"J'ai fui la Corée du Nord à cause de la fille de Kim Jong-un. Je crains son arrivée au pouvoir"
Kim Yumi a fui le régime de Pyongyang en mai 2023 avec sa famille. Installée à Seoul, elle n'hésite pas à revenir sur les souvenirs douloureux qu'elle conserve de sa vie en Corée du Nord pour sensibiliser sur la réalité difficile de ses compatriotes, passée sous silence.

- Publié le 28-03-2026 à 11h45

Cela faisait des années que Kim Yumi et son mari envisageaient de quitter la Corée du Nord et son régime dictatorial. L'idée avait mûri dans leurs esprits fatigués par le travail harassant, auquel ils devaient se soumettre quotidiennement, mais ils ne parvenaient pas à la concrétiser. Parce que les deux époux le savaient: la moindre erreur pouvait leur être fatale. Il s'agissait donc de réfléchir scrupuleusement au moindre détail pour s'assurer que leur fuite soit un succès. Le temps a filé sans qu'ils n'osent franchir le Rubicon. Mais, un après-midi du mois de mai 2023, les choses se sont précipitées. Cette fois, ils en étaient sûrs : ils devaient partir au plus vite.
La Libre a pu rencontrer Kim Yumi en Suisse dans le cadre du Geneva Summit For Human Rights and Democracy. L'occasion d'échanger avec la militante nord-coréenne sur son parcours et ce pays qui lui a rendu la vie infernale. Kim Yumi est l'Invitée du samedi de LaLibre.be.
A quoi ressemblait votre enfance en Corée du Nord ?
Jusqu'à mes 13 ans, j'ai vécu une vie plutôt privilégiée. Mais après le décès de mon père, la donne a changé. La réalité était beaucoup plus sombre et difficile. Chaque jour, je devais travailler, sans aucun repos, en mer. Un jour, je me suis blessée au dos. Je souffrais, j'étais incapable de me ternir debout et de marcher correctement. Je devais me rendre sur le bateau en rampant. Il n'y avait pas un seul jour de ma vie à cette époque où je pouvais souffler.
Aviez-vous conscience des conditions dans lesquelles vous viviez ? Est-ce que cela vous révoltait ?
Quand j'étais jeune, je pensais simplement que c'était naturel. J'étais incapable de dire ce qui était bien ou mal. Ce n'est qu'à l'âge adulte, quand j'ai découvert le monde extérieur en consultant des médias étrangers, que j'ai commencé à me rendre compte que quelque chose n'allait pas. Que cette façon de vivre en Corée du Nord était bien plus sombre, plus dure, plus malheureuse qu'ailleurs.
La propagande du régime nord-coréen est-elle particulièrement efficace ?
Oui ! La dictature nord-coréenne endoctrine les enfants dès l'âge de 5 ans à l'école. Dès que vous commencez à parler et à découvrir le monde, on vous enseigne que vous vivez dans le meilleur pays qui existe. Et que beaucoup de gens en dehors de Corée du Nord souffrent bien plus que vous.

Y a-t-il tout de même des critiques qui sont émises à l'égard du régime de Pyongyang ?
Quand on commence à travailler, on réalise que la situation est anormale et qu'il existe des inégalités. En tant que régime dit communiste, le gouvernement nord-coréen exige de la part de sa population qu'elle travaille gratuitement. Donc, pour pouvoir subvenir à vos besoins, il faut trouver une activité supplémentaire à ce qui est imposé par l'État. Mais les gens ne se soulèvent pas pour autant. La moindre remarque négative à l'égard du régime de Kim Jong-un, comme dire par exemple qu'il est mauvais, peut entraîner non seulement votre exécution, mais aussi celle de vos parents et de vos enfants. Cela s'appelle le massacre sur trois générations. Et, évidemment, les Nord-Coréens redoutent tout particulièrement cette sentence, ce qui leur fait garder le silence. Mais, ces dernières années, les nouvelles générations commencent à vraiment réaliser qu'il y a un problème en Corée du Nord, parce qu'elles consultent davantage les médias étrangers.
Pourtant, consulter un média étranger est interdit en Corée du Nord ?
Oui, les Nord-Coréens peuvent être exécutés pour avoir regardé une série sud-coréenne ou pour avoir lu un média étranger. Sauf s'ils ont suffisamment d'argent pour soudoyer un haut responsable, mais cela coûte très cher. Cela montre à quel point ce régime a peur que son peuple ouvre les yeux. Kim Jong-un sait que si sa population sort de ce lavage de cerveau, cela mènerait à la fin de la dictature.
Comment avez-vous réussi à avoir accès à des sources d'informations étrangères ?
Je viens d'une région proche de la Corée du Sud, dont je pouvais voir une partie du territoire depuis ma maison. On nous faisait parvenir des bouteilles d'eau de 2 litres remplies de riz. A l'intérieur, se trouvaient parfois des clés usb ou des bibles. De l'autre côté du pays, à la frontière nord, ce sont des Chinois qui sont de passage qui vendent du contenu stocké sur des clés usb.
Quelle profession exerciez-vous en Corée du Nord ?
Avant mon mariage, j'œuvrais dans l'armée à la préparation des repas et à l'approvisionnement en produits de la mer. Ensuite, j'ai commencé à travailler pour des entreprises chinoises qui exportaient des fruits de mer depuis la Corée du Nord.
Qu'est-ce qui vous a décidée à prendre la fuite ?
Cela faisait un petit temps que mon mari et moi y pensions. Nous avions déjà un vague projet. Mais nos enfants ont été un véritable déclic. Ils approchaient de l'âge de cinq ans, donc ils allaient être soumis à la propagande du régime à l'école. Or nous voulions l'éviter à tout prix. Et, en novembre 2022, Kim Jong-un a officiellement présenté sa fille, Kim Ju-ae, au monde. Cela a été un moment décisif où nous avons réalisé que nous devions partir.

En quoi la mise en avant de Kim Ju-ae a-t-elle précipité votre défection vers le Sud ?
Cela a été pour nous un signe que le régime n'allait pas changer. Nous avions nourri un certain espoir envers Kim Jong-un, puisqu'il avait étudié à l'étranger, à Genève, en Suisse. Nous pensions qu'il connaissait le monde extérieur ou les standards internationaux, et qu'il serait peut-être différent de son père dictateur. Mais ça n'a pas été le cas. Et l'arrivée de sa fille sur le devant de la scène signifie que la dictature va se poursuivre sur une quatrième génération.
Bien sûr, personne ne sait comment Kim Ju-ae se comportera une fois au pouvoir. Mais ses intentions de poursuivre la dictature sont très claires. Je m'attends même à ce que ce régime devienne encore plus sévère avec son arrivée au pouvoir. Son père avait un âge plus avancé quand il a repris les rennes du pays, tandis qu'elle intervient dans des contextes officiels depuis l'âge de 12 ans. Elle parait déterminée à devenir une dictatrice. Elle est, depuis ses 12 ans, formée et préparée à ce rôle.
Comment êtes-vous parvenue à fuir la Corée du Nord ?
Il est très compliqué de faire défection. Et cela demande énormément de préparation avec des calculs extrêmement minutieux pour que cette fuite fonctionne. Cela a pris des mois. Les Nord-Coréens partent généralement par la Chine, mais nous avons choisi de passer par la mer de l'Ouest. C'est inhabituel car les gardes-côtes sont nombreux et les risques sont donc grands. Mon mari a dû construire un bateau en bois de ses mains pour que nous puissions fuir. Et nous n'avons pas respecté la règle qui oblige normalement les embarcations à naviguer à une vitesse inférieure à dix nœuds. Les gardes-côtes imposent cette limite pour éviter justement les défections. Ils nous ont donc poursuivis. Mais, heureusement, mon mari et mon frère connaissaient très bien les zones maritimes.
Depuis votre arrivée en Corée du Sud, avez-vous été la cible de représailles de la part du régime de Kim Jong-un ?
Avant que mon mari ne décède, il recevait des emails de piratage venant de Corée du Nord et des menaces. Pour ma part, j'ai également reçu des messages, mais il n'y a ni surveillance ni menace explicite. Pourtant, je suis active sur YouTube.