajout de vitamines et même de caféine pour l'une des options proposées, que l'on peut faire couler dans sa gourde en échange de quelques euros par mois. Un peu plus loin, un double distributeur, plus classique, où l'on peut retrouver des boissons énergisantes, des barres protéinées, des milk-shakes protéinés, des boissons réhydratantes, ou encore des gourdes, des élastiques, des serviettes. Pratique. Une façon aussi de doper le chiffre d'affaires. Un abonnement à la salle coûte environ une vingtaine d'euros par mois, les boissons en bouteille entre 3,50 euros et 4,50 euros à l'unité pour la plupart. Les "suppléments" alourdissent vite la facture.
Et Basic Fit n'est qu'une enseigne parmi d'autres à Bruxelles. La quête du bien-être et du corps parfait, mise en valeur sur les réseaux sociaux – comme par le célèbre Tibo InShape, le youtubeur le plus suivi de France, ou sa compagne Juju Fitcats, qui en font un vrai business – pousse les jeunes et les moins jeunes à prendre soin d'eux.
Inès, 37 ans, est ce qu'on appelle une sportive amatrice intense, proche de la bigorexie (terme pour désigner les accros au sport). "Iron man", marathon, triathlon… Elle se donne sans compter. Abonnée à une salle premium à plusieurs centaines d'euros par mois, elle nous livre son témoignage en toute transparence.
"On s'y perd, il y a tellement de produits"
"Je prenais quelques compléments alimentaires avant de faire beaucoup de sport. Je pense que tout Belge devrait prendre de la vitamine D, quand on voit le peu de soleil qu'on a. Mais depuis le sport, je suis allée voir une nutritionniste spécialisée en coaching, car on s'y perd, il y a tellement de produits", entame-t-elle.
"Elle m'a prescrit du magnésium, des multivitamines, des minéraux et des acides aminés, du zinc, des oméga 3, 6 et 9, etc.", énumère-t-elle, en jetant un œil sur ses pots. "Je fais des cures, je ne prends pas ça toute l'année. Mais j'ai acheté un pilulier !", s'amuse-t-elle. "Le dimanche, je prépare toutes mes pilules, pour le matin et le soir. C'est une satisfaction, une sorte de routine positive", explique-t-elle.
"Elle m'a aussi donné de la Whey (protéines, NdlR), et je ne prends souvent ça en recovery (après l'effort)", lance-t-elle.
Au total, elle débourse une cinquantaine d'euros en protéines tous les deux mois et une centaine pour les pilules tous les trois mois. "La nutritionniste demande 75 euros pour le bilan puis c'est 50 euros pour le suivi, une fois par an. Elle m'indique les quantités, mais ce n'est pas très précis. Elle ne peut pas aller dans le détail si rapidement", ajoute-t-elle.
"Ma protéine est végane, c'est sûrement un peu plus cher mais je m'en fiche. J'ai de l'argent donc je ne regarde pas trop."
"Ma protéine est végane, c'est sûrement un peu plus cher mais je m'en fiche. J'ai de l'argent donc je ne regarde pas trop. Je prends jamais en excès de toute façon, et je prends la marque belge BeLife. Je pense que ça aide aussi d'un point de vue psychologique, il y a peut-être un effet placebo. Des gars à la salle me disent de prendre du collagène car je me suis cassé la clavicule. Pour réparer mon os, n'importe quoi ! Le marketing va loin !" plaisante-t-elle. "Je ne prends pas de collagène mais le reste, ça m'aide à me sentir mieux. Alors il faut surtout manger sainement. D'ailleurs grâce à tout ça, je sors moins boire des verres avec excès, je ne fume plus, je me sens mieux", répète-t-elle avec fierté.
"Je prends aussi des isotoniques, du sodium, pour aider mon corps à tenir sur la durée. Mais je ne sais pas trop ce qu'il y a dedans. Sucre, maltodextrine, fructose, sucrose, dextrose, citrate etc. lactate de sodium. Extraits de spiruline", lit-elle en s'emparant d'un flacon. "Mais je ne prends ça que lorsque je dépasse 1h30 de sport. Quand tu fais des Ironman (épreuves d'endurance, NdlR), on te gave de sucre. Avec les barres, les boissons etc. Il y a aussi les electrolytes pour t'hydrater. Paraît que ça enlève aussi la gueule de bois. En sport d'endurance, on te dit direct d'en prendre, donc je n'ai jamais fait sans". Bilan pour le portefeuille ? Au moins 600 euros par an en compléments alimentaires.
Le miracle du déchet industriel transformé en complément alimentaire
Serge Pieters, diététicien agréé Adeps qui suit des athlètes amateurs et de haut niveau – dont certains ayant participé aux Jeux Olympiques de Paris –, livre un avis critique sur cette tendance, et ce business.
"Il y a un engouement, de plus en plus. Tant à visée de santé (probiotique, fer, calcium…) qu'ergogénique (pour améliorer les performances). Il faut bien préciser que la plupart de ces compléments alimentaires ne sont pas des produits dopants, c'est tout à fait autre chose", lance-t-il d'emblée. "Ils sont validés par le contrôle antidopage, le comité olympique. Mais ce n'est pas parce que ce n'est pas du dopage que c'est "bon" pour la santé. Certains ont tenté de faire valider de l'eau "sans produit dopant", pour la vendre plus cher. Le marketing va très loin parfois", avance-t-il.
"Il faut savoir que l'Afsca, l'Agence de contrôle de la sécurité alimentaire, ne fait que garantir que les produits ne sont pas dangereux, ne sont pas à risque au niveau microbiologique, etc. Mais elle ne peut pas contrôler le côté dopant par exemple de certains produits", précise-t-il tout de même.
Mais restons sur les compléments alimentaires sans parler d'anabolisants ou de stéroïdes.
"Mais c'est vrai que pour les sportifs, l'alimentation, ce n'est pas assez magique, fun ou sexy et ils pensent que les compléments vont doper leurs performances"
"De mon côté, on valide la 'food first approach'. Il faut avant tout une alimentation équilibrée. Mais c'est vrai que pour les sportifs, ce n'est pas assez magique, fun ou sexy et ils pensent que les compléments vont doper leurs performances. Cependant les compléments n'auront jamais les mêmes bienfaits que les fruits et légumes. À l'exception de la vitamine D, là, il n'y a pas de discussion, on n'a pas assez de soleil pour en générer en suffisance, on peut en prendre sans problème", lance-t-il.
Enfin, parmi les compléments les plus vendus, on retrouve les protéines. En poudre, en boisson, elles font fureur. "Ce sont des compléments mais pour aider à la récupération ou la prise de masse musculaire. Mais ce n'est pas toujours nécessaire, même pour un sportif de haut niveau. On consomme déjà beaucoup de protéines. Mais il y a un marketing énorme autour de cela", renchérit-il.
Le coup de génie des industriels avec la whey (poudre de protéines), "c'est qu'à la base, c'est un déchet de l'industrie alimentaire qui a été valorisé par les publicitaires, qui ont réussi à convaincre les sportifs", s'exclame-t-il. Pourtant, une prise excessive de ces protéines peut se transformer en graisse, et donc réduire les avantages du sport.
"C'est comme pour la vitamine A. On sait depuis longtemps qu'une prise excessive est dangereuse au niveau des cancers du poumon, surtout chez les fumeurs. D'autres vitamines mal éliminées peuvent poser problème", poursuit-il, appelant à toujours se référer à de vrais médecins.
"Les coachs donnent des indications, mais ils ne sont pas agrémentés. Ils peuvent tomber sous le coup de la loi sur le charlatanisme"
Le business des coachs sportifs
Dans les salles de sport, de nombreux coachs se permettent de donner des conseils alimentaires. Prendre des isotoniques pour l'hydratation, des électrolytes, des vitamines… Ne vont-ils pas trop loin ?
"Les coachs donnent des indications, mais ils ne sont pas agrémentés. Ils peuvent tomber sous le coup de la loi sur le charlatanisme. La nutrition est une profession médicale et paramédicale stricte. Mais ces coachs ont souvent des avantages à vendre ces produits. C'est tout un business. Certains sportifs dépensent jusqu'à plusieurs centaines d'euros par mois, voire par semaine pour quelque chose loin d'être indispensable", alerte-t-il, en guise de conclusion.