Bertrand Piccard : "Le monde des écologistes doit arrêter d'effrayer les gens avec des sacrifices"
L'explorateur suisse prépare activement son tour du monde dans un avion à hydrogène prévu pour 2028. "Le cockpit sera petit et on va devoir vivre à bord durant neuf jours sans atterrir". Bertrand Piccard était aussi de passage à Bruxelles pour présenter son manifeste pour un monde "plus efficient" aux politiques européens. "Nos propositions sont favorables à tout le monde, des plus bas revenus aux plus aisés. Même les partis les plus à droite y trouveront leur compte".

- Publié le 17-03-2024 à 14h01

Et c'est reparti pour un tour. Après le ballon et l'avion solaire, c'est à l'intérieur d'un biplace à hydrogène que Bertrand Piccard s'apprête à réaliser une nouvelle première : celle de réaliser un tour du monde, sans escale et en neuf jours, avec un aéronef muni de cette énergie verte. Un nouvel exploit qui est presque devenu la routine du Suisse. "Je suis issu d'une famille d'explorateurs, explique-t-il. Mon grand-père (qui a inspiré le personnage du professeur Tournesol de Hergé, NdlR) a réalisé les deux premières ascensions stratosphériques en inventant la cabine pressurisée, en 1931 et 1932. Il était professeur à l'ULB à Bruxelles. Il a travaillé avec Ernest Solvay et avait de bons contacts avec le Roi Albert 1er. Mon père a été le premier être humain à descendre à plus de 11 000 mètres dans les océans avec un bathyscaphe !"
Dès le biberon, Bertrand Piccard est amené à côtoyer des pionniers tels Charles Lindberg, l'apnéiste Jacques Mayol ou les astronautes du programme spatial américain. "J'étais complètement plongé dedans. Je me suis dit que c'était normal que je devienne explorateur".
"J'ai une vie où je n'ai pas beaucoup le temps de ne rien faire. C'est un peu pesant".
Mais à l'adolescence, le jeune Piccard se cherche. "Il y avait eu des gens sur la Lune, etc.… Je me demandais ce que je pouvais encore explorer. Je me suis donc lancé dans l'exploration intérieure, avec la psychiatrie, la psychothérapie et l'hypnose". L'envie d'exploits terrestres revient toutefois rapidement. "Un jour, le pilote belge Wim Verstraeten m'a proposé de traverser l'Atlantique en ballon, puis de là est venu le projet du tour du monde sans escale avec Breitling que nous avons finalement réussi, après plusieurs échecs, en 1999". La suite est connue : entre préparation et réalisation, le projet Solar impulse du tour du monde en avion solaire prendra en tout quinze ans de la vie du Lausannois. "Je garde du temps pour des voyages et du sport en famille, comme le kitesurf ou le ski. J'ai une vie où je n'ai pas beaucoup le temps de ne rien faire. C'est un peu pesant, car je ne suis pas un hyperactif"
Bertrand Piccard est aussi un papa très fier de ses trois filles. "L'une est avocate, l'autre architecte et la dernière consultante. Toutes les trois ont le même état d'esprit de pionnier dans leur vie. Elles m'ont toujours encouragé dans mes projets et jamais elles ne m'ont dit : "Fais attention, papa". C'est une vraie force. On devrait beaucoup plus enseigner cet esprit de pionnier et arrêter de ne se baser que sur le passé pour prendre des décisions. Les doutes, l'inconnu, cela stimule la créativité. Remettre en cause les certitudes, les paradigmes, ne pas avoir peur d'échouer, … : cela manque énormément dans les écoles où l'on fabrique des robots et pas des explorateurs".
Vous êtes à Bruxelles pour présenter votre manifeste au monde politique européen. Que comporte ce document ?
L'idée est de faire comprendre que tout notre système de vie peut être rendu plus efficient. Il y a des cercles vertueux à construire : on peut faire mieux en consommant moins, à un prix plus bas et en créant ainsi moins de pollution. Nous avons répertorié 1 600 solutions qui sont immédiatement commercialisables, économiquement viables et qui protègent l'environnement. Chacun y retrouve aussi son avantage. Nos propositions sont favorables aux ménages aux revenus les plus faibles, aux écologistes, aux partis de centre-droit car cela permet de créer de l'entrepreneuriat. Même les partis les plus à droite, attachés à la souveraineté, s'y retrouveront. Produire localement notre énergie augmentera ainsi notre souveraineté énergétique. L'écologie devrait être un facteur fédérateur.
C'est loin d'être le cas actuellement, pourquoi ?
Le monde est beaucoup trop clivé entre ceux qui veulent maintenir le système actuel le plus longtemps possible, au risque de créer une crise écologique majeure, et ceux qui veulent le démolir, au risque de provoquer une catastrophe économique majeure. Mais il y a une troisième voie qui consiste à changer le système actuel pour le rendre plus efficient. Et on peut le faire car on a désormais les solutions qui permettent ce changement. Le problème est que trop de gens ne croient pas que ces solutions existent.
Soit vous continuez comme ça le plus longtemps possible, soit vous vous révoltez et lancez de la sauce tomate sur un tableau, ce qui ne marche pas et ne donne pas une image attirante de l'écologie".
Vous plaidez donc pour un changement des mentalités ?
Il y a un immense travail d'éducation à faire vis-à-vis des jeunes, des adultes et des mondes politique, économique et écologique. Les grands échecs dans l'histoire de l'humanité n'ont pas été dus à des erreurs, mais au fait qu'on reproduisait trop longtemps des choses qui marchaient autrefois. Et tout à coup, cela ne marche plus et le système s'écroule. Aujourd'hui, si vous n'avez pas un esprit de pionnier, vous pensez qu'il n'y a pas d'issue. Dès lors, soit vous continuez comme ça le plus longtemps possible, soit vous vous révoltez et lancez de la sauce tomate sur un tableau, ce qui ne marche pas et ne donne pas une image attirante de l'écologie.
Quand on exclut certaines voitures de Bruxelles, le message est perçu comme punitif. Il faut changer ce narratif en montrant tous les aspects positifs de ce changement".
L'écologie n'exclut-elle pas les plus bas revenus ? Les voitures les plus polluantes, mais aussi les moins chères, sont interdites de certains centres urbains, les aliments bio ne sont pas bon marché,…
On peut critiquer les gens les plus pauvres car ils ont des voitures polluantes et les plus riches car ils ont des yachts. Quand on exclut certaines voitures de Bruxelles, le message est perçu comme punitif. Il faut changer ce narratif en montrant tous les aspects positifs de ce changement, en montrant les avantages économiques qu'il va amener. Une voiture électrique est plus chère à l'achat, mais elle est beaucoup plus rentable sur le long terme, tout comme installer une pompe à chaleur chez soi permet de voir s'écrouler ses factures d'énergie. Je ne promeus ni les sacrifices, ni ce qui est trop cher, mais ce qui est économiquement rentable pour la majorité des citoyens.
Mais tout le monde ne peut pas se permettre ce lourd investissement de base que représente une voiture électrique ou une pompe à chaleur.
Il est clair que c'est un investissement de base important. Si on ne peut pas l'assumer soi-même, il faut qu'on mette en place des emprunts à taux zéro ou des garanties à l'investissement, c'est-à-dire des fonds qui puissent garantir le risque de l'emprunt. Le système est bien connu et fonctionne très bien, mais il faut l'instaurer à grande échelle. C'est très important que les revenus les plus modestes puissent bénéficier de cet avantage économique pour changer leur manière de consommer.
Plus vous prônez les sacrifices, plus vous créez des résistances".
Faudra-t-il changer nos comportements pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré ? Ou la technologie permettra de s'en sortir ?
Plus vous prônez les sacrifices, plus vous créez des résistances. En Europe, le Green Deal est de plus en plus attaqué car on le présente comme sacrificiel. On demande aux agriculteurs, aux automobilistes, aux gens en général de faire des sacrifices. Mais la décroissance n'est pas une solution. Il existe, au contraire, des solutions qui concilient intérêts économiques et écologiques. La neutralité carbone de la Belgique ne va pas changer le monde, mais toutes ces mesures vont améliorer la qualité de vie des Belges. Ce n'est pas qu'une question d'écologie, mais aussi de santé publique. Huit millions de personnes meurent chaque année à cause de la mauvaise qualité de l'air. On empoisonne des gens avec de la nourriture de mauvaise qualité : la malbouffe est responsable de cancer, d'obésité, de troubles cardiovasculaires, etc. .
Certains estiment que la technologie ne résoudra pas tout…
Si la Belgique se met en décroissance, cela ne va rien changer au problème du changement climatique. Il faut être réaliste et arrêter de se regarder le nombril. L'Amérique du Sud, l'Afrique, les USA et l'Asie vont continuer à se développer économiquement. Pour avancer sur la question climatique, il faut donc faire bouger l'industrie mais aussi les écologistes. Le monde des écologistes doit arrêter d'effrayer les gens avec les sacrifices.
Aujourd'hui, trois quarts de l'énergie produite est gaspillée, soit via des comportements aberrants soit via des systèmes non efficients".
Que faut-il faire alors ?
Il faut moderniser nos systèmes et infrastructures qui sont archaïques, inefficients et obsolètes. Aujourd'hui, trois quarts de l'énergie produite sont gaspillée, soit via des comportements aberrants soit via des systèmes non efficients. On ne pourra jamais remplacer par du renouvelable l'entièreté des énergies fossiles qu'on consomme aujourd'hui. Mais si on s'attaque à ces inefficiences, il faudra trois 3 fois moins d'énergie pour répondre aux besoins actuels c'est ça qui rendra à l'Europe sa compétitivité et augmentera le pouvoir d'achat de ses citoyens, même des plus modestes.
Quelles sont ces inefficiences ?
Les data centers, par exemple, fonctionnent en permanence pour conserver des données d'assurances, d'hôpitaux, de tribunaux pendant 20 ans. Ces données ne sont pas stockées sur un disque dur, mais dans un data center. Une solution serait de traiter les archives différemment du reste des données. Autre exemple : la société belge Bekaert propose des agrafes qui permettent de diminuer l'usage du béton et des armatures métalliques dans la construction. Mais cette solution, qui réduit les émissions de CO2, n'est pas beaucoup utilisée.
Les énergies renouvelables sont moins chères que les énergie fossiles dans presque toute l'Europe".
Vous pensez que le renouvelable peut fournir l'entièreté de nos besoins énergétiques ?
Le renouvelable, ce n'est pas uniquement les éoliennes à proximité des villages. Il y a aussi le solaire, les turbines des petites rivières et canalisations, la biomasse, les déchets agricoles transformables en biogaz, la géothermie. Il faut savoir que 99 % de la masse de la planète a une chaleur supérieure à 1 000 degrés. On devrait aller chercher cette chaleur plutôt que brûler du pétrole et du gaz pour en créer.
Est-il possible de financer cette transition, vu les budgets serrés des Etats ?
Les énergies renouvelables sont moins chères que les énergies fossiles dans presque toute l'Europe. Au Portugal, l'électricité produite avec le solaire ne coûte que 1,5 centime par KWh. Il faut donc arrêter les fake news et dire aux gens que la transition énergétique permettra, sur le long terme, d'économiser de l'argent.
Les États peuvent-ils s'endetter davantage pour financer ces lourds investissements de départ ?
Un pays qui investit dans des systèmes permettant d'avoir une énergie moins chère, une hausse de la compétitivité, une augmentation du pouvoir d'achat et une baisse des dépenses de santé va y gagner en développement économique, en redistribution sociale, en impôts… Si c'est pour financer cela, un Etat peut s'endetter. Si c'est pour aider les citoyens à payer leurs factures de gaz et de mazout, non.
J'ai envie d'arrêter avec cet éco-pessimisme, cette éco-anxiété qui ne mènent à rien du tout".
Que faut-il faire concrètement ?
Il faut former de la main-d'œuvre pour rénover le parc immobilier, construire les infrastructures énergétiques, collecter l'énergie perdue des data center, des usines, des douches… En outre, rendre le monde efficient et moderne permettrait de créer de l'enthousiasme autour du Green Deal. La décarbonation deviendrait la conséquence de la modernisation de nos sociétés. On doit prendre une à une les centaines de solutions existantes et les implémenter partout où cela a un sens.
Avec Climate Impulse, vous vous préparez à faire un tour du monde avec un avion à hydrogène. Pourquoi ce projet ?
Je me dis que ce serait dommage de m'arrêter en plein chemin (Sourire). Mon tour du monde en ballon était un rêve personnel, Solar Impulse (avion solaire) un symbole de ce qu'on pouvait atteindre avec des énergies renouvelables. Je vois Climate Impulse, comme un projet extrêmement utile pour redonner de l'espoir, se remettre en action. J'ai envie d'arrêter avec cet éco-pessimisme, cette éco-anxiété qui ne mènent à rien du tout. Je veux prendre le sujet le plus difficile à décarboner, à savoir l'aviation et montrer que c'est faisable.
Quand prévoyez-vous de réaliser cette première mondiale ?
Le tour du monde est prévu pour 2028, avec de l'hydrogène vert évidemment, autrement cela n'aurait pas de sens. Raphaël Dinëlli, un navigateur et ingénieur français spécialisé en matière composite, m'accompagnera durant le vol. Il a déjà commencé la construction de l'avion, qui devrait prendre deux ans, depuis le début de l'année. S'ensuivront deux années de tests. Auparavant, on avait travaillé près de trois ans sur le design, les études de faisabilité, avec notamment un bon soutien d'entreprises comme Airbus, Ariane Espace et Daher Aviation. Syensqo, la nouvelle spin-off de Solvay dans les matériaux du futur, nous a rejoints comme premier partenaire principal. Le projet s'annonce bien, avec pleins de choses nouvelles qui vont être mises en place, que ce soit au niveau du fuselage de l'avion, des piles à combustible ou de l'isolation du réservoir d'hydrogène liquide.
Ce qui me fait peur c'est de vivre dans un monde qui brûle un million de tonnes de pétrole par heure (...)Cela, c'est terrifiant. Par contre, voler avec un avion zéro émission qui montre le chemin, je m'en réjouis. Cela va être fantastique."
Vous partirez neuf jours, sans aucune escale prévue ?
Oui. L'avion ne sera pas pressurisé. On va voler à 10 000 pieds, soit 3 000 mètres d'altitude. La grosse difficulté est d'emmener tout cet hydrogène liquide en l'air. On a deux réservoirs de 10 m³ autour desquelles, l'avion doit être construit. Le cockpit sera petit et on devra y vivre à bord.
Cela vous fait-il peur ?
Non, ce qui me fait peur c'est de vivre dans un monde qui brûle un million de tonnes de pétrole par heure, qui change le climat et détruit la biodiversité et pollue. Cela, c'est terrifiant. Par contre, voler avec un avion zéro émission qui montre le chemin, je m'en réjouis. Cela va être fantastique.
Il y a sept ans, vous nous aviez déclaré ; "Dans moins de 10 ans, des avions électriques transporteront 50 personnes sur des avions courts courriers". On semble en être encore loin…
J'assume parfaitement ce que je vous ai dit à l'époque. Il existe déjà des petits avions électriques pouvant transporter quelques personnes et il y a des projets pour des plus grands. Dans trois ans, ce sera techniquement possible d'avoir des avions électriques pouvant transporter peut-être pas cinquante personnes — mais au moins trente. Mais on voit que l'aviation a désormais beaucoup d'intérêt pour l'hydrogène.
