Iran: une économie potentiellement explosive
Mauvaise gestion, impact des sanctions, la présidence d'Ahmadinejad laisse l'Iran dans une situation très délicate. Cinquante millions et demi d'électeurs iraniens se rendront aux urnes vendredi pour désigner leur septième président.
- Publié le 13-06-2013 à 08h28
- Mis à jour le 13-06-2013 à 08h29

Cinquante millions et demi d'électeurs iraniens (soit deux tiers de la population totale) se rendront aux urnes vendredi pour désigner leur septième président. Pour la très grande majorité d'entre eux, la principale préoccupation est sans nul doute la situation économique de la République islamique. Après deux mandats, le président sortant Mahmoud Ahmadinejad laisse l'Iran dans une situation délicate. Le taux de chômage atteint un sommet jamais approché (17 % officiellement, largement en deçà de la réalité), la dévaluation de la monnaie (le rial) a fait exploser le panier de la ménagère (de 63 %). L'inflation galopante a, quant à elle, beaucoup affaibli la classe moyenne, tandis que les écarts de revenus entre les riches et les pauvres vont grandissant.
En cause, les politiques menées par le gouvernement iranien depuis huit ans, et aussi l'impact des sanctions internationales imposées en raison de sa coopération capricieuse dans le cadre programme nucléaire jugé controversé par l'Occident.
Descendre dans les rues
"Le redressement de la situation économique du pays était déjà l'enjeu principal des élections précédentes voire de celle de 2005", indique Azadeh Kian, politologue et sociologue, spécialiste de l'Iran à l'Université de Paris 7. La différence, aujourd'hui, est que la crise a pris une ampleur telle qu'elle pourrait pousser une population beaucoup plus importante (que celle qui avait manifesté à la suite de la réélection frauduleuse d'Ahmadinejad en 2009) à descendre dans les rues.
Le président populiste a pourtant bénéficié, du moins dans un premier temps, de l'explosion des recettes publiques, auxquelles contribuent largement les exportations de pétrole (grâce au redressement de son prix). Mais en huit ans de pouvoir, Mahmoud Ahmadinejad a préféré financer l'appareil militaire, le programme nucléaire civil (suspecté par la communauté internationale de camoufler un versant militaire). Il a aussi considérablement renforcé le pouvoir des Pasdarans (les fameux "gardiens de la révolution", l'armée idéologique du régime) en accordant à leur conglomérat des concessions publiques (sans émission d'appel d'offres) pour des dizaines de milliards de dollars.
En somme, il a privilégié l'investissement dans les infrastructures (pétrole, gaz, routes, barrages, ports, voies ferrées) au détriment du secteur productif. "D'où l'augmentation du taux de chômage chez les jeunes. Selon des estimations d'économistes iraniens, plus de 50 % d'entre eux seraient au chômage, alors qu'ils sont de plus en plus diplômés. Ceux qui ont les moyens quittent l'Iran pour aller s'installer au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande", affirme Azadeh Kian.
L'Iranien ordinaire est souvent obligé de travailler beaucoup, "de 6h à minuit", dit-elle, voire de cumuler plusieurs jobs, souvent dans l'économie informelle, qui prospère. "La majorité des gens font des petits boulots, y compris les femmes, puisqu'il n'y a pas vraiment de création d'emplois", souligne la spécialiste.
"Dans beaucoup de régions d'Iran, on constate qu'une partie de la population s'est appauvrie en raison de la sécheresse", pointe encore la sociologue, dont les enquêtes l'ont menée notamment auprès des populations pauvres dans les milieux ruraux au cours des vingt dernières années. Selon la Fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH), la moitié de la population iranienne vivrait sous le seuil de pauvreté.
Fragilisation de l'Etat
En bon populiste, Ahmadinejad a aussi affaibli l'appareil d'Etat. Il a limogé de nombreux technocrates pour les remplacer par "des personnes qui lui ont fait allégeance mais qui ne connaissent pas les dossiers et ne sont pas formées", provoquant une perte de savoir-faire.
"Les années Ahmadinejad sont en train de conduire à une fragilisation de l'Etat", dit Mme Kian, à contre-courant de ce qui s'était fait avant lui. Les deux précédents présidents, le modéré Ali Akbar Hachémi Rafsanjani (1989-1997) et le réformiste Mohammad Khatami (1997-2005), avaient œuvré à amoindrir le rôle de l'Etat en mettant en place une politique de réajustement structurel et de privatisations.
"Ce que Khatami et Rafsanjani essayaient de faire, c'était de remplacer l'Etat par le secteur privé. Sous Ahmadinejad, le secteur privé a disparu", compare la sociologue.
A l'époque, les entrepreneurs privés, issus des classes moyennes, créaient une dynamique économique. "Mais ils ont été contraints de fermer boutique parce qu'ils n'ont pas été soutenus par les politiques gouvernementales (d'Ahmadinejad). Ils ont aussi été frappés au premier chef par les sanctions internationales visant l'Iran", précise Mme Kian. D'après elle, il a fallu attendre que les sanctions américaines et européennes (2012) visant le pétrole se conjuguent à celles de l'Onu (dès 2006) pour produire un impact réel.
Selon des responsables iraniens, les revenus de l'Etat en 2012 ont fondu de moitié. Cela a aussi des conséquences sur les redistributions aux populations paupérisées. D'après la spécialiste, "si les sanctions se poursuivent, l'Etat ne pourra plus redistribuer, ou beaucoup moins, donc les émeutes sont à craindre de la part des classes populaires. Cela peut exploser".
