"Catherine Moureaux va réaliser le rêve de son père à Molenbeek. Mais le PS va le payer très cher"
Pour Rik Van Cauwelaert, les socialistes prennent un gros risque dans la commune bruxelloise en tendant la main au PTB, qui "rêve de les détruire".

- Publié le 14-10-2024 à 12h53
- Mis à jour le 14-10-2024 à 16h12

L'heure est au bilan au lendemain des élections communales de ce dimanche 13 octobre. Si (presque) tous les partis ont crié victoire à l'annonce des résultats, ils ne l'ont certainement pas tous fait à raison. Que ce soit du côté des socialistes comme des nationalistes, certaines défaites font mal. "Les propos de Paul Magnette étaient clairement exagérés", estime d'ailleurs l'éditorialiste et chroniqueur politique Rik Van Cauwelaert. Interview.
L'extrême droite décroche pour la première fois dans l'histoire belge une majorité absolue. Cette situation inédite dans notre paysage politique risque-t-elle d'avoir un grand impact ?
Tout dépendra de la façon dont M. D'Haeseleer va gérer Ninove. Sera-t-il capable de maintenir toutes ses promesses: plus d'agents de police dans les rues, l'obligation de parler le néerlandais pour avoir un logement social... ? Et puis va-t-il réussir à venir à bout du sentiment de malaise autour de la ville concernant l'immigration et le flux de personnes qui viennent de Bruxelles sans parler le néerlandais ? Mais il ne faut pas le sous-estimer, vu son passé. Il a travaillé au VDAB (NdlR : l'office flamand de l'emploi) et au service d'un ministre de la Volksunie. Il connait donc ses classiques.
Mais à part ça, on n'a pas l'impression que le Vlaams Belang a performé...
Il faut faire attention tout de même. A Alost, Denderleeuw, Grammont, Termonde... le parti de Tom Van Grieken a fait de gros scores. Naturellement, on peut toujours être soulagé que la formation n'ait pas vraiment percé. Mais ils sont tout de même très présents dans les conseils communaux. Il ne faut pas prendre ça à la légère. Il faut tenir ce phénomène à l'œil. Même si, bien entendu, les élections communales ne sont pas comparables aux scrutins fédéral et régional.
La N-VA a réussi à conserver la ville d'Anvers. Bart De Wever peut-il être tout à fait soulagé ?
Certainement ! Longtemps, les médias vendaient le duel De Wever - Dewinter à Anvers. Cette fois, on lui avait trouvé un nouveau challenger: Jos D'Haese. L'élu du PTB/PVDA, qui est très jeune et qui n'a pas beaucoup d'expérience en politique, a été projeté sur le devant de la scène. On le mettait sur toutes les chaînes face au bourgmestre d'Anvers. Naturellement, l'extrême gauche en a profité et est devenu le deuxième parti dans la ville. Mais le PVDA est de loin dépassé par la liste tirée par le président des nationalistes flamands. La personnalité de Bart De Wever a énormément joué. Il est hors normes politiquement parlant, je dirais même que c'est un surdoué. Mais ça a un inconvénient: son parti dépend de lui. Ce qui fragilise la formation politique.
De manière générale, la N-VA n'a pas eu des résultats satisfaisants ?
On voit en tous les cas dans certaines communes que des personnalités fortes du parti ont fait de mauvais scores. Je pense notamment à Ben Weyts à Beersel. Ou même à Zuhal Demir qui n'a pas réussi à décrocher le mayorat de Genk. Mais, dans ce cas-là, cela tient peut-être plus aux réalités locales, vu qu'il y a une importante communauté turque et qu'elle est kurde.
Mais le PTB fait quand même un bon score à Anvers... Cette montée de l'extrême gauche dans la ville des nationalistes flamands ne doit-elle pas les alerter ?
Bart De Wever a dit une chose importante ce dimanche soir: il va devoir tenir compte de ces voix extrêmes. Il va donc devoir s'intéresser aux logements sociaux, au bon fonctionnement de De Lijn... Il va à mon avis s'allier à Vooruit et s'atteler à ces problématiques. Les socialistes flamands ont du mal à remonter la pente à Anvers, suite à plusieurs départs dans leurs rangs et à quelques tensions. Ces difficultés de Vooruit expliquent aussi le bon score du PTB/PVDA qui a récupéré des électeurs socialistes. On voit aussi que, dans le monde culturel, c'est à présent très huppé de dire qu'on sympathise avec le PVDA, sans savoir que ce sont en réalité des stalinistes !
Pour Conner Rousseau, c'est la désillusion à Saint-Nicolas où il ne sera pas bourgmestre. N'est-ce pas étonnant vu la popularité du président des socialistes flamands ?
Après ses bourdes, il peut déjà être très heureux de son score ! C'est plus qu'honorable d'obtenir de tels résultats à Saint-Nicolas. L'écart n'est pas si grand avec la N-VA (voir le graphe ci-dessous) de Lieven Dehandschutter. Mais il ne deviendra apparemment pas bourgmestre. Cela dit, pour sa confiance en lui, qui était déjà grande, cela fait du bien. Surtout que Vooruit reprend des villes comme Turnhout et Ostende. A Gand, leur score n'est pas excellent, mais les socialistes flamands ont sauvé les meubles.
Du côté francophone, les socialistes se sont targués d'avoir réussi à conserver la ville de Charleroi et d'autres grands bastions socialistes. Mais est-ce réellement une victoire ? Ils ont quand même perdu une ville comme Tournai. Et ils doivent travailler à présent avec le MR à Bruxelles. N'est-ce pas tout de même une victoire en demi-teinte ?
Ils ont su se maintenir à Mons, Charleroi et Liège. Ce n'est déjà pas si mal. Mais en Région bruxellise, il y a quand même quelques communes qui sont devenues très bleu. Même chose en Wallonie où les Engagés ont fait quelques grosses percées. On peut dire que les socialistes ont sauvé les meubles, mais rien de plus. Les propos de Paul Magnette étaient clairement exagérés: il n'y a pas eu ce mur rouge qui a stoppé la vague bleue.
A Mons, où les socialistes se maintiennent, la défaite risque de faire mal à Georges-Louis Bouchez...
Il est clair que la situation à Mons va faire mal à l'égo de Bouchez. Mais il a réussi à tourner ça à sa sauce. Ceci dit, j'ai peur de l'impact que cela va avoir sur l'humeur du président du MR. Les gros travaux pour les gouvernements fédéral et bruxellois vont sérieusement commencer cette semaine. Il ne faut pas s'attendre à présent à ce que Bouchez soit plus coulant que ce qu'il ne l'était auparavant.
Les socialistes à Molenbeek vont à nouveau négocier avec le PTB. Si ces discussions venaient à aboutir, serait-ce un dangereux précédent de la part du PS ?
J'ai l'impression que Catherine Moureaux a récupéré le rêve de son père: travailler avec les communistes. J'ai toujours eu l'impression que Moureaux a regretté d'avoir raté octobre 1917 à Moscou et à Saint-Petersbourg. Sa fille maintenant va réaliser son rêve et travailler avec des communistes.
Est-ce qu'une alliance entre le PS et le PTB au niveau communal pourrait avoir un impact à d'autres niveaux de pouvoir ?
Cela va surtout avoir un impact sur Catherine Moureaux. Elle va en souffrir ! Les communistes haïssent les socialistes et les ont toujours haïs. Pour le PTB, les socialistes sont des mous, des collaborateurs du système. L'extrême gauche va tout faire pour détruire le PS de Madame Moureaux. Les socialistes vont le payer très cher.
Comment serait perçue cette alliance au nord du pays ?
Ce n'est clairement pas le bon signal, surtout à Bruxelles. Quand on regarde les dettes de la région bruxelloise et quand on entend les plans du PTB, on se rend compte que l'on va encore augmenter cette dette.
La Team Fouad Ahidar a connu une incroyable percée à Bruxelles, mais pas du tout en Flandre. Comment l'expliquer ?
Il s'est lancé trop tard. Mais il a quand même connu quelques bons scores du côté néerlandophone dans des communes sensibles comme Vilvorde. Il ne faut pas le sous-estimer. Une fois que Fouad Ahidar sera bien organisé à Malines, Anvers et Gand, il sera également présent dans ces communes où il y a des grandes communautés nord-africaines.
Va-t-elle monter dans une majorité ?
Pas pour l'instant. Je ne vois pas où la Team Fouad Ahidar pourrait entrer dans une majorité communale. Mais à l'avenir, c'est possible. Il est très habile et ne joue pas que sur l'aspect identitaire, mais aussi beaucoup sur le social.

Vu le taux de participation en Flandre (63,6%), les politiques qui ont décidé de ne plus rendre les élections obligatoires ont-ils fait une grave erreur ?
Comme a dit Louis Tobback, c'est une imbécilité. Les partis politiques, à savoir l'Open Vld, le CD&V et la N-VA, qui ont instauré cette mesure, ont commis une erreur. Le taux de participation est vraiment très faible dans certaines villes flamandes. Et encore ce n'est qu'un début ! Il faut s'attendre à ce que ce soit pire encore au prochain scrutin...
Tous les partis se sont dit gagnants à la fin du scrutin. Mais y en a-t-il vraiment un qui l'est ?
Il est clair que Bart De Wever a pris tout l'espace médiatique ce matin, avec sa célébration très spectaculaire. Il est vrai que la N-VA reste le premier parti, mais quand on regarde de plus près en Flandre, il faut tout de même constater que le CD&V fait un score très élevé et occupe la deuxième place. Derrière lui, on retrouve le Vlaams Belang, qui dépasse Vooruit !