Né sous une mauvaise étoile : le scientifique le plus malchanceux de l'histoire
Les mésaventures de Guillaume Le Gentil à elles seules incarnent la détermination farouche des astronomes à faire avancer la science, quitte à affronter les aléas de la navigation et des conditions précaires dans des contrées lointaines, tout en dépendant des conditions météorologiques capricieuses. Dans son nouvel ouvrage, Yaël Nazé nous décrit les "grandes expéditions des astronomes".

- Publié le 23-08-2025 à 20h16
- Mis à jour le 23-08-2025 à 20h20

C'est sans doute le scientifique le plus malchanceux de l'histoire. Guillaume Le Gentil avait une obsession : observer un phénomène astronomique qui a lieu très rarement mais qui ne dure que quelques heures. À l'époque, dans les années 1760, l'enjeu est crucial. Observer le passage de la planète Vénus devant le Soleil doit en effet permettre de mesurer avec la plus grande précision possible la distance Terre-Soleil. Problème : il faut pour ce faire se rendre à l'autre bout du monde.
Ce transit de Vénus est à ne pas rater car il a lieu selon un cycle total précis de 8 ans-105 ans-8 ans-121 ans. Le 6 juin 1761, la première collaboration scientifique multinationale de l'histoire (mais aussi une compétition entre pays, il faut bien le dire) implique ainsi une soixantaine de lieux d'observations tant en Europe qu'en Asie et en Afrique.

De son côté, Le Gentil fait preuve d'anticipation. Pour ne pas manquer ce jour, il va quitter la France tôt, le 26 mars 1760, car il s'est porté volontaire pour partir très loin, à Pondichéry en Inde. Hélas, une fois à l'île Maurice, il apprend que Pondichéry est en guerre. Une flotte française devait apporter du renfort aux comptoirs assiégés et dans la foulée emmener sur place l'intrépide astronome, mais elle est détruite lors d'une tempête.
Un deuxième départ a lieu, mais lorsque Pondichéry est enfin en vue, le capitaine apprend que l'île est tombée aux mains de l'ennemi. Trop dangereux d'accoster ! Le Gentil enrage. Peine perdue, il devra assister au transit sous un ciel radieux mais ballotté au milieu de nulle part sur son bateau… Les données sont inutilisables.
Ironie ultime
Honteux, il décide de rester dans la région pour attendre le prochain transit de Vénus qui doit avoir lieu… huit ans plus tard. Et là ? Le moment venu, il embarque pour Pondichéry, où il arrive cinq mois avant le transit de juin. Il a le temps de construire un observatoire ; les conditions météo s'annoncent radieuses. Les notables locaux complimentent déjà l'astronome pour ses futures observations. Tout semble s'annoncer sous les meilleurs auspices.
Mais dès le début du transit, un nuage vient se placer devant le Soleil. Ironie ultime : une demi-heure après la fin de l'événement, le ciel se dégagera complètement… Totalement déprimé, Le Gentil revient alors en France, 11 ans après son départ. Et découvre là que tout le monde le croyait mort et que ses héritiers sont en train de se partager ses biens…

Les mésaventures de Guillaume Le Gentil à elles seules incarnent la détermination farouche des astronomes à faire avancer la science, quitte à affronter les aléas de la navigation et des conditions précaires dans des contrées lointaines, tout en dépendant des conditions météorologiques. De fascinantes histoires que raconte l'astronome Yaël Nazé dans son nouvel ouvrage "Explorer le ciel, les planètes et la terre – Les grandes expéditions des astronomes" (Odile Jacob).
"L'intérêt de partir, pour ces astronomes, est de voir les choses autrement. Se rendre ailleurs permet de voir des morceaux du ciel qu'on n'avait jamais vus, de se rendre compte que le ciel y est meilleur que dans son jardin, de pouvoir mesurer les choses en relief, à partir de plusieurs endroits différents, comme on a besoin de nos deux yeux… Ils se retrouvent dans des situations extrêmes. Par exemple, pour faire de l'arpentage, vous avez besoin de repères plus en hauteur : si en Hollande, ce seront les clochers d'église, au Pérou, ce sera de très hautes montagnes ! Pour voir une éclipse ou un transit, la zone d'où elle est visible est parfois dans l'océan, d'où le voyage vers des îles lointaines…", illustre l'auteure, astrophysicienne à l'Université de Liège.
Et de poursuivre :"Les premiers voyages d'astronomes ont lieu au XVIe siècle, où ils accompagnent des voyages de colonisation. Car justifier une expédition sur base uniquement de la science, c'est en général compliqué. Donc, ce qu'on fait, c'est que sur ces expéditions qui vont vers les Indes, le Pacifique ou font le tour du monde, on met un ou deux savants. Cela ne coûte pas cher et ils peuvent toujours servir ! Par exemple, les voyages de marchands hollandais qui emmènent des astronomes au XVIe siècle leur permettent d'avoir de nouvelles cartes pour réaliser des globes sans devoir payer les droits d'auteur à d'autres ! Au XVIIe siècle, des scientifiques empruntent aussi des lignes régulières vers les colonies, comme Jean Richer, envoyé par l'Académie à Cayenne pour observer Mars."
Mandarine ou citron ?
Certaines de ces expéditions, même rocambolesques et risquées, aideront à trancher de grandes questions astrophysiques comme celles de la forme de la Terre : Mandarine ou citron ? Aplatie aux pôles ou à l'Équateur ? Une expédition française est ainsi partie Pérou, à Quito, en 1735, pour le vérifier. En pratique, l'idée est de mesurer à l'équateur un degré de méridien. S'il est plus court qu'en France, c'est la mandarine qui l'emporte.

Cette expédition aurait pu inspirer Hergé : elle devra affronter les dissensions dans l'équipe, l'abandon des guides en pleine jungle, le franchissement de gouffres sur des échelles de corde branlantes, l'ascension de montagnes à 6000 mètres d'altitude (avec tempête de neige et mal des montagnes), l'attaque de pumas, et l'hostilité des locaux, qui s'ingénient à faire disparaître les repères de mesures dès que les astronomes ont tourné le dos. "Ils vont finir par utiliser leurs tentes comme signaux et rester en dessous ou à proximité pour que personne ne les élimine, raconte Yaël Nazé. Mais leurs mesures sont extrêmement précises. Comme les astronomes ne s'entendent pas entre eux, chacun refait mesures des autres. Forcément, quand on a quatre fois les mesures, on est sûr que tout est correct !"
Ces données seront en effet beaucoup plus précises que celles de l'autre expédition partie se livrer au même exercice en Laponie, qui reviendra en revanche plus tôt. Mais la réponse est désormais certaine : la Terre est bien aplatie aux pôles (car elle tourne) comme Newton le pensait. Finalement, les satellites montreront au XXI siècle que notre planète tient plus du patatoïde avec des creux et des bosses que d'une forme parfaite !

Les voyages dans l'hémisphère Sud, comme ceux d'Edmond Halley (découvreur de fameuse comète, qui est aussi un marin expérimenté), ou des Hollandais au XVIe siècle, seront notamment fructueux : "Cela permet la découverte du ciel du Sud. On peut y voir le centre de notre galaxie, les nuages de Magellan (deux galaxies naines très proches de la nôtre, NdlR… Des choses qu'on ne peut voir que de l'hémisphère Sud. Petit à petit, on va se rendre compte que cet hémisphère est important. Si on place des télescopes au Chili, ce n'est pas seulement parce que cette zone est intéressante au niveau météo."
Leçons à tirer
Quant aux expéditions plus décevantes au niveau des résultats, elles enseignent… "ce qu'il ne faut pas faire", s'amuse l'auteure. Exemple : penser à calibrer ses instruments avant de partir car ils ne fonctionneront pas à d'autres latitudes, comme l'Écossais David Gill le découvre en cassant sa lunette juste avant de partir pour l'île d'Ascension.
Ou encore ne pas trop compter sur les autres, comme l'a appris à ses dépens l'Américain James Gillis qui a affronté une révolution et des tremblements de terre, pour aller observer Vénus au Chili, afin de comparer ses observations à celles de ses confrères de Washington. Lorsqu'il en revient en ayant fait le plein d'excellentes données, il découvrira que ses collègues tranquillement restés à la maison, eux, n'ont quasi rien fait…
