Le bonheur d'un caricaturiste
À défaut d'être romancier, Mohamed Nedali aurait pu être, on veut le croire, un de ces caricaturistes dont sont particulièrement friands tous les citoyens du Maghreb, à l'exception notable de leurs dirigeants.
- Publié le 29-12-2009 à 12h05
- Mis à jour le 29-12-2009 à 12h53
À défaut d'être romancier, Mohamed Nedali aurait pu être, on veut le croire, un de ces caricaturistes dont sont particulièrement friands tous les citoyens du Maghreb, à l'exception notable de leurs dirigeants. Professeur de français au lycée de Tahannaoute dans le Sud marocain après des études à Nancy, cet écrivain avait publié en 2006 un premier roman inclassable. Satire sociale teintée de sensualité, "Morceaux de choix" racontait les amours d'un apprenti boucher dans une médina de Marrakech que les touristes de passage dans cette Mecque des voyages organisés ne verront jamais. Sans ménagement, il y décrivait en effet, avec une fausse naïveté, les déchirements d'une société tiraillée entre ses traditions surannées et son appétit de vivre.
Trois ans ont passé et la verve de l'écrivain s'est encore aiguisée. Sous un titre apparemment anodin – "Le bonheur des oiseaux" – il passe de la satire à la caricature débridée en racontant la visite inopinée de l'épouse du président des Etats-Unis dans une bourgade de montagne proche de Marrakech. La présidente a visité l'endroit au temps de son insouciante jeunesse et a gardé le souvenir, teinté d'amitié, d'un guide qu'elle veut absolument revoir en même temps que les paysages qu'il lui avait fait découvrir avec éloquence. Charmant caprice qui va semer, dans un voyage officiel par ailleurs réglé au millimètre, une pagaille d'autant plus totale qu'elle s'inscrit la veille de la sacro-sainte fête de l'Aït el Kébir.
Anecdote banale en soi qui, sous la plume de Mohamed Nedali, sert de prétexte à une satire d'anthologie. Sous une plume à l'humour cette fois franchement féroce, on y découvre une société dans laquelle le citoyen moyen l'est assurément sous la férule du Makhsen, terme générique qui définit une autorité quelle qu'elle soit, suffisante et obtuse, d'un égoïsme dont l'aveuglement croît à mesure qu'on remonte dans la hiérarchie.
La férocité du trait le dispute ici à la drôlerie des situations. Particulièrement savoureuse, en effet, la visite de la présidente dans une école où le représentant du ministre entend que les élèves s'adressent à la visiteuse dans un anglais dont ils n'ont jamais entendu le premier mot. Cruelle est, quant à elle, la mise en place du traditionnel bain de foule – évidemment spontané ! – qui mobilise les villageois de toute une région, transportés comme du bétail dans des véhicules réquisitionnés et condamnés à faire pendant des heures le pied de grue sous le soleil en attendant le cortège officiel.
Les officiels assoiffés d'honneurs feront les frais de l'amitié retrouvée entre l'épouse du président et son ancien guide. Ils tenteront de se venger en lui reprochant une des rares phrases que, timide, il a osé adresser à la visiteuse. Cerise sur un gâteau à déguster sans modération. À condition de prendre la mesure de cette caricature dont la moralité, il faut le dire, déborde largement les frontières qui lui servent de décor.
© La Libre Belgique 2009
Le bonheur des moineaux Mohamed Nedali L'Aube 204 pp., env. 17 €
