"Si les USA ne veulent pas que la Belgique fasse décoller ses F-35, ils resteront cloués au sol. Il faut bien le comprendre"
L'élection de Donald Trump aux États-Unis va impacter la géopolitique mondiale. Le soutien à l'Ukraine pourrait être réduit. Une occasion à saisir pour l'Europe de la Défense ? Et l'industrie militaire européenne ?

- Publié le 08-11-2024 à 16h53
- Mis à jour le 14-11-2024 à 16h39

Une claque peut-être nécessaire. L'élection de Donald Trump laisse planer d'importantes inquiétudes par rapport au soutien de l'Ukraine en guerre face à la Russie. Mais cet événement permettra-t-il à l'Europe d'enfin se prendre en main ? Et l'industrie européenne a-t-elle les moyens de suivre la cadence ? Entretien avec Federico Santopinto, directeur de recherche à l'Iris (Institut des relations internationales et stratégiques), en charge du Programme Europe, stratégie et sécurité, spécialisé dans l'intégration européenne en matière de défense et de politique étrangère, qui affirme que l'Europe doit se libérer de l'emprise américaine.
La victoire de Donald Trump, c'est une occasion à saisir pour l'Europe et l'industrie de la Défense…
Oui, il faut la saisir. Si on a pu être étonné de l'arrivée de Donald Trump en 2016, aujourd'hui on doit être en mesure de réagir. Et s'attendre à ce que les États-Unis se désengagent progressivement ou peut-être brutalement de l'Europe. Cela forcera les Européens à prendre en charge leur propre sécurité.
"Si l'Europe reste trop lente, on aura la Troisième Guerre mondiale avant qu'on arrive à une Défense européenne."
L'industrie de la Défense va devoir se réveiller. Les USA, ce sont entre 800 et 900 milliards de dollars annuels de dépenses en Défense. L'UE, ce sont 240 milliards d'euros. On va pouvoir suivre la cadence en cas de baisse de soutien à l'Ukraine ?
L'enjeu n'est pas de dépenser autant que les USA. Ils ont un rôle global, en mer de Chine, au Moyen-Orient, etc. Mais il faut être en mesure de sécuriser notre continent sans l'aide des USA. 240 milliards, c'est bien, mais ces dépenses sont fragmentées entre États non coordonnés. Il faut qu'on devienne plus interopérables (que les systèmes d'armements puissent fonctionner ensemble, avec de potentiels échanges de connaissances et de technologies entre autres, NdlR) , qu'on développe une défense européenne. Rester au niveau national, ça ne sert à rien.
Il y a beaucoup de discours en ce sens. Et quelques milliards mis sur la table. Mais concrètement, l'Allemagne achète encore aux USA, il y a des dissensions entre la France et l'Allemagne… On peut arriver à ne serait-ce qu'à une industrie de Défense européenne ?
C'est là qu'il faut changer de vitesse. Si on pouvait accepter la déstabilisation en Europe après l'élection de Trump en 2016, aujourd'hui, on ne peut plus l'accepter. Il va falloir réagir. Les Européens ont été divisés mais ont réussi à mettre une politique de défense inédite, avec des budgets encore limités. Maintenant, il faut trouver de l'argent au niveau de l'UE et renforcer ces programmes. Tout seul, même un pays comme la France, ou comme le Royaume-Uni, ne pourrait pas tenir la cadence face à la Russie, face à la Chine, face aux enjeux d'aujourd'hui.
Il faut un soutien financier sur le long terme afin de développer l'industrie…
L'enjeu est de savoir comment financer cela. On pourrait avoir recours à un recovery fund, un emprunt. On évoque le chiffre de 500 milliards sur 7 ans. On pourrait taxer certains superprofits, etc. Il est possible de trouver de l'argent…
Le dialogue est possible entre pays qui veulent maintenir leurs industries chez eux ?
C'est tout le défi. Les États membres veulent garder leur souveraineté mais se rendent compte qu'ils n'ont plus la taille et la masse nécessaire pour être compétitifs. Ceci dit, avec l'élection de Donald Trump, il faudra bien regarder la réalité en face : s'il y a une chose que la guerre en Ukraine nous apprend, c'est qu'il faut être souverain sur les armes dont on dispose. Les pays d'Europe de l'Est ne voulaient pas couper les ponts avec les USA par le passé mais ils voient bien que les USA traînent désormais des pieds pour soutenir l'Ukraine et mettent des restrictions à l'utilisation de leurs armes. Vous imaginez les Polonais être contraints de téléphoner à Donald Trump pour utiliser les armes américaines qu'ils ont acheté pour se défendre de la Russie ? Non… Je pense que ça va changer de ce côté.
"S'il y a une chose que la guerre en Ukraine nous apprend, c'est qu'il faut être souverain sur les armes dont on dispose"
Est-ce qu'on ne l'a pas déjà dit en 2022, lors de l'invasion de l'Ukraine par la Russie ? N'oublie-t-on pas trop vite les crises ?
Il ne faut pas s'attendre à une révolution, en effet. L'UE ne fait pas de révolution, elle avance à petit pas. Sans doute trop lentement. Et si l'Europe reste trop lente, on aura la Troisième Guerre mondiale avant qu'on arrive à une Défense européenne. Ce serait idiot. Mais il y a une prise de conscience tout de même et ce, depuis 2016.
Est-ce finançable ?
Tous les États européens sont endettés. Il n'y a pas que la Belgique ou la France. Les États ne réussiront pas tous seuls. Il faut une prise de conscience et abandonner un certain repli sur soi-même et ce souverainisme "national". Il faut de l'ambition et du courage.
Réduire la souveraineté au niveau national mais la garantir au niveau européen…
Exactement, il ne faut pas la réduire mais la transférer. La souveraineté nationale n'existe plus depuis longtemps de toute façon, on n'est plus compétitifs. Il faut une souveraineté européenne.
Il y a déjà des rapprochements entre industries et armées françaises et belges.
La Défense belge a le défaut de moins dépenser que d'autre pays européen en pourcentage de PIB mais a l'atout d'avoir entamé des coopérations beaucoup plus développées avec leurs voisins. Les Belges sont en avance et sont un exemple là-dessus. Il faut s'intégrer.
Est-ce qu'acheter US ne peut pas poser problème, comme avec le choix belge d'acheter le F-35 américain ? Nous sommes trop dépendants des US, au niveau des missiles, des avions, des systèmes de communication…
On est complètement à la merci des États-Unis. Notre défense est assurée par les USA et le parapluie nucléaire. Et si les US ne veulent pas que la Belgique fasse décoller ses F-35, ils resteront cloués au sol. Il faut bien comprendre ça. Les Français seraient par exemple probablement favorables à ce que les Ukrainiens utilisent le Scalp pour faire des frappes en profondeur face à la Russie. Mais les USA ne veulent pas et peuvent l'interdire, à cause de composants américains dans ces missiles. On doit avoir l'autorisation de Donald Trump…
Regardez l'intégralité de l'interview dans la vidéo ci-dessus, extraite du Mag Eco, l'émission économique hebdomadaire, première diffusion tous les jeudis sur LN24.