Trois voix allemandes

C'est ce qu'on pourrait appeler une rencontre au sommet ! Entre 1943 et 1955, Thomas Mann (notre photo) et Theodor Adorno, que vingt-huit ans séparaient, ont échangé une correspondance à la fois amicale, érudite et empreinte de considération réciproque.

Jacques Franck
Trois voix allemandes
©D.R.

C'est ce qu'on pourrait appeler une rencontre au sommet ! Entre 1943 et 1955, Thomas Mann (notre photo) et Theodor Adorno, que vingt-huit ans séparaient, ont échangé une correspondance à la fois amicale, érudite et empreinte de considération réciproque. Elle se lit avec le plus vif intérêt pour peu qu'on s'intéresse à la culture allemande, dont ils étaient, l'un et l'autre, d'éminents acteurs. Mann avait derrière lui une œuvre romanesque considérable, qui lui avait valu le Prix Nobel de littérature : "Les Buddenbrook", 1901, "Tonio Kröger", 1903, "La Mort à Venise", 1912, "La Montagne magique", 1924. Adorno était à la fois musicien, élève de Berg et Schoenberg, et philosophe d'inspiration marxiste, membre de l'Institut de recherches sociales, connu sous le nom d'Ecole de Francfort.

Les deux hommes vivaient en exil en Californie, leur rencontre se fit sous le signe de la musique. En octobre 1943, Mann, plongé dans la rédaction du "Docteur Faustus", a invité Adorno pour solliciter ses critiques et ses conseils à propos de la sonate op. 111 de Beethoven. Le lendemain, il le remercie pour "la riche soirée d'hier", et lui pose de nouvelles questions du genre : est-ce dans le deuxième mouvement de cette sonate que la mélodie se trouve confiée à la ligne des accords, plus qu'aux notes répétées à l'identique par la main droite ? Débute alors un échange de vues et d'informations au sujet de leurs travaux respectifs, de l'état de l'Allemagne, du livre d'Adorno sur Wagner, etc. Quelquefois leur relation tiédissait mais reprenait bientôt avec vigueur. A la mort de Mann, Adorno est incapable d'écrire autre chose à sa veuve que "je l'ai beaucoup, beaucoup aimé".

Cette correspondance, assortie de nombreuses notes explicatives, est traduite à la perfection par Pierre Rusch. C'est un bonheur de planer pendant quelques heures à la hauteur de deux beaux esprits qui s'admirent et se respectent, et dont la rencontre était a priori improbable : celle d'un héritier bourgeois de la grande tradition humaniste allemande et d'un sociologue marxiste féru de musique dodécaphonique.

Autre grande voix du monde germanophone : Ingeborg Bachmann (1926- 1973), dont l'oeuvre est considérée aujourd'hui comme une des plus essentielles de la seconde moitié du XXe siècle dans l'aire germanique. Cette Autrichienne, née à Klagenfurt, avait soutenu à l'université de Vienne, en 1950, une thèse sur Heidegger qu'elle osa critiquer ; publia son premier recueil de poèmes en 1953; fit la couverture de l'hebdomadaire "Der Spiegel" en 1954; ne publia pratiquement plus que de la prose après 1958. Sa beauté, sa sensualité, ses liaisons difficiles avec des hommes célèbres, Paul Celan, Max Frisch qui l'épousa, le compositeur Hans Werner Henze, ainsi que sa mort, à Rome, de brûlures suite à un accident de voiture, l'ont entourée d'une aura noire.

Reste l'oeuvre, dans laquelle Françoise Rétif voit la continuité d'une quête. Dans le "Dictionnaire du monde germanique" (Ed. Bayard), elle observe qu'Ingeborg Bachmann n'eut de cesse de stigmatiser, en poésie et en prose, les diverses manifestations, dans la société des années 50 à 70, de ce qu'elle nommait obstinément "fascisme". Son œuvre reflète aussi la quête d'identité et la lutte désespérée de l'écrivain confronté au risque de son impuissance dans le monde moderne, ainsi que la quête d'une femme en mal d'accomplissement au sein d'une tradition dont elle hérite tout en voulant la transformer.

Actes Sud lui consacre un volume de sa collection Thesaurus. S'y trouvent réunis toutes les nouvelles, les ébauches du cycle "Façons de mourir", et divers textes, parmi lesquels ses "Lettres à Félicien", écrites à vingt ans à un correspondant imaginaire, et ses leçons de Francfort, où elle fut, en 1959-1960, le premier professeur invité à une chaire de poétique nouvellement créée. Certains de ces textes avaient déjà paru chez Actes Sud en éditions séparées.

© La Libre Belgique 2009


Correspondance Theodor Adorno - Thomas Mann Ed. Klincksieck, 134 pp. env. 18 € Œuvres Ingeborg Bachmann Actes Sud, 746 pp. env. 30 €

D'autres lecteurs ont également lu

Les + consultés

Vous êtes hors-ligne
Connexion rétablie...