Être tout, sinon n'être rien !
Certains êtres nous fascinent par leurs excès même. Ils sont incandescents jusqu'à flirter avec la mort, avec le vide, pour mieux sentir la vie. Ils rejettent toute idée d'existence simple. Ils ne peuvent ressentir la vie qu'en la bousculant jusqu'à risquer d'en mourir.
- Publié le 29-12-2009 à 12h10
- Mis à jour le 29-12-2009 à 12h55

Certains êtres nous fascinent par leurs excès même. Ils sont incandescents jusqu'à flirter avec la mort, avec le vide, pour mieux sentir la vie. Ils rejettent toute idée d'existence simple. Ils ne peuvent ressentir la vie qu'en la bousculant jusqu'à risquer d'en mourir. "Éprouver la mort en continuant de vivre, ou vivre à hauteur de mort : ce que voulurent ces hommes que seuls attiraient les extrêmes", écrit Christine Jordis dans "L'aventure du désert". Georges Bataille, dans son essai "L'Érotisme", a analysé cette jouissance qui est celle du mystique comme de l'expérience érotique, celle du glissement au-delà de nous-mêmes, vers l'extinction de soi, la non-existence, aller au-delà des limites qui nous définissent mais nous arrêtent aussi.
Elle eût pu étudier Rimbaud ou Sainte Thérèse d'Avila. Elle a choisi deux icônes de "saints-soldats", amoureux du désert : Charles de Foucauld et T.E. Lawrence.
Christine Jordis rappelle les étapes de leurs vies et les met en parallèle, pour tenter de comprendre ce que fut leur moteur. Elle cite Malraux qui, dans un livre consacré à T.E. Lawrence, disait très justement : "Il jugeait négligeable tout ce qu'il avait atteint, moins important que ce qu'il avait rêvé d'atteindre. Et s'il n'était pas l'homme qu'il croyait être, alors il n'était rien." N'être rien, sinon la perfection : orgueil sans doute, névrose certainement, mais qui nous fascine toujours. Charles de Foucauld abandonnant la richesse, ses amis et l'armée, pour vivre à Nazareth puis à Tamanrasset, plus pauvre que les plus pauvres, dormant sur le sol, ne mangeant rien et fustigeant son corps. Ou Lawrence abandonnant l'armée après la gloire du Moyen-Orient pour y rentrer ensuite comme simple soldat soumis à toutes les vexations. On y a vu chez Lawrence du masochisme (il vécut une scène "primitive" de fouet qui l'avait sexuellement excité et qu'il tentait, dit-on, de reproduire). Mais le fond, chez Foucauld comme Lawrence, est bien de dépasser les limites du monde dans un désir de se fondre dans le vide. Ils ont voulu être des chefs, ils l'ont été. Foucauld a aidé le colonisateur français, informé l'armée, étudié la langue touarègue. Lawrence a voulu forger le Moyen-Orient. L'action dans laquelle ils se lançaient sans compter était pour eux une autre forme d'ascèse qui les jetait loin d'eux-mêmes, "pour éteindre la pensée qui nous tourmente et nous divise, pour combler cet écart par une violence qui arrache à nous-mêmes".
Si l'action les a déçus, le désert les comblait. Car dans ce lieu sans limites, chacun ne se retrouve qu'avec soi-même et ce soi-même se dissout dans le paysage. Lawrence écrivait : "L'abstraction du paysage désertique me nettoyait, me libérait l'esprit de sa grandeur inutile, grandeur obtenue non par l'addition de la pensée à son vide, mais par sa soustraction." Le moi est anéanti dans l'immensité libératrice.
© La Libre Belgique 2009
L'aventure du désert, Christine Jordis Gallimard, 280 pp env. 17,90 €.
