Entre prise de conscience et initiatives multiples, l'Allemagne veut sauver ses insectes
- Publié le 21-02-2019 à 15h21
- Mis à jour le 21-02-2019 à 15h22

Le gouvernement allemand s'apprête à adopter d'ici l'été un programme de sauvetage des insectes. La masse de ces animaux a diminué des deux tiers en trente ans dans trois régions d'Allemagne.
Le toit du Bundestag, le Parlement allemand, n'abrite pas seulement une rutilante coupole de verre et d'acier mais aussi une colonie de 50 000 abeilles qui livrent vaillamment leurs 30 kilos de miel annuel. Un symbole, mais pas suffisant pour faire oublier la disparition alarmante des insectes dans les campagnes allemandes depuis des décennies. Une étude de l'association d'entomologistes amateurs "Krefeld" a fait l'effet d'une bombe outre-Rhin en juillet dernier en révélant que les deux tiers de la masse d'insectes avaient disparu depuis 1989 dans trois régions d'Allemagne. L'université de Munich avait déjà sonné l'alarme en annonçant en 2016 la disparition d'un tiers des papillons surveillés depuis 1840 dans une réserve naturelle près de Ratisbonne.
L'inventaire est encore en cours, note Thomas Schmitt, directeur de l'Institut d'entomologie allemand Senckenberg à Müncheberg, qui a participé à cette étude sur les papillons, mais les conséquences sont déjà prévisibles : "Sans insectes pour polliniser les fruits, fini pommes et cerises. Sans insectes pour les nourrir, fini le chant des rossignols ou des coucous en été." L'alerte semble porter puisque deux initiatives voient simultanément le jour en Allemagne. Vu d'en haut : un plan d'action gouvernemental pour sauver les insectes. Parti d'en bas : une pétition déposée en Bavière pour contraindre l'État régional à protéger les abeilles.
La ministre de l'Environnement allemande, Svenja Schulze, a transmis le 18 février au reste du gouvernement un programme d'action avec à la clef une enveloppe annuelle de 100 millions d'euros pour la protection des insectes et la recherche. Elle propose également de modifier les lois sur la protection de la nature, des plantes et de l'eau ainsi que sur les engrais et les produits phytosanitaires. Si le plan passe, le gouvernement allemand interdirait partiellement l'utilisation du glyphosate à partir de 2019 et totalement à partir de 2023. Une démarche qui irait a priori plus loin que la Belgique qui a, pour l'heure, interdit la vente de glyphosate aux particuliers mais non aux professionnels. Les détails de l'interdiction allemande sont encore en discussion entre les ministères de l'Environnement et de l'Agriculture.
Prise de conscience de la population
S'attaquer aux néonicotinoïdes comme le glyphosate est important mais non suffisant, note toutefois Thomas Schmitt. Le premier ennemi des insectes est l'agriculture extensive et la monoculture qui s'est développée ces dernières années et son mode d'exploitation. "La dégradation de l'habitat des insectes est également dû aux engrais, à l'ammoniaque issue des élevages porcins, à l'industrie ou aux transports", note l'entomologiste.
La liste ne s'arrête pas là : "L'effet de la pollution lumineuse ne doit pas être sous-estimé non plus. Même si des mesures ont été prises depuis quelques années pour réduire l'éclairage public, il reste un piège mortel pour les papillons et autres insectes nocturnes." Le programme porté par Svenja Schulze tente, là aussi, d'apporter des réponses avec des mesures pour restaurer les haies ou les lisières et diminuer la pollution lumineuse. Les changements législatifs porteraient par exemple sur la longueur d'onde, la température, l'orientation ou l'intensité des éclairages nocturnes. Le programme devrait en principe être adopté avant l'été. "Je m'attends à de fortes réticences du ministère de l'Agriculture", prévient Lars Krogmann, professeur d'entomologie au musée d'histoire naturelle de Stuttgart. "Il y a toutefois depuis trois ans une vraie prise de conscience dans la population", espère-t-il après que 1,8 million de Bavarois, soit un électeur sur cinq dans la région, ont signé une pétition demandant un référendum sur la sauvegarde des abeilles. Une initiative populaire du même type a été annoncée ce week-end par l'association des organisations environnementales "Nabu" en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la région la plus peuplée d'Allemagne qui pèse d'un poids particulier sur la politique allemande.
3 questions à Lars Krogmann

Professeur d'entomologie systématique au Musée d'histoire naturelle de Stuttgart
1. Que se passe-t-il avec les insectes en Allemagne ?
Selon une étude de l'association Krefeld, 76 % de la biomasse d'insectes analysée depuis 30 ans dans différentes régions allemandes a disparu. Ce chiffre dramatique confirme le recul et la disparition de populations entières d'insectes que nous constatons depuis des années. Pour donner un ordre d'idée, il y a plus de 33 000 espèces d'insectes en Allemagne, dont 4 000 sont sur la liste rouge des espèces menacées de disparition, qu'il s'agisse d'espèces de papillons, libellules ou coccinelles pour ne citer que les plus connues.
2. Quelles seraient les conséquences de cette disparition ?
Cet appauvrissement de la biodiversité a en particulier des conséquences pour la pollinisation des plantes. Sans insectes pour transporter le pollen, pas de pomme, pas de tomate : la plupart des fruits et légumes disponibles dans les supermarchés se feront rares. Un autre effet moins visible, mais tout aussi important, est l'impact sur la composition des sols. Ils sont formés de milliers de petits insectes qui digèrent les matières organiques en décomposition et assurent la bonne santé des sols. Il y a ensuite un risque pour l'équilibre des espèces parce que les insectes se contrôlent les uns les autres en évitant que certaines espèces deviennent envahissantes. Enfin, les insectes sont importants dans la chaîne alimentaire, pour les oiseaux, les reptiles, les poissons, les araignées… Durant les 20 ou 30 dernières années, de nombreuses espèces d'oiseaux des champs ont vu leurs effectifs diminuer de plus de 90 %. C'est encore plus dramatique que pour les insectes.
3. Le plan de la ministre de l'Environnement peut-il changer la donne ?
Ce serait un pas dans la bonne direction, avec notamment l'augmentation de la part de l'agriculture biologique, l'interdiction du glyphosate ou des mesures d'information du public. Mais je crains que le ministère de l'Agriculture ne freine l'adoption du plan. Surtout, cela ne fonctionnera que s'il y a un changement d'orientation de la politique agricole au niveau européen. Actuellement, la moitié des revenus des agriculteurs est composée de subventions publiques liées à la taille des exploitations, sans tenir compte du fait qu'il s'agisse d'une monoculture de maïs nuisible aux insectes ou d'exploitation biologique positive pour la biodiversité. Certains pays européens comme la France ont pris de l'avance pour interdire les pesticides de type néonicotinoïde, qui bloquent le système nerveux des insectes, entraînant une perte du sens de l'orientation. Ceci dit, l'impact de la disparition des insectes est déjà présent depuis longtemps et les conséquences se font déjà sentir. Nous ne sommes plus à "minuit moins le quart" mais déjà bien après minuit...