"Sophie Wilmès va peut-être mettre un terme à une tradition qui a eu des conséquences désastreuses"
Chaque mercredi, pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce 7 février, c'est Rik Torfs qui se prête à l'exercice.

- Publié le 07-02-2024 à 14h57
- Mis à jour le 07-02-2024 à 15h37

Qui va tirer la liste MR à l'Europe ? Après le pas de côté de Charles Michel, le parti cherche une personnalité forte pour occuper la tête de liste. Le bruit court que Sophie Wilmès pourrait occuper cette place. L'ancienne Première ministre, particulièrement appréciée au sein de la population, pourrait être un véritable atout sur la scène européenne. Mais ce choix ne serait pas sans conséquences... Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé l'ancien sénateur CD&V Rik Torfs. Celui qui a occupé le poste de recteur de la KULeuven décrypte les derniers grands moments de la campagne politique. Entretien.
On parle depuis plusieurs jours de l'arrivée d'un ancien député PTB, Youssef Handichi, chez les libéraux. Quel regard porteriez-vous sur un tel transfert ?
Ce changement serait radical et un peu curieux, mais ce ne serait pas une première, on a déjà vu d'autres personnes changer de parti. Par le passé, des mandataires du Vlaams Belang ont rejoint la N-VA. Je connais des gens qui étaient plutôt à l'extrême gauche et qui ont totalement perdu la foi en de telles idées communistes. Frank Vandenbroucke a été trotsksiste par le passé. Il était membre du raL (revolutionnaire arbeiders Liga, ndlr.). A présent, il est membre du parti socialiste et est plutôt de centre gauche. Je n'ai aucun souci avec les gens qui changent d'opinion. Il faut bien entendu à présent évaluer la sincérité de la personne concernée mais il ne faut pas l'exclure d'entrée de jeu.

Serait-ce un coup gagnant pour les libéraux ?
A voir... Psychologiquement, c'est toujours bien de pouvoir annoncer des gens qui changent de cap et rejoignent un autre groupe. Je ne connais pas les capacités politiques de Youssef Handichi, donc il est difficile pour moi de me prononcer sur le poids qu'il pourrait avoir chez les libéraux. Il y a encore une différence entre la conversion d'une personne et le fait de la mettre sur une liste. Pour savoir quel rôle lui donner, il faut évaluer les qualités du candidat, ses ambitions, ses idées. Il ne faut surtout pas choisir par opportunisme. C'est quelque chose qu'on reproche déjà beaucoup trop aux politiques.
Cet épisode est quand même particulier: le MR a réuni la presse vendredi pour annoncer l'arrivée de Youssef Handichi, mais finalement l'homme ne répondait plus. L'ex-député PTB pourrait opter plutôt pour l'Open Vld. Faut-il y voir une forme de désaccord entre MR et Open Vld ?
Oui, c'est la réalité. Le MR a trois partenaires potentiels en Flandre: l'Open Vld qui est historiquement son allié, le CD&V qui à l'époque de Wouter Beke était relativement proche du parti libéral francophone mais qui s'en est éloigné et s'est rapproché des Engagés, et finalement la N-VA. Vu la situation désastreuse dans laquelle se trouve l'Open Vld, on peut comprendre que le MR s'en détourne un peu.
Le MR cherche toujours un remplaçant à Charles Michel. On parle de plus en plus de Sophie Wilmès pour être tête de liste à l'Europe. Serait-ce un bon choix ?
C'est un bon choix, qui aurait tout de même des conséquences au niveau national. Si on positionne Sophie Wilmès à l'Europe, ça signifie qu'elle n'est pas ailleurs... Mais ce serait un acte hautement symbolique. Les élections européennes sont sans doute les plus importantes. On s'en rend peut-être compte seulement maintenant. Lorsqu'on voit les manifestations des agriculteurs et d'autres défis concernant le climat, on ne peut que constater que les directives et normes viennent du niveau européen. C'est le niveau conducteur de toute politique.
C'est une bonne chose d'essayer de faire élire des politiques de qualité au niveau européen. La tradition était plutôt autre auparavant: l'Europe était un lieu de "repos" pour ceux qui avaient déjà donné toutes leurs forces dans le combat et la vie politique locale. Nos politiques ont oublié de prendre en considération tout ce qui était fait à l'Europe. On en voit les conséquences désastreuses actuellement. Il faut à présent dire aux gens que le niveau européen est sans doute le plus important. Même si je sais déjà que pour les Flamands, c'est le fédéral et le régional qui priment.
Le chef de la FGTB a appelé à ce que PS, Ecolo et PTB s'allient pour former un front de gauche. Pensez-vous que cela puisse aboutir ?
Des appels relativement semblables avaient déjà été émis par le passé, mais ils ont toujours échoué. Pour que ce front de gauche se concrétise, il faudrait encore que ces partis aient une majorité mathématique et qu'ils aient la volonté de virer à gauche toute avec le PTB. Je n'y crois pas. Mais si ça arrive, ça pourrait déclencher toute une série de réactions. Par exemple, cela pourrait mener à la constitution d'un gouvernement N-VA-Vlaams Belang en Flandre. On aurait alors un gouvernement très à gauche en Wallonie et très à droite en Flandre. Les formations du centre et les libéraux qui ont jusqu'ici toujours un peu distribué les cartes seraient exclus. Un tel clivage entre les deux côtés du pays pourrait aussi avoir des conséquences sur l'avenir de la Belgique. Les tensions seraient vraiment mises en lumière.
Le PS semble vouloir attaquer le MR sur son cheval de bataille: le travail. Encore il y a quelques jours dans une interview, Paul Magnette a estimé que la droite avait rendu la vie des travailleurs toujours plus difficile. Est-ce une thématique qui peut réussir aux socialistes ?
Pour les socialistes, c'est surtout le statut quo de la sécurité sociale qui est le principal atout. Finalement, c'est le PS en Belgique francophone qui a le plus intérêt à ce que rien ne change. Ce que Paul Magnette dit sur le travail est un peu incompréhensible et curieux pour nous en Flandre. Il y a beaucoup d'offres d'emploi qui ne trouvent pas de candidats. Il faut voir ça plutôt dans le cadre d'une politique générale où le travail joue mais il y a aussi la sécurité sociale, le chômage... Cette vision sur notre Etat providence est celle des décennies passées mais n'est plus tellement la nôtre. Mais ça peut aider M. Magnette, parce qu'il y a beaucoup de gens qui ont intérêt à ce que ce modèle continue.
La N-VA s'est mise en ordre de bataille à Bruxelles. Elle semble déterminer à devenir incontournable dans la capitale. Pensez-vous que ce soit possible ?
Rien n'est exclu. En Belgique, j'ai l'impression qu'il y a des choses qui sont exclues pendant longtemps et puis qui deviennent plausibles. Un des problèmes des Flamands à Bruxelles, c'est la position des libéraux. J'ai l'impression qu'il y a un clivage assez sérieux entre l'Open Vld de manière générale et sa formation bruxelloise. Les libéraux flamands sont un peu scotchés au PS dans la capitale. Ce n'est pas neuf, mais maintenant avec Sven Gatz c'est davantage problématique. On ne s'attend pas à ce qu'il fasse un score faramineux aux élections. Il n'a pas la bonhomie de Guy Vanhengel.
En tous les cas, ce ne sera pas facile d'éviter la N-VA. Les formations politiques vont sans doute tout faire pour y arriver. Mais quel parti bruxellois flamand va connaître un succès fracassant ? Certainement pas l'Open Vld ou Vooruit qui a eu pas mal de problèmes avec le départ d'un de ses élus. Il faudra voir également le score du Vlaams Belang, qui a aussi traditionnellement pas mal de voix à Bruxelles.
Est-ce surprenant qu'un parti comme la N-VA, qui est très orienté vers la Flandre, soit soudainement intéressé par Bruxelles ?
Ca a toujours été un peu la double position de pas mal de Flamands à Bruxelles. Ils ne veulent pas lâcher Bruxelles, qui est officiellement la capitale de la Flandre. Mais beaucoup de Flamands ont peu de sympathie pour cette ville. Ce qui vaut aussi pour pas mal de Wallons. Il est toutefois compréhensible que la N-VA tente de voir où elle peut s'installer. En Flandre, les nationalistes seront de toute façon incontournables puisque les autres partis ne voudront pas s'allier avec le Vlaams Belang. A Bruxelles, c'est une autre affaire, mais on ne peut pas exclure que la formation de Bart De Wever soit également incontournable dans la capitale. Et je ne vois pas le parti, si c'est le cas, renoncer à s'immiscer dans la politique bruxelloise.
Au niveau fédéral, croyez-vous en une alliance entre la N-VA et le PS ?
C'est fondamentalement possible. En tous les cas, à mes yeux, une telle alliance devrait être envisageable. On s'attend à ce que la N-VA ne forme pas de gouvernement en Flandre avant d'avoir plus de certitudes sur son sort au fédéral. Il est possible mathématiquement que la Vivaldi soit reconduite avec le soutien des Engagés... Mais on ne ferait que repousser la mise en place d'une solution plus durable qui s'imposera quoi qu'il arrive. Même si la plupart des partis francophones se prononcent davantage pour une refédéralisation, ce n'est certainement pas ce qui va se passer. En Flandre, c'est exclu. Personnellement, je suis en faveur d'une discussion plus profonde sur l'avenir du pays pour éviter le statu quo qui domine depuis longtemps.

On a quand même du mal à imaginer que la Vivaldi soit reconduite alors que les libéraux et socialistes n'ont eu de cesse de se tirer dans les pattes...
Oui, mais c'était une des caractéristiques de ce gouvernement. Il y avait beaucoup de bagarres et finalement on arrivait à des décisions, qui n'étaient pas très fondamentales. Mais pour d'aucuns, ça reste peut-être le seul gouvernement possible. Si on exclut le Vlaams Belang et la N-VA, il n'y a pas d'autre solution que de reformer la Vivaldi.