La dépendance énergétique, l'un des talons d'Achille de l'économie européenne
L'Union européenne importe plus de la moitié de son énergie, mais des solutions existent.
- Publié le 12-02-2026 à 06h50

Le sujet des dépendances, notamment énergétiques, sera au menu de la réunion des chefs d'État et de gouvernement des Vingt-sept sur la compétitivité, qui se tiendra au château d'Alden Biesen ce jeudi.
Dans une note intitulée, The EU in a Petrostates and Electrostates World, Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau, respectivement research fellow et research scholar à l'Université de Columbia, évoquent la vulnérabilité européenne engendrée par sa dépendance énergétique.
Les États-Unis sont aujourd'hui le plus grand producteur de gaz et de pétrole du monde, ainsi que le plus important exportateur de gaz naturel liquéfié (GNL).
La Chine, quant à elle, est le plus grand électro-État du monde, selon ces deux expertes. Pékin contrôle ainsi 70 % des capacités mondiales de production de batteries et de panneaux photovoltaïques. L'Empire du Milieu domine également le raffinage des matières premières critiques, nécessaires à la production des technologies vertes.
L'Union européenne (UE), de son côté, est dépendante de ces deux puissances puisqu'elle importe à la fois des hydrocarbures américains et des technologies vertes chinoises. Cela se ressent sur les prix puisque, sur le marché américain, le gaz coûte entre 1,5 et 3,5 fois moins cher qu'en Europe, en fonction du moment.
Comment l'UE peut-elle réduire cette dépendance ? Tentative de réponse.
Commençons par le constat. Selon l'agence européenne de statistiques Eurostat, l'UE a importé 54 % de l'énergie qu'elle a consommée en 2024. Elle a ainsi importé 90 % de son pétrole et produits pétroliers ainsi que 70 % de son gaz naturel (par gazoducs ou par bateaux).
Réduire la dépendance énergétique européenne passera donc par la réduction de sa consommation d'énergies fossiles, qui sont en grande majorité importées. C'est l'un des objectifs du plan REPowerEU, adopté en mai 2022, après l'invasion à large échelle de l'Ukraine par la Russie.
Tripler le parc renouvelable européen
En revanche, les énergies bas carbone sont majoritairement produites localement : qu'il s'agisse des énergies renouvelables, des biocarburants ou du nucléaire. Leur déploiement permettrait donc automatiquement de réduire les importations d'énergie.
Mais dans quelles proportions ? Et à quelle échéance ? Le centre de réflexion Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA) nous a aidés à répondre à ces questions.
Selon l'IEEFA, il serait envisageable de réduire de 50 % la dépendance de l'Union aux importations d'énergie, à l'horizon 2 050. Ce qui impliquerait que l'Europe n'importe plus qu'environ 25 % de son énergie, une sacrée avancée.
Pour ce faire, il faudrait ajouter 600 à 700 GW de capacités photovoltaïques, installer 400 à 500 GW de capacités éoliennes supplémentaires ainsi que légèrement augmenter la taille de notre parc nucléaire (pour atteindre 100 à 120 GW).
Au niveau du photovoltaïque et de l'éolien, cela signifie une multiplication par trois du parc, par rapport à la situation à la fin 2024. Pour le nucléaire, cela signifie une légère augmentation du parc actuel (+ 14 %).
Enfin, selon l'IEEFA, il faudrait également mieux exploiter le potentiel de l'hydroélectricité, de la biomasse et de la géothermie.
Mais est-il possible d'avancer rapidement dans cette direction ? "Oui, estime Ana Maria Jaller-Makarewicz, Lead Energy Analyst à l'IEEFA. Entre 2021 et 2024, la consommation de gaz a été réduite de 20 % dans l'UE. Cela s'est produit avec le déploiement des énergies renouvelables et des politiques visant à réduire la consommation de gaz."
D'une dépendance à l'autre ?
Mais qu'en est-il du risque de dépendance technologique vis-à-vis de la Chine si l'Union européenne se tourne massivement vers les énergies renouvelables où la domination chinoise est écrasante ? Car, comme l'explique Jonathan Bruegel, Power Sector Analyst à l'IEEFA, "au niveau de la technologie photovoltaïque, les cellules, les plaquettes, les modules, le polysilicium et les onduleurs sont massivement importés depuis la Chine".
En ce qui concerne le secteur éolien, "l'Europe dispose d'une base industrielle plus solide, notamment pour les tours, les fondations et les câbles". "Néanmoins, l'industrie éolienne européenne dépend toujours des importations pour certains éléments clés tels que les générateurs et les composants électroniques", précise Jonathan Bruegel.
Quid du nucléaire ? "L'Europe jouit d'un haut degré de souveraineté dans la technologie nucléaire, la plupart des réacteurs étant basés sur des conceptions et un savoir-faire européens", avance Jonathan Bruegel. Néanmoins, le combustible d'uranium provient du Kazakhstan, du Canada, de l'Australie, du Niger, de la Namibie et de la Russie, ce qui perpétue une certaine dépendance.
Des onduleurs européens ?
Ceci dit, l'un dans l'autre, les dépendances induites par les énergies renouvelables et le nucléaire semblent moins problématiques que celles engendrées par les importations de gaz et de pétrole. En effet, ces combustibles fossiles doivent être importés en permanence : un conflit ou un embargo pourraient donc avoir des conséquences très rapidement sur notre sécurité d'approvisionnement. Surtout vu l'importance prise par les États-Unis dans l'approvisionnement en gaz de l'Union européenne (27 % de notre approvisionnement en 2025).
Quoi qu'il en soit, il serait nécessaire de s'attaquer à certains problèmes posés par la dépendance européenne vis-à-vis de la Chine dans le domaine des technologies vertes. "Si l'Europe accélère l'électrification sans renforcer ses propres capacités technologiques et industrielles, elle risque de troquer sa dépendance aux énergies fossiles contre une dépendance technologique", alertent ainsi Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau.
Selon ces expertes, des solutions existent. Il ne servirait à rien de vouloir produire en masse des panneaux photovoltaïques ou des batteries basiques sur le sol européen. En revanche, il faudrait bâtir une "indépendance industrielle" dans certains "domaines critiques". Et de citer la gouvernance des données, les onduleurs des panneaux photovoltaïques, les logiciels de pilotage du réseau électrique, les interfaces digitales, la cybersécurité, l'électronique de puissance… "Ces composants peuvent être piratés ou manipulés à distance, ce qui rend leur contrôle essentiel pour la souveraineté européenne", expliquent Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau.
Aux yeux de nos interlocutrices, l'UE devrait s'appuyer sur des partenaires de confiance pour développer un système énergétique plus résilient : le Japon, la Corée, le Canada, l'Australie, la Norvège, la Suisse et le Royaume-Uni.
La facture des importations d'hydrocarbures, à charge de l'UE, est montée à 700 milliards d'euros en 2022 en raison de la flambée du prix du gaz.
Par ailleurs, un système énergétique décentralisé, composé par exemple de batteries et de capacités renouvelables, pourrait s'avérer plus robuste. "Un système décentralisé ne présente pas de point de défaillance unique, avancent les deux spécialistes. Ceci contraste avec les conséquences de la perte d'un seul pipeline, d'un seul terminal GNL ou d'une seule ligne haute tension."
Enfin, elles rappellent que la facture des importations d'hydrocarbures, à charge de l'UE, est montée à 700 milliards d'euros en 2022 en raison de la flambée du prix du gaz (avant de retomber à 370 milliards en 2024). À long terme, la transition énergétique pourrait diminuer cette facture, même s'il faudra investir dans des équipements.
