Yves Coppens: "Lucy est devenue un mythe et nous a totalement dépassés"
- Publié le 09-02-2018 à 14h39
- Mis à jour le 09-02-2018 à 17h14

Son nom a des consonances belges - il a d'ailleurs retrouvé les lointaines racines de sa famille du côté d'Anvers et aussi à Amsterdam- mais Yves Coppens, 83 ans, est bien français. Et sans doute d'ailleurs l'un des scientifiques de l'Hexagone les plus connus. Surnommé "le papa de Lucy" (une australopithèque d'environ 3, 2 millions d'années, qu'il a découverte en Ethiopie en 1974), ce paléontologue et voyageur infatigable - il est atteint "d'exotite", assure-t-il - sort ses Mémoires ces jours-ci.
Il a partagé ses souvenirs de terrain et quelques-une de ses innombrables découvertes scientifiques, lors d'un long entretien, avec "La Libre Belgique".
Votre vocation de paléoanthropologue vous est venue, tout petit, alors que vous viviez en Bretagne. Vous comparez même ce moment, où vous avez touché des objets venus du passé, à une conversion !
Oui, ce souvenir est encore très frais dans ma mémoire. J'ai d'abord rêvé à ces objets, que je voyais sur des images, puis dans des vitrines (d'un musée), et puis j'y ai été confronté de manière directe. Ce jour-là, j'étais un gosse, je me suis retrouvé au bord de la mer sur cette petite plage, face à cette tranche de terrain, bourrée de tout petits morceaux de poteries rouges. Le vieux monsieur qui m'accompagnait m'a dit : 'c'est gallo-romain'. J'avais tout un coup un contact direct, la main tendue à un Gallo-romain, en personne qui me livrait les poteries qui venait de faire. Cela m'a immensément comblé, ébahi, étonné, ahuri... C'est tellement fort, que c'est très difficile à exposer. J'ai comparé cela à une conversion, sans trop savoir ce que ça voulait dire ! C'est véritablement un grand choc, comme on peut avoir un choc culturel, amoureux ou mystique, je suppose.
Quelle est la différence avec des fossiles humains, que vous avez recherché toute votre vie ?
C'est assez différent. Pour moi, le contact avec ces poteries, c'était le contact avec la personne juste derrière, avec laquelle j'avais des relations. Quand on touche le squelette de quelqu'un, bien sûr, c'est la personne. Mais c'est la personne, ce n'est plus l'esprit. Il y a vraiment le corps, traité par l'anthropologie physique, et puis il y a l'esprit, les objets, les artefacts, fabriqués par la personne. Cela, c'est l'archéologie, qui m'a beaucoup touché et à laquelle je suis revenu chaque fois que j'ai pu. L'anthropologie physique, c'est fort, mais d'une autre façon, c'est un contact direct avec la personne, mais davantage un contact de médecin à patient ! Mais pour moi, le contact avec l'objet fabriqué est beaucoup plus fort.
Ethiopie, Tchad... Votre travail sur le terrain, souvent hostile (désert...), se faisait dans des conditions très spartiates, parfois même rocambolesques, mais en vous lisant, on a l'impression que cela fait partie de vos plus beaux souvenirs, non ?
C'est vrai que le terrain, c'est très exaltant. J'ai toujours voulu travailler dehors plutôt que dedans ! J'y ai été très heureux , durant des dizaines d'années et encore maintenant quand j'y retourne. Quand on fait de la science, on va là où c'est intéressant et on ne choisit pas. Et donc à partir du moment où on est loin de tout, il vous arrive sans cesse des aventures ! C'était spartiate, c'est vrai. On n'avait pas de moyens - pas les moyens des pétroliers ou autre - donc on faisait avec ce qu'on pouvait. Mais c'était bien, hein !On avait des tentes confortables, des lits de camps - un matelas sur un lit de camp, et ça devient le Club Med ! - une grande tente où on se réunissait pour les repas. Il y avait des lampes à pétrole qui éclairent pas mal quand on sait s'en servir !, Même à un frigo à pétrole, ce qui permettait d'avoir notre Coca-Cola bien frais, ça dope ! L'eau, on allait la chercher dans le fleuve et on la décantait. On buvait jusque sept litres d'eau par jour... Des indigènes m'avait appris à remuer une racine dans cette eau trouble et ça la rendait plus claire ! Je chassais aussi le gibier pour manger, car j'ai été armé durant 17 ans. Sauf en Afar (Est de l'Ethiopie), car on était dans une guerre à l'époque. Il y avait un maquis, et on devenait intéressant, ils auraient pu venir prendre nos armes... Mais j'ai été armé au Tchad, dans le Sud de l'Ethiopie... C'était d'abord pour la sécurité de l'ensemble du camp car il y avait parfois des forbans, et puis pour chasser.
De toutes ces fouilles pour des fossiles, quelle est la découverte dont vous êtes le plus fier ?
Cela va peut-être étonner mais ce n'est pas Lucy. C'est le premier, le tchadanthrope (NdlR : homo erectus découvert au Tchad en 1959). J'étais parti près de fougue et de foi, pour le trouver, et à la deuxième expédition je le trouve ! C'était étonnant pour un jeune, de partir chercher le "Graal" et de le trouver ! Ce premier fossile m'a fait, sûrement, plus d'impression que les autres. Pour en venir à Lucy, elle était extrêmement intéressante et extrêmement importante dans sa description, ses conclusions, ses interprétations, et le fait qu'elle était plus complètes que les autres. Mais sur le coup, on ne l'a pas ressenti à ce point-là. Je suis étonné des collègues qui sont plus jeunes que moi et qui me parlent de l'effet que Lucy a eu, dans le public, et dans le monde de la paléontologie, lorsqu'elle a été découverte. C'est vrai que sur le terrain, je ne me rendais pas compte, comme on a le nez dans les fossiles... Par ailleurs, je pense que le nom Lucy qu'on lui a donné a joué. Car, absolument, nous l'avons appelé à cause de la chanson "Lucy in the sky with diamonds" des Beatles que nous écoutions alors ! Dans le monde américano-européen, c'est clair que ça a joué, beaucoup.
Une reconstitution de Lucy
Vous écrivez même que Lucy vous a complètement "dépassés" vous et ses inventeurs... C'est-à-dire ?
Ce petit personnage, tout de suite, a pris vie. On lui a donné une silhouette, puis un prénom. On pouvait donc l'appeler par ce prénom. Et puis, elle était petite, accessible. Pour les enfants, ça a été considérable : ils avaient une petite bonne femme à leur hauteur ! Une petite histoire pour montrer que elle est aussi vraiment devenue un mythe : un jour, au Collège de France, je dis : 'en fait Lucy s'appelle peut-être Lucien -en fait, cela ce n'est pas vrai, c'est vraiment une femelle (rire) - et puis je je continue en disant : on lui donne 20 ans, mais à cette époque-là, à cet âge, c'était une veille bonne femme !" Une dame, sans doute plus sensible, est venue me trouver après en disant : "surtout ne nous racontez plus jamais de choses comme ça !" La science était moins importante que le rêve (rire) ! Et je cassais ce rêve !
Pourtant, vous le soulignez souvent, elle n'était ni notre ancêtre direct, ni le plus vieil hominidé...
Non, elle n'est pas notre ancêtre direct, il faut savoir que l'évolution fonctionne par "bouquet" (je n'aime pas le terme "buisson" (NdlR : habituellement utilisé) qui fait penser à quelque choses de touffu). Comme pour les autres espèces vivantes, il y a eu une diversité de forme chez les humains. Et on a, en effet, trouvé beaucoup plus ancien : l'Australopithèque anamensis, 4 millions d'années, Ardipithecus Kadabba, 5, 8 millions, Orrorrin, 6 millions , Toumaï, 7 millions d'années.... Et mon ami Ronald Clark, dans une grotte d'Afrique du Sud, a découvert le squelette Little Foot, à peu près contemporain de Lucy, mais complet à 98 %, contre 40 % pour Lucy... Donc on a fait beaucoup mieux depuis Lucy, et c'est très bien. Malgré cela, elle est restée la star de la savane. Ca m'amuse et ça me fait plaisir. Ce personnage, je le porte - en partie, comme d'autres - et elle m'est très proche. Sur mon bureau, alors que je suis en train de vous parler, il y a une petite sculpture qui représente la tête de Lucy et elle est là, souriante. Elle nous écoute, naturellement !
Les ossements de Lucy au musée national d'Addis Abeba.
Peut-on dire que Lucy était une "humaine" ? Et pour vous, qu'est-ce qui "fait" l'Homme et à partir de quand apparaît-il ?
C'est une préhumaine : les préhumains ne sont déjà plus des singes, mais pas encore des humains. Je ne suis pas sûre qu'ils aient une réflexion très poussée car leur système de réflexion, leur encéphale, est très petit et très peu développé. Par contre, à 3 millions d'années, pour des raisons d'adaptation climatique,le préhumain se fait humain. C'est-à-dire que l'humain a un cerveau plus gros, plus compliqué, tellement important qu'il est obligé de plisser pour arriver à rentrer dans la cavité endocrânienne. Le cerveau est beaucoup plus irrigué et ça on le voit grâce aux vaisseaux qui sont marqués sur la face interne de la boîte crânienne.... Et tout cela, d'un point de vue naturaliste, pour avoir des stratégies pour se défendre contre les prédateurs. Par hasard - c'est un usage pirate - le cerveau dépasse un certain niveau de conscience et de complexité. Ce niveau de complexité va entraîner un usage pirate. Au lieu de ne penser qu'à la protection contre les carnivres, il va penser à lui, aux autres, à l'environnement, à la mort. Et il va tout d'un coup pouvoir anticiper, car il va savoir qu'il sait.
C'est donc là ce qui fait l'homme....
Donc, pour répondre à votre question, je dirais que Lucy sait beaucoup de choses, mais les premiers humains, hommes qui suivent, savent qu'ils savent. Il y a un retour en miroir de leur pensée. Et je pense qu'à ce moment-là, l'homme est homme tout de suite, à part entière. Il utilise ce cerveau, sa réflexion, forcement, de façon rudimentaire, et cela ne fera que se développer par la suite. Mais il a tout de suite les facettes intellectuelles, cognitives, artistiques, éthiques, esthétiques, et que j'appelle aussi spirituelles... L'homme est religieux - le mot est sans doute trop fort, je ne suis pas philosophe - croit sans doute à des choses qui pour lui deviennent sacrées. C'est la composition de son cerveau qui fait cela. C'est la raison pour laquelle, depuis trois millions d'années, nous avons une facette spirituelle dans notre tête, même si certains l'appellent l'athéologie. L'athéologie de certains, c'est une espèce de religion.

La région de l'Afar (Ethiopie) où Lucy fut découverte.
Pour vous, c'est en fait l'environnement qui produit l'homme...
Il y a dix millions d'années, on voit l'environnement, le milieu, qui s'éclaircit (NdlR : forêt moins dense), ce qui provoque le redressement du corps ( NdlR : il se met debout pour chercher la nourriture plus seulement dans les arbres mais aussi au sol). La raison plus lointaine: un refroidissement de la Terre, qui fait que l'Antarctique se forme, et qu'il fait bien plus sec dans les Tropiques. Les êtres vivants doivent s'adapter, et les hominidés se redressent, et voilà les préhumains, dont Lucy fait partie. A trois millions d'années, le préhumain devient humain. Cette fois, il y a en effet un autre refroidissement, c'est l'Arctique qui se met en place et il fait donc un plus sec sous les Tropiques. Il y a une obligation, pour les préhumains apparus il y a dix millions d'années de s'adapter encore mieux : il y a dix millions d'années, ils se sont mis debout, il y a trois millions d'années, ils ont développé leur cerveau, le langage articulé, et en même temps leur alimentation omnivore. Quand on regarde les fossiles de vertébrés (j'ai étudié 50 000 ossements), on voit vraiment qu'on passe d'animaux habitués à un milieu humide, à des animaux habitués à un milieu de moins en moins humide et puis à des milieux de plus en plus secs. Tous ont cette attitude de défense. Le préhumain puis l'homme en fait partie.
Vous qui êtes à l'origine de cette théorie - d'abord controversée puis largement acceptée à présent - que vous inspire la crise climatique actuelle ?
Le degré de changement climatique entraîne déjà des migrations d'animaux. Sur le plan des animaux et des plantes, le changement se fait déjà. Sur le plan des humains, ils ont inventé la culture, il y a trois millions d'années avec leur grosse tête ! Cet environnement culturel rétroagit sur l'environnement naturel, si bien qu'on triche un peu. S'il il fait trop chaud, on déshabille ! Il n'y a pas d'impact sur notre corps apparent, pour le moment. Mais il y a des impacts sur le milieu. La mer monte de trois millimètres par an, et cela se poursuit. Au Groenland, ce sont 3000 mètres de glace qui risquent de fondre. Cette eau qui risque de monter, elle va inonder les berges, les côtes, peut-être l'intérieur. Il y aura beaucoup de migrants climatiques. C'est un vrai problème social que, je trouve, on n'anticipe pas suffisamment. On règle beaucoup les choses au coup par coup, au lieu d'anticiper un grand programme. Parce que cela va nous arriver...
A lire : Mémoires d'Yves Coppens, "Origines de l'Homme, origine d'un homme" chez Odile Jacob.