"Demandez aux citoyens s'ils sont prêts à appliquer sur leur peau un produit susceptible de leur donner le cancer, la réponse sera toujours non"
Alors que les produits cosmétiques devenaient de plus en plus sûrs, un texte visant à assouplir la réglementation sur certaines substances toxiques pourrait affaiblir les garanties d'innocuité apportées aux consommateurs européens.

- Publié le 28-04-2026 à 06h37

Chaque jour, en France – et par extrapolation on peut imaginer en Belgique -, une femme utilise en moyenne seize produits cosmétiques, d'après un rapport récemment diffusé par l'association française de défense de l'environnement Générations futures. À première vue, cela peut paraître beaucoup, voire énorme. Mais dès que l'on se met à recenser, on s'aperçoit vite que le compte est bon : savon, shampoing, gel de douche, dentifrice, crème corps, déodorant, démaquillant lait et tonique, sérum, crème de jour, crème de nuit, fond de teint, mascara, eye-liner ou crayon pour les yeux, fard à paupières, écran solaire, vernis… et nous y sommes. Chez les femmes enceintes, ce chiffre s'élèverait même à 18 alors que l'on utiliserait en moyenne 6 produits d'hygiène et de soins corporels chez les enfants de moins de 3 ans.
À y réfléchir, c'est évidemment considérable. Surtout quand se pose la question d'une éventuelle toxicité liée à la dangerosité de certains ingrédients présents dans la composition de ces produits. Si les substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR) sont interdites par défaut dans les cosmétiques depuis plus de vingt ans, "la réglementation européenne actuelle prévoit néanmoins que la Commission puisse autoriser, au cas par cas, des utilisations spécifiques de substances CMR sur la base de critères d'exemption stricts", dénonçaient les auteurs de ce rapport. En soulignant également le fait que, grâce aux connaissances scientifiques de plus en plus précises, le nombre de substances classifiées CMR ne cesse d'augmenter.
Quand on sait que plus de 85 % des produits d'hygiène et de soins corporels incluent des ingrédients potentiellement concernés par ces interdictions, on imagine la complexité et le coût que cela représente pour les industriels du secteur. À quoi certains parlementaires, la société civile et même le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme rétorquent, à juste titre, qu'il en va avant tout de la sécurité sanitaire du consommateur.
Tenter de concilier ces deux réalités est tout l'enjeu du projet d'assouplissement de la régulation des produits chimiques, baptisé Omnibus VI, qui a été examiné à la mi-avril, en commission environnement (Envi) du Parlement européen. Lequel a dernièrement débouché sur une version de compromis, portée par les conservateurs du Parti populaire européen (PPE), les libéraux-centristes de Renew et les socialistes et démocrates (S & D), qui a été adoptée la semaine dernière.
Une question de reformulation des produits
Pour comprendre la problématique, une contextualisation n'est-elle sans doute pas inutile. À l'heure actuelle, "une dizaine d'ingrédients de parfumerie présents dans environ 85 % des 500 000 produits cosmétiques commercialisés en Europe sont en cours d'évaluation pour une classification CMR", souligne l'association Générations Futures. Si les industriels sont régulièrement interpellés à ce sujet, ils rechigneraient à reformuler leurs produits pour les rendre plus sûrs principalement en raison des coûts financiers que cela implique.
Jusqu'ici, l'entrée en vigueur du classement CMR d'une substance entraînait son retrait dans un délai de 18 mois. Celui-ci aurait été porté à 57 mois (soit quatre ans et neuf mois) si l'on considère la proposition de la Commission européenne. Le Conseil, représentant les États membres, souhaite, lui, réduire le délai à trois ans. À quoi il convient d'ajouter, selon Générations futures, en moyenne six ans de procédures nécessaires à la classification d'une substance. Soit potentiellement près de dix ans entre la première suspicion de cancérogénicité et le retrait effectif. Impensable, estiment les détracteurs.
Une réglementation assouplie
Évoquées par des associations comme Générations futures ou l'association française de défense des consommateurs UFC-Que choisir, les craintes d'aller vers un affaiblissement de la protection des utilisateurs, au profit des industriels, semblent donc en partie se confirmer, même si les députés se sont finalement accordés sur un texte limitant les assouplissements proposés par l'exécutif européen.
Le 15 avril dernier, en effet, les commissions Envi et du Marché intérieur (Imco) du Parlement européen ont adopté des amendements de compromis sur la proposition Omnibus VI. À l'issue du débat, les eurodéputés ont validé un texte permettant, sous certaines conditions, de maintenir plus longtemps sur le marché des produits cosmétiques contenant des substances CMR (cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction). Les amendements adoptés allongent les délais pour retirer du marché des produits contenant des substances nouvellement classées CMR. Le compromis prévoit ainsi un délai total maximum de 77 mois (soit environ six ans), qui serait toutefois suspendu à un avis positif du Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs (CSSC), un groupe d'experts attachés à la Commission européenne. En cas d'acceptation par l'industriel de la classification CMR, à savoir l'interdiction de la substance, le délai du retrait serait alors ramené à environ 30 mois, soit deux ans et demi. Un même délai serait appliqué en cas d'avis négatif du CSSC. Pour l'eurodéputé français Pascal Canfin (Renew), il s'agit très clairement d'un recul par rapport à la situation actuelle, mais "c'est le moins mauvais accord possible", dans la mesure où "nous avions le choix entre un recul énorme pour la santé publique et un compromis pour éviter le pire". Les toxicologues, eux, vont jusqu'à parler de "non-sens".
Ce texte de compromis doit cependant encore être soumis au vote des eurodéputés en séance plénière prévu ce 29 avril, avant la négociation en "trilogue" entre le Conseil, le Parlement et la Commission. Quoi qu'il advienne, une chose est certaine : le compromis final débouchera sur un affaiblissement de la protection du consommateur au niveau de la sécurité des produits d'hygiène et de soins corporels.
Des tentatives inquiétantes
Avant le vote, l'eurodéputé belge Yvan Verougstraete avait également alerté sur "des tentatives inquiétantes (et parfois hallucinantes)" d'assouplissement des règles encadrant l'usage de substances dangereuses dans les cosmétiques, notamment les Pfas. "On ne peut, d'un côté, alerter sur les risques liés aux 'polluants éternels' et, de l'autre, ouvrir la porte à leur présence dans des produits que nous appliquons directement sur notre peau". Et d'ajouter : "Si vous demandez aux citoyens s'ils sont prêts à appliquer sur leur peau un produit susceptible de leur donner le cancer, la réponse sera toujours non, avait-il lâché. Alors pourquoi devrait-on accepter ce que personne ne veut ? Pour faire plaisir aux lobbies ? Cela n'aurait aucun sens". À ses yeux, "affaiblir, sous couvert de simplification, des règles essentielles de protection du consommateur serait une grave erreur".
Des propos plus rassurants
Du côté de Test-Achats, la porte-parole Julie Frère se veut, quant à elle, plus rassurante. L'association estime en effet que l'industrie cosmétique est de plus en plus vigilante et proactive à l'égard de la présence de substances problématiques dans ces produits.