"Venin de serpents, de scorpions, de guêpes, d'escargots marins… Nous avons tout ce qui est possible !"
Depuis 2009, le laboratoire Alphabiotoxine produit et vend du venin à des scientifiques du monde entier.
- Publié le 14-10-2025 à 13h48

"Là-bas, nous avons les scorpions et les araignées et ici, nous avons les serpents !" Blouse blanche sur le dos, cheveux en bataille, Rudy Fourmy attrape l'une des dizaines de caisses qui tapissent son laboratoire de Montroeul-au-Bois (Hainaut) et en extrait un serpent à sonnette au moyen d'un crochet métallique. Manifestement contrarié, l'impressionnant reptile se tortille et siffle. La manipulation est pourtant indolore. "Prélever du venin de serpent, c'est plus facile que traire une vache. Il suffit de bloquer la tête du serpent et de lui faire mordre le bord d'un verre. Au besoin, on appuie un peu pour que les glandes se vident. Et au moins, on ne risque pas de se ramasser un coup de pattes", expose le fondateur d'Alphabiotoxine, une société qui produit et distribue des venins pour des laboratoires situés aux quatre coins du globe.
Dans une autre salle, plus petite, une mygale prend ses aises dans un terrarium. "Je voulais faire de la reproduction mais elle a mangé le mâle. Ça valait bien la peine !", soupire Rudy Fourmy. À côté du terrarium, une table de labo couverte d'ustensiles et un peu plus loin, des congélateurs remplis de petits tubes contenant du venin lyophilisé.
"Notre laboratoire est le seul à répondre à une demande mondiale. Nous avons tout ce qui est possible et imaginable : du venin de serpents, de scorpions, d'araignées, de guêpes, de scolopendres, de méduses, d'escargots marins… Une fois le venin collecté, il est lyophilisé et placé au congélateur. Nous avons dû imaginer des protocoles de prélèvement pour tous les groupes zoologiques. Nous avons des appareils pour traire les araignées et les scorpions, ainsi que des postes à prélèvement pour venin d'abeille, qui nous permettent d'extraire leur venin sans les tuer.", explique le propriétaire des lieux.
Les animaux sont issus de provenances diverses. Rudy Fourmy doit respecter des règles strictes en matière de traçabilité de ses petits protégés. "On travaille entre autres avec des chasseurs et avec des fournisseurs d'animaux exotiques. Sinon, il y a aussi le marché qu'on appelle à tort marché des NAC (nouveaux animaux de compagnie NdlR). Samedi, il y a une foire de vente et d'échange de reptiles en Allemagne. Vous pouvez y acheter une petite grenouille ou un serpent à sonnette. Ceci dit, les gens pensent que je suis uniquement intéressé par les espèces les plus exotiques mais moi, ce qui m'intéresse, ce sont les molécules présentes dans le venin, parce qu'elles ont toute une activité spécifique. La petite araignée cachée dans un meuble m'intéresse autant que le serpent à sonnette. D'ailleurs, l'automne est la saison des épeires diadèmes. Si j'en vois une, je lui dirai "hop, toi tu vas venir bosser pour moi"."
Remède potentiel contre le cancer
Pendant longtemps, l'étude des venins visait un seul objectif : élaborer des antidotes pour soigner les personnes mordues par des animaux venimeux. Mais ces dernières années, ces substances ont commencé à susciter un intérêt croissant parmi la communauté scientifique, qui y voit une manne infinie de molécules susceptibles de fournir des remèdes à de nombreuses maladies.
"Les venins sont des mélanges de protéines. Toutes ces protéines ont une activité biologique spécifique et une forte affinité avec leur cible. Cela signifie qu'une protéine qui va intervenir dans la coagulation sanguine et agir sur un facteur de coagulation va avoir une affinité pour cette cible et pour cette cible uniquement. Concrètement, pour la recherche, on va donc décomposer le venin pour séparer ses protéines et tester ces protéines une à une sur différentes cibles", explique notre interlocuteur.
Parmi les maladies visées par des recherches sur des venins, on peut citer l'obésité, le diabète, différents cancers, mais aussi des problèmes de coagulation sanguine. "Il y a également tout ce qui concerne la transmission de l'influx nerveux mais aussi des maladies orphelines comme la polykystose rénale", complète le responsable de labo. "Dans un venin, il y a entre 50 et 500 molécules différentes. Cela fait donc un terrain de jeu presque sans limite si on multiplie cela par le nombre d'espèces venimeuses."
Bertrand Blankert, professeur à l'UMons et client régulier d'Alphabiotoxine s'intéresse pour sa part au venin de crapaud dans le cadre de recherches sur la malaria et les troubles de la tension.
"Au cours de nos recherches nous nous sommes aperçus de l'existence d'une molécule qui est présente à la fois dans le venin d'une espèce bien précise de crapaud et dans l'organisme humain. Cette molécule est impliquée dans les troubles de la tension et la prééclampsie, une maladie qui peut toucher les femmes enceintes. Par ailleurs, nous avons remarqué que cette molécule montre des effets positifs dans la lutte contre le paludisme. Elle est donc à la fois le diable, puisqu'elle a une responsabilité dans des problèmes de tension et son contraire, en tant qu'agent antimalarique", explique le scientifique.
En s'intéressant au venin de crapaud, le professeur a fait une autre découverte intéressante. "En poursuivant nos recherches sur d'autres espèces de crapauds, nous avons découvert une seconde molécule présente à la fois dans le venin et dans l'organisme humain. Nous avons pu remarquer que le taux de cette molécule diminue lorsqu'une personne développe un mélanome. Beaucoup d'investigations doivent encore être menées et cela nécessite des outils extrêmement performants. Deux questions se posent : la présence de cette molécule peut-être considérée comme un biomarqueur de la maladie ? La deuxième question est : si je supplémente les personnes atteintes d'un mélanome avec cette molécule issue du venin, est-ce que j'améliore l'efficacité des médicaments qui luttent contre le mélanome ?", expose le professeur. "Il s'agit dun champ de recherche encore très récent. Dès l'instant où vous testez votre molécule sur une cible et que cela ne fonctionne pas, c'est donc une découverte.", complète Rudy Fourmy.
