Paul Grosjean, le passeur de la mémoire architecturale de la capitale : "Bruxelles est la ville des trésors cachés"
Le portrait de La Libre Immo | Journaliste de formation, écrivain par passion, Paul Grosjean s'est donné une mission : raconter Bruxelles à travers ses demeures, ses jardins et les récits humains qui les habitent.

- Publié le 26-01-2026 à 11h39

À 68 ans, Paul Grosjean se définit lui-même comme "un dinosaure de la presse". Une formule teintée d'autodérision pour mieux rappeler un parcours dense, nourri de décennies de journalisme et d'un attachement viscéral à Bruxelles. "Je suis journaliste de formation, et c'est très important pour moi, insiste-t-il. Je ne suis ni historien, ni architecte. Mon travail, c'est de vulgariser, de raconter, de faire du récit."
Fondateur de la revue Lobby, longtemps adossée au groupe Venture Media, Paul Grosjean revendique aujourd'hui une liberté totale : celle du narrateur. "Je ne fais pas du roman historique, je fais du récit historique. Tout est basé sur des faits réels, vérifiés. Mais j'assume une part de subjectivité."
Son credo : une trame claire, des personnages, une histoire. "Derrière chaque bâtiment, il y a des hommes, des femmes, des familles, des créateurs. C'est ça qui m'intéresse."
Ce regard singulier irrigue la série Les plus belles demeures de Bruxelles, publiée dans Essentielle Immo, puis prolongée dans le livre Entre murs et jardins, aux éditions Aparté. "Le livre est une version augmentée de la série journalistique, explique-t-il. J'y ai ajouté des demeures, des focus, et surtout une dimension iconographique essentielle."
Le travail de la photographe Mireille Roobaert y joue un rôle clé. "Son regard réinvente ces lieux. La couverture, prise à la Maison van Buuren avec vue sur les jardins, résume parfaitement l'esprit du livre."
Il y a quatre critères : l'architecture extérieure, l'architecture intérieure, la décoration ou les collections, et — j'insiste lourdement — les parcs et jardins.
Car chez Paul Grosjean, les demeures ne se réduisent jamais à leur façade. "Il y a quatre critères : l'architecture extérieure, l'architecture intérieure, la décoration ou les collections, et — j'insiste lourdement — les parcs et jardins." Bruxelles, rappelle-t-il, possède un patrimoine vert exceptionnel. "Les Français me le disent eux-mêmes : ça, ils ne l'ont pas à Paris", sourit-il.
À travers ses choix — assumés comme des "coups de cœur" — il dessine une géographie élargie de la capitale. "Le patrimoine bruxellois, ce n'est pas seulement le Pentagone. Il y a Anderlecht, Molenbeek, le nord, le sud, l'est, l'ouest."
Une manière aussi de combattre les clichés, à l'heure où Bruxelles est souvent mise en lumière pour ses fusillades, son insécurité ou ses crises politiques. "Je trouve que les Bruxellois ne sont pas assez fiers de leur ville. Dans mon livre, mon introduction s'intitule : "Bruxelles peut être fière de son patrimoine résidentiel". Bruxelles, qu'on le veuille ou non, est une destination touristique. D'ailleurs, nous venons d'être classé dans le top 20 de CNN des meilleures destinations. En fait, l'image de Bruxelles à l'extérieur est meilleure que dans Bruxelles", avance-t-il.
Avec une qualité principale : son patrimoine architectural. "Ce qui frappe les touristes, quels qu'ils soient, c'est la qualité du patrimoine. Évidemment, nous sommes très imbibés de France, très influencés par la France. Bruxelles, c'est l'antithèse de Paris. Paris, c'est haussmannien : grands ensembles, linéaire, spectaculaire. Bruxelles, c'est le chaos, lance-t-il. Vous pouvez aller dans une rue, voir des maisons horribles, et puis entre deux immeubles, tomber sur une pépite Art nouveau ou Art déco. Donc moi, j'écris en français et j'essaie d'intéresser le public bruxellois à son patrimoine. Parce que je considère que le premier porte-parole, le premier ambassadeur de Bruxelles, c'est l'habitant de Bruxelles."
Son engagement est aussi politique au sens noble. "Tous ceux qui habitent Bruxelles sont Bruxellois, quelles que soient leurs origines. Et tous devraient s'intéresser à ce qui s'y passe."
Paul Grosjean n'élude pas les destructions passées, comme la "bruxellisation", les demeures disparues, ou les occasions manquées. Mais il préfère souligner les mobilisations citoyennes, les sauvetages in extremis, les propriétaires passionnés. "On ne rachète pas l'Hôtel Solvay pour faire de l'argent. Il y a toujours une dimension émotionnelle."
S'il se concentre aujourd'hui sur le patrimoine résidentiel, sa curiosité dépasse largement ce cadre. "Je m'intéresse aussi à l'hôtellerie, au patrimoine royal, aux grandes institutions. J'ai simplement trouvé mon cap : Bruxelles."
Une vocation presque évidente, tant son histoire personnelle est liée à celle des Galeries Royales Saint-Hubert, gérées par sa famille depuis six générations. "Je suis tombé dans la marmite très tôt. J'ai été éduqué au patrimoine."
Paul Grosjean ne prétend pas à l'exhaustivité. "Je n'ai pas épuisé mon stock de trésors", sourit-il. Et de conclure, fidèle à sa posture de passeur. "Mon rôle, avec mes armes de journaliste-écrivain, c'est de donner envie. De faire en sorte que les Bruxellois deviennent les porte-paroles de leur propre ville. Bruxelles est la ville des trésors cachés."
