À l'origine de la couleur des partis : "Le vert se confond avec l'identité politique des écolos"
La suite de notre série estivale sur les origines de l'association de certaines couleurs aux formations politiques belges. Si le vert d'Écolo s'est imposé comme une évidence lors de la création du parti en 1980, il a pu avoir dans l'histoire d'autres significations que le sens environnemental qu'on lui donne aujourd'hui.

- Publié le 07-08-2024 à 14h59

Apparu assez récemment dans l'histoire politique de Belgique, Écolo met en scène une couleur politique qui s'est imposée avec force : le vert. Son origine est évidente et provient du chatoiement de la nature elle-même. Les plantes sont saturées en chlorophylles, des pigments verts qui permettent la photosynthèse. Pourtant, dans la perception humaine, le vert n'a pas toujours eu ce lien avec l'environnement. Il faudra attendre le XIXe siècle pour fixer le sens symbolique de la couleur.
"L'association entre le vert et Écolo, c'est le fruit d'un processus plus récent par rapport aux autres formations politiques puisque les partis écologistes émergent à la fin des années 70 et se structurent dans les années 80, constate Jonathan Piron, chargé de la prospective au sein d'Étopia – un think tank proche d'Écolo – et coauteur d'une somme en plusieurs volumes sur l'histoire du parti. Mais il existe un long rapport dans l'histoire entre le vert et la nature. On retrouve déjà dans l'Antiquité le vert qui représente la fertilité dans certaines civilisations. Par exemple, dans l'Égypte ancienne, Osiris, dieu de l'agriculture, est souvent représenté avec la couleur verte."
La couleur de la Révolution française, au début…
Pour autant, le vert n'a pas encore de signification politique. La corrélation avec une certaine vision de la chose publique émerge beaucoup plus tard dans la lente marche du monde. "Au XVIIIe siècle, dans la théorie des couleurs primaires et complémentaires, le vert apparaît comme le contraire du rouge. Là où le rouge est la couleur de l'interdiction, le vert est la couleur de la liberté et de l'espérance, explique Jonathan Piron. Une des premières mentions du vert politique tourne autour de cette notion d'espérance et se retrouve dans un grand discours de Camille Desmoulins (révolutionnaire français, qui finira guillotiné en même temps que Danton, NdlR) en juillet 1789. Il est alors dans la cour du Palais Royal (à Paris) et appelle la population à se soulever contre le complot aristocratique. D'ailleurs, les premières cocardes de la Révolution sont vertes car c'est la couleur de l'espérance. Mais le vert sera rapidement abandonné au profit du bleu et du rouge, les couleurs de la Ville de Paris. Et aussi parce que le vert est la couleur de l'uniforme des troupes du frère du Roi (le comte d'Artois)…"
Les premières cocardes de la Révolution sont vertes car c'est la couleur de l'espérance. Mais le vert sera rapidement abandonné au profit du bleu et du rouge, les couleurs de la Ville de Paris. Et aussi parce que le vert est la couleur de l'uniforme des troupes du frère du Roi."
On le voit, le vert a eu un sens politique très différent de celui qu'on lui donne aujourd'hui. C'est l'avènement du capitalisme dans le siècle qui suit la Révolution française qui va bouleverser le regard porté sur la couleur. "L'association du vert à la nature se fait surtout à la fin du XIXe siècle car on est en plein essor de la révolution industrielle. Certaines villes sont fortement polluées et très grises. En conséquence, il y a un retour à la végétalisation. Des parcs sont créés dans des espaces urbains plus apaisés. Ces nouveaux espaces amènent le retour du vert dans les villes et un nouveau rapport à la nature s'installe : l'idée de la conserver."
L'impact du "Printemps silencieux"
Sur la base de cette nouvelle sensibilité, le vert devient petit à petit plus politiquement identifié. Mais ce n'est que durant la seconde moitié du XXe siècle, à la suite de la publication de plusieurs livres d'importance, que le vert devient le symbole d'une écologie plus revendicatrice qui va au-delà du retour à la nature et exige une vraie protection de l'environnement. "Dans les années 60, ce lien se réalise par des bouquins comme Printemps silencieux de Rachel Carson (1962) dont la couverture originale est verte. En 1970, aux USA, le premier Jour de la Terre est organisé et Jack Shepherd, rédacteur en chef du magazine Look, propose un drapeau écologique inspiré du drapeau américain mais avec d'autres tons : vert et blanc. Le vert symbolisant le retour à la nature et le blanc, la pureté de l'air", ajoute le conseiller d'Étopia.
Les débuts colorés d'Écolo
En Belgique également, le vert est utilisé dans certaines publications, comme Le manifeste des Amis de la Terre en 1977, et par les premiers regroupements politiques qui se revendiquent de l'écologie, comme Wallonie Écologie en 1978 ou Europe Écologie en 1979. "La première fois que le vert est vraiment repris par un parti en tant que tel, c'est en Allemagne en 1980. Il y a donc une logique à ce qu'Écolo reprenne le vert dans son logo lors de sa fondation, en 1980 également : le fameux logo de l'arbre coupé d'où renaît un rameau vert. Cela n'a pas fait débat puisque le vert était déjà largement utilisé. Puis le vert a dépassé sa seule définition de couleur pour devenir un sigle politique. Les écolos sont d'ailleurs désignés comme "les verts", la couleur se confond avec leur identité politique. Même pour des communications en matière environnementale qui ne concerne pas le parti, le mot vert est systématiquement employé."
Le vert a dépassé sa seule définition de couleur pour devenir un sigle politique. Les écolos sont d'ailleurs désignés comme "les verts", la couleur devient leur identité politique."
Une raison tactique
Plus tactiquement, l'utilisation du vert était aussi pour les écolos une manière de se démarquer politiquement du rouge des socialistes et des communistes ainsi que du bleu des libéraux. "Le vert permettait aux premiers mouvements qui se revendiquaient de l'écologie politique de montrer qu'il n'avait rien à voir avec les partis traditionnels et représentaient une alternative", complète le chercheur d'Étopia. "Faire de la politique autrement" est d'ailleurs l'un des slogans emblématiques d'Écolo en Belgique.
