Dry January: Macron et le gouvernement Borne font grincer des dents
Absence de soutien au Défi de janvier, campagnes annulées, ingérence des lobbys… Le président et le gouvernement sont accusés de ne pas en faire assez en matière de prévention sur les dangers de l'alcool.
- Publié le 06-01-2024 à 19h11

Les Belges ont choisi février pour leur "Tournée minérale", le mois le plus court de l'année, même si ses adeptes devront prolonger le sevrage d'un jour en 2024 (année bissextile oblige). En France, cette opération baptisée "Dry January" se tient en janvier.
Ce n'est pas la seule différence. Si les autorités publiques belges soutiennent la "Tournée minérale", ce n'est pas le cas dans l'Hexagone. "Ce sont les associations, dont la nôtre, qui ont lancé en 2020, avec très peu de moyens, la première édition du Défi de janvier", explique Bernard Basset, président de l'association "Addictions France" et médecin spécialiste en santé publique. "L'opération devait être conduite par l'agence Santé publique France, mais l'État s'est retiré."
Immixtion possible
En novembre 2019, le président Emmanuel Macron a en effet annoncé qu'il ne soutiendrait pas le "Défi de janvier" lors d'une visite à Épernay (Marne), dans la région du champagne, où il avait rencontré des représentants du monde viticole. Deux ans plus tôt, le tout nouveau chef d'État avait désigné la déléguée générale du puissant lobby "Vin et société", Audrey Bourolleau, comme conseillère agriculture, pêche, forêt et développement rural à son cabinet. Cette dernière a continué à défendre les intérêts des alcooliers à l'Élysée jusqu'à édulcorer la stratégie du gouvernement sur l'alcool, selon des révélations du journal Le Monde. Autre fait troublant : en 2023, deux campagnes de prévention de Santé publique France prévues pendant la Coupe du monde de rugby ont été retoquées par l'exécutif.
"Le lobby viticole, alcoolier pèse dans l'action du gouvernement, analyse Bernard Basset. Ce secteur économique, qui a des soutiens, a toujours été opposé à la prévention et il réagit à la moindre information qui le gêne. L'exécutif a même refusé en 2018 de rendre plus visible le pictogramme "femme enceinte" sur les emballages et les étiquettes. Il y a quand même en France 8000 handicaps par an liés à l'alcoolisation fœtale. La prévention, c'est un devoir pour les pouvoirs publics, c'est la mission de Santé publique France."
L'agence est tout de même parvenue à diffuser une campagne percutante, du 9 au 31 janvier 2023, sur "l'absurdité de se souhaiter une bonne santé en trinquant avec des verres d'alcool". "Ça n'a pas plu aux lobbies et ça a probablement engendré l'annulation des campagnes suivantes, estime Bernard Basset. L'alcool n'est pourtant pas bon pour la santé. Oui, le risque croît avec la consommation, mais même le petit verre de vin rouge par jour n'est pas bon. C'est prouvé."
La bouteille à la mer des experts
Face au manque d'investissement du gouvernement, 48 addictologues ont écrit, fin novembre, au ministre de la Santé Aurélien Rousseau pour demander une véritable politique de prévention et le soutien du gouvernement au "Défi de janvier". "Nous considérons tous que l'alcool doit être une priorité de santé publique et nous déplorons que l'État n'en fasse pas assez", glisse Bernard Basset, qui a contribué à la rédaction du courrier auquel "nous n'avons pas vraiment eu de réponse".
Si le ministre de la Santé, qui a démissionné après l'adoption de la loi Immigration, a promis qu'il serait sobre en janvier, ce n'est pas le cas de celui de l'Agriculture. Marc Fresneau a déclaré qu'il préférait "la mesure et la modération plutôt que l'interdiction, l'injonction permanente".
"C'est curieux, il reprend mot pour mot ce que dit "Vin et société", relève Bernard Basset. Que le ministre de l'Agriculture se fasse le porte-parole du lobby viticole n'est pas une marque d'indépendance de l'État."
Préférant voir le verre à moitié plein qu'à moitié vide, le Dr Basset remarque malgré tout "un changement profond dans la société française dans son rapport avec l'alcool, et le succès du 'Défi de janvier' en est le reflet."
D'après un sondage Ifop du 26 décembre, 33 % des Français envisageaient de participer à cette opération. Selon Santé publique France, la proportion d'adultes déclarant une consommation d'alcool située au-dessus du plafond recommandé est passée de 23,7 % en 2020 à 22 % en 2021. De son côté, l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) rappelle que l'alcool est responsable de 49 000 morts par an, pour un coût social évalué à 118 milliards d'euros.