"Nous, les femmes alcooliques avons toutes un énorme point commun"
Charlotte Peyronnet se livre sans langue de bois sur son alcoolisme.
- Publié le 06-01-2024 à 11h53
- Mis à jour le 08-01-2024 à 08h29

"Je n'ai pas décidé d'arrêter de boire. Je n'ai pas eu le choix, c'était soit ça, soit la mort", nous confie Charlotte Peyronnet de sa voix grave et apaisante. Trou de mémoire, blessures, pensées suicidaires, mutilations… Les dizaines de litres de bière qu'elle ingurgitait quotidiennement il y a quelques années lui infligeaient beaucoup de souffrance.
La jeune femme de 33 ans a une famille fonctionnelle, des amis, elle aime faire du cheval et la fête, elle est diplômée, en couple avec une femme, elle a été journaliste, puis restauratrice. Un parcours qui ressemble à beaucoup de jeunes Français. Pourtant, elle est alcoolique. Dans Et toi, pourquoi tu bois ?, Charlotte Peyronnet raconte sa réalité, sans fioritures, loin des clichés d'un alcoolisme glauque. Un témoignage puissant et précieux, qui parlera à tous ceux qui lèvent régulièrement le coude. Elle est l'Invitée du samedi de LaLibre.be.
À partir de quand vous êtes-vous rendu compte que vous aviez un problème avec l'alcool ?
Bien trop tard. Parce que j'ai manqué d'exemple. Je me disais que l'alcoolique, ça ne pouvait pas être moi. On imagine un homme, qui ne présente pas bien. Moi, je présente bien. Ce mot là ne faisait même pas partie de mon vocabulaire. Il était prononcé jusque-là presque comme un gros mot. Je pense que la première prise de conscience a eu lieu quand je me suis fracassée la lèvre en tombant. Le sang, c'était trop. Et puis, il y a eu les mots de ma compagne. Même la première fois chez l'addictologue, j'ai dit : "Il se pourrait que je sois un peu trop bonne vivante". Suite à ce premier rendez-vous, j'ai essayé de diminuer ma consommation pendant plusieurs semaines. Je suis devenue folle. C'est là que j'ai vraiment réalisé le problème et le mot alcoolique.
Vous dites que vous avez "construit votre alcoolisme". Comment cela se passe-t-il ?
Je ne suis pas tombée dans la marmite comme Obélix (rire). J'ai construit mon alcoolisme comme un grand puzzle de raisons : en premier avec les traditions familiales et la transmission du bon vin, ensuite au lycée on boit pour être cool, après il y avait l'alcool pour s'intégrer durant les études, l'alcool après les journées de boulot compliquées… Il y a eu un petit basculement au moment où je tenais un restaurant. Avoir accès à de l'alcool en abondance et le départ de mon associé ont été des éléments un peu aggravants.
Dans le livre, vous décryptez des souvenirs de boisson plutôt anciens pour certains, lorsque vous étiez lycéenne et étudiante. Est-ce qu'à l'époque, vous conscientisiez tout ça ?
Tous mes premiers verres du lycée, jusque tard, je les bois de manière complétement inconsciente. Je rentre dans le moule, j'ai vraiment ce souhait de m'intégrer, de me faire valider… Jamais je ne remets en cause quoi que ce soit. Personne ne me force à boire, mais c'est vrai que la prévention était absolument inexistante. Ce n'est qu'à la toute fin que j'ai eu une micro prise de conscience, j'ai failli dire à ma compagne et à mon associé de l'époque : "Ne me laissez pas seule avec la tireuse". Je ne saurais même pas trop expliquer pourquoi à ce moment-là.
"Belle année à vous ! Et comme on aime le dire à l'Esitpa : "Vous sortirez de l'école soir mariés, soit alcooliques"
Ce que vous racontez à vos débuts avec l'alcool – les verres en famille, les soirées étudiantes, etc. -, bon nombre de jeunes le vivent, tous ne finissent pas alcooliques. Y a-t-il des prédispositions à l'alcoolisme ?
J'aime à penser que non. Si c'était inscrit dans notre ADN, il suffirait de dézinguer le gène en question et plus d'alcoolisme. Ça serait très pratique. Je ne suis pas médecin, mais de ce que j'ai entendu des addictologues, il existe un ensemble de facteurs et surtout un environnement propice. C'est plus difficile de réaliser les choses quand on est dans un environnement qui picole.
Contrairement au cliché de l'homme d'un certain âge en marge de la société, pilier de comptoir, qu'on peut avoir, l'alcoolique ça peut être n'importe qui ? Y a-t-il un profil type ?
J'en suis sûre, l'alcoolique c'est n'importe qui. Depuis deux ans que je côtoie les Alcooliques Anonymes (AA), je me suis rendu compte que personne n'est épargné. Aux réunions, il y a tous types de gens : des personnes un peu plus "marginales" et des chefs d'entreprise. D'ailleurs ce sont les femmes cadre qui ont un peu plus tendance à picoler que les autres. En même temps, tout le monde boit de l'alcool, donc oui ça peut toucher tout le monde, à n'importe quel âge, dans n'importe quelle situation sociale.
Je me disais que je ne pouvais pas être alcoolique parce que je suis journaliste ou restauratrice, j'ai des diplômes, je suis en couple, j'ai un toit, tout va bien… Mais il y a 1000 raisons de boire : la solitude, la charge mentale, le travail…
"Un ivrogne fait rire, une soûlote fait peur"
Vous parlez d'alcoolisme féminin, en quoi est-ce différent pour une femme ? Est-ce plus difficile pour une femme que pour un homme d'être alcoolique ?
Il n'y a pas un alcoolisme plus reluisant qu'un autre. C'est difficile pour tout le monde, hommes ou femmes. Mais malheureusement, l'énorme point commun des femmes alcooliques, c'est la dissimulation permanente. J'avais le sentiment de devoir me cacher partout, tout le temps. Il y a une grosse clandestinité dans l'alcoolisme féminin parce que l'alcool ne colle pas avec l'image qu'on attend de la femme. Elle se doit de tenir la baraque, d'être désirable, de tout gérer… Cette charge mentale, c'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles on boit. Moi j'ai bu parce que je doutais de ma désirabilité, pour enlever mes complexes. Il y a des raisons propres aux femmes. C'est plus toléré qu'un homme boive. On va dire de lui que c'est un bon vivant, un costaud. Une femme qui picole est un peu gênante car l'alcool est le produit de la désinhibition. On imagine une femme qui picole comme une femme un peu libérée.
Un homme peut-il plus facilement s'en sortir ? Est-il mieux pris en charge ?
J'aurais du mal à affirmer ce genre de choses. L'addictologue Laurent Karila dit souvent que la prise en charge des hommes se fait plus tôt dans l'addiction que les femmes, car l'homme aurait un peu moins de mal à en parler. Il y a une vraie honte féminine à dire "je picole", ce qui freine énormément l'accès aux soins. Moi j'étais incapable d'en parler à mon médecin parce que j'avais honte de renvoyer une image de débauchée.

Vous rappelez que l'alcoolisme est une maladie, mais vous ne devenez pas tout de suite malade. Peut-on être alcoolique sans être jamais malade ?
La frontière entre bon vivant et alcoolique est fine. Je pense que pendant longtemps j'ai eu un comportement addictif, sans pour autant être malade de l'alcool. Je me suis rendu compte que j'étais malade qu'en voyant que je ne pouvais pas m'en passer. C'est la définition de l'alcoolisme : on n'a pas la liberté de s'abstenir. C'est une maladie au même titre que la dépression ou le cancer. Notre cerveau est malade et réclame de l'alcool. D'ailleurs je suis sous traitement pour sevrage alcoolique encore aujourd'hui, même si j'ai l'espoir de pouvoir le diminuer d'ici quelque temps.
Est-ce une maladie incurable ?
Il y en a qui disent qu'ils ont guéri de l'alcoolisme. Mais mon addictologue me dit que je serai alcoolique à vie. Par contre je fais le choix d'être alcoolique abstinente, et de faire taire cette maladie. Le seul traitement qui existe, c'est de ne pas boire. Ce qui est un peu effrayant quand on sait que c'est pour toute la vie
C'est votre entourage qui vous sauve. Saviez-vous qu'ils étaient au courant ? Quand on vous lit, on se demande pourquoi on ne vous a pas envoyé des signaux plus forts, plus tôt. Vous ne vouliez pas les voir ?
Quelques personnes l'avaient remarqué, mais finalement assez peu. Et elles n'avaient pas remarqué l'ampleur du problème parce que j'étais vraiment une ninja de la dissimulation. Certains de mes proches sont tombés des nues.
Dire à quelqu'un d'alcoolisé qu'il boit trop, c'est comme pisser dans un violon. C'est très dur de trouver les bons mots, au bon moment. C'était aussi difficile pour eux. Pour un alcoolique, il y a cinq personnes qui souffrent dans son entourage, selon une étude. J'ai causé beaucoup de soucis à ma mère, ma compagne, mes proches. Il existe d'ailleurs des groupes de parole pour les proches d'alcooliques.
Certains ont osé m'en parler et je les ai profondément détestés. Aujourd'hui, je les remercie de tout mon cœur. Je ne serais pas sobre sans eux. Ils ont été prêts à se fâcher avec moi pour mon bien, c'est beau comme marque d'affection.
Comment réagir face à un proche alcoolique ?
Je pense que la clé c'est d'en parler avec légèreté pour éviter que la personne ne se braque. Une simple phrase pour signifier "je te vois". Il ne faut pas en parler tout le temps, dans mon cas, ça n'aurait pas pris. On se sent très agressé parce qu'on a honte. J'avais toujours une bonne excuse pour boire. Il ne faut pas seulement pointer du doigt la consommation, mais chercher à comprendre pourquoi la personne boit.
Qu'est-ce qui vous a donné envie de vous confier dans un livre ?
D'abord pour cette phrase qu'on m'a souvent dite : "Tu déconnes Charly, tu n'es pas alcoolique". Je voulais montrer ce que c'est d'être une femme alcoolique aujourd'hui. Ensuite, c'est le bouquin Sans alcool de Claire Touzard, qui a accompagné mes premiers mois de sobriété. En le lisant, je me demandais tout du long ce qu'elle buvait, pourquoi, comment et à quoi elle pensait quand elle le faisait. J'ai voulu écrire l'avant, le journal de l'alcoolisme. Et puis si la force du témoignage peut aider deux ou trois personnes, j'aurai gagné.
Dans une société où l'alcool fait presque partie du quotidien, est-il difficile de parler d'alcoolisme ? Peut-on parler d'un déni ou tabou social ?
On a beau dire qu'il n'y en a pas, quand je dis aux gens que je suis alcoolique il y a d'abord un blanc. Ça tend le rapport et ça renvoie l'autre à sa propre consommation. Ça effraie les gens de se poser cette question-là, ils n'ont pas envie de s'emmerder avec cette considération. En France, c'est tout un patrimoine à remettre en cause.
S'y prend-on correctement en matière de lutte contre l'alcoolisme ?
En France, on a un gouvernement qui ne fait rien, qui est pieds et poings liés avec le lobby viticole. Je peux comprendre les considérations économiques, mais en prévention, on est nul. Les campagnes ne visent que les jeunes ou les femmes enceintes, et d'ailleurs on leur dit de boire un verre d'eau entre les verres d'alcool, ou de retenir leurs potes, jamais de boire moins.
Je suis convaincue que le message ne passera que s'il est délicat, pas à coups de campagnes lourdingues. Il faudrait que ce soit intégré dans un discours presque quotidien. La prévention passe aussi – et j'ai l'impression que la Belgique est beaucoup plus avancée là-dessus – par les fêtes sans alcool. Le week-end dernier j'étais dans une cave sans alcool, il y avait pas mal de produits belges. On peut passer une bonne soirée sans se la coller, ça ne doit pas être un automatisme, et ce n'est pas parce qu'on ne boit pas qu'on doit être à part.
Est-on sur la bonne voie, puisque les jeunes boivent de moins en moins ?
On va sur le bon chemin, j'ai le sentiment que les jeunes sont plus à l'aise à l'idée de dire non à l'alcool. J'espère juste qu'il n'y a pas de transfert vers d'autres produits…
Le Dry January (janvier sans alcool), est-ce une bonne idée ?
J'admire profondément les gens qui font ça. Je trouve que ça permet de faire un mini auto diagnostic. Indépendamment des effets bénéfiques à ne pas boire, ça permet une prise de conscience. Un mois sans alcool ça permet de voir que les sollicitations sont quotidiennes, à quel point on peut être lourd et inciter tout le temps à boire, en tous les cas quand on vit en milieu urbain.

Aujourd'hui, ça fait bientôt trois ans que vous êtes abstinente. Comment allez-vous ?
Il y a eu des moments évidemment pas faciles. Dans le cas d'une personne qui est malade alcoolique, les premiers mois sont foutrement compliqués. J'ai ressenti une fatigue immense parce que je me battais contre moi-même, j'essayais de faire comprendre à mon cerveau que c'était fini. Mais maintenant c'est incroyable, je revis enfin. Je suis contente.
Comment gérez-vous l'abstinence ? Avez-vous eu envie de craquer ?
Aux AA, on te dit de penser 24h à la fois – d'ailleurs je regrette de ne pas y être allée dès les premiers jours d'abstinence. C'est une bonne manière pour tenir, même si ça n'empêche pas d'être dur. Il y a des moments compliqués, qu'on appelle le craving : une envie irrépressible de boire qui nous dépasse. Dans les premiers mois, ma technique a été de compenser par le sport. Je me butais à la boxe, pour passer mes nerfs sur autre chose. Puis j'ai fait un travail costaud avec ma psy ou mon addictologue pour anticiper toutes les situations qui allaient me provoquer une envie de boire. On a beau essayer de les anticiper, ça arrive quand même. Il n'y a pas si longtemps, j'ai ressenti une joie immense quand j'ai appris que j'allais être publiée et j'ai eu instantanément terriblement envie de boire. Je ne l'avais pas vu venir. Le secret dans ces moments-là, c'est de foncer en réunion des AA, d'en parler. Moi j'ai sauté à la boxe.
En quoi votre vie a-t-elle changé ?
Même si je n'efface rien de ces 30 dernières années où je me suis construite en tant que femme, j'ai réappris à fonctionner et à savoir qui je suis vraiment sans alcool. C'est très chouette et précieux d'avoir des conversations avec des gens, de vivre des soirées, de se réapproprier son corps sans ce prisme de l'alcool, et de se souvenir de ce qu'on vit !
Vous dites qu'il y avait Charly la bonne vivante et Charlotte la professionnelle. Charly est-elle toujours là ?
Charly est toujours là. Ma grande crainte c'était de devenir super chiante. J'avais peur de me perdre, de plus savoir qui j'étais. C'était moi avant, un moi exacerbé par des dizaines de litres de bière dont je ne veux plus. Aujourd'hui, je suis Charly et Charlotte, j'étais déjà les deux avant, mais je sais un peu mieux qui je suis et je sais ce que je ne veux plus.
Appréciez-vous la fête sans alcool ?
Aux AA il y a deux teams : celle qui se coupe du monde et qui se concentre sur soi, moi je fais partie de l'autre. Je me suis dit que si je devais arrêter aussi de sortir, ça serait la double peine. J'avais besoin de continuer à vivre. J'ai continué et je continue à sortir beaucoup. En soirée, il y a souvent un petit moment de bascule c'est là que je vais rentrer ou que je vais me mettre à danser en me disant que tout le monde est bourré, ça ne se remarquera pas. Par exemple, les festivals sans alcool ça me paraissait impossible, maintenant pour rien au monde j'aurais envie de revivre un festival alcoolisée. Il y a une telle intensité quand on est sobre, et le lendemain on se sent puissant.
Vous aviez peur de perdre des amis après être devenue abstinente, est-ce que c'est le cas ?
Quelques-uns, mais ce n'était pas les meilleurs (rires). C'était ceux que j'appelais pour boire. C'était tellement plus facile de dire "on a bu des coups" plutôt que "j'ai bu des coups". Je me suis recentrée sur l'essentiel et ceux qui étaient les plus importants. J'ai de la chance quand même d'avoir un entourage incroyable, qui m'aide beaucoup.