"La situation devient compliquée pour Trump. Or, les Iraniens ont intégré cet élément dans leur stratégie"
Raoul Delcorde nous livre son analyse de la situation au Moyen-Orient et son impact sur la politique américaine. L'ambassadeur honoraire constate "que les paramètres de la négociation sont très compliqués".

- Publié le 11-04-2026 à 11h47

Ce mardi, l'Iran et les États-Unis se sont accordés sur un cessez-le-feu de deux semaines, un peu plus d'une heure avant l'expiration de l'ultimatum lancé par Donald Trump. L'heure est donc aux négociations. Le Pakistan a été désigné pays médiateur dans la guerre au Moyen-Orient. Les pourparlers y ont débuté ce vendredi. Comment envisager la suite des évènements dans cette région, mais aussi aux États-Unis où les midterms approchent ? Analyse avec Raoul Delcorde, ambassadeur honoraire de Belgique et professeur de relations internationales à l'UCLouvain.
Avez-vous été surpris par les évènements de cette semaine : l'ultimatum de Trump à l'Iran qui a laissé place aux négociations ?
Oui, ça m'a surpris parce que, de toute façon, Trump a un rapport à la réalité très particulier. Ses évaluations changent d'un moment à l'autre, en fonction de l'influence que peuvent exercer certaines personnes, ou même Fox News. Il est imprévisible par définition. Je pense qu'il y a trois choses qu'il faut prendre en considération dans la démarche qui a amené Trump à ce qu'il a fait depuis le 28 février (date de la première attaque américano-israélienne, NdlR) et qui sont assez révélatrices de la psychologie.
Premièrement, il y a eu une terrible erreur de jugement de sa part. Il a cru qu'il pouvait dupliquer vis-à-vis de l'Iran ce qu'il avait orchestré au Venezuela. Il a dû se rendre compte que le pouvoir iranien est horizontal et qu'il ne suffisait pas d'abattre le guide suprême pour que tout le régime s'effondre. C'est quelque part irrattrapable parce que le régime est toujours là et ce sont les durs qui sont maintenant au pouvoir.
Le deuxième élément important dans le "decision-making" de Trump, c'est l'influence de Netanyahou. Le Premier ministre israélien, dans la Situation Room, lui a probablement dit "l'Iran est à bout de souffle, vous avez une opération qui peut être mise en place très rapidement, c'est une fenêtre d'opportunité, allez-y". Et il n'a pas consulté son état-major ou à peine, et il a foncé.

Et troisièmement, cet homme a un ego démesuré et quand on lui fait miroiter l'idée qu'il pourrait mettre fin au régime des Mollahs, un peu comme Reagan avait mis fin au régime soviétique et qu'il entrerait dans l'histoire, il l'a avalé.
Comment imaginez-vous la suite ?
Je constate que les paramètres de la négociation sont très compliqués. Ce que semblent demander les Iraniens ne correspond pas du tout à ce que les Américains sont prêts à concéder. Une négociation, par définition, c'est un compromis. Or, si les Iraniens continuent à exiger une forme de droit de péage sur le détroit d'Ormuz, je ne vois pas comment on va pouvoir régler ça facilement. Et deuxièmement, la question nucléaire n'est pas réglée. Or, c'était quand même l'objectif premier des Américains. Donc, "back to square one", on pourrait dire. C'est une semi-défaite, même s'il ne faut pas être binaire. Le pays est à genoux. Le régime est affaibli. L'Iran est isolé. Le guide suprême est mort. Il y a eu un glissement évident du pouvoir vers les Gardiens de la révolution.
Je ne vois pas bien comment on va progresser dans la négociation. Ça ne me surprendrait pas que Trump tourne la page et se dise : "On a gagné militairement. Et on passe à autre chose". Il pourrait aussi, mais ça m'étonnerait un peu, vouloir reprendre la guerre. Enfin, tout est possible. Au fond, le régime iranien est dans la posture d'une guérilla. C'est tout à fait asymétrique : les faibles narguent les forts. Mais ça paraît plutôt leur réussir.
Alors que la base Maga est opposée à l'interventionnisme à l'étranger, Trump est allé à contresens de cette opposition. Pensez-vous que cela aura des conséquences, notamment à l'approche des midterms ?
La base Maga est contre les "boots on the ground" (déploiement de troupes au sol, NdlR). Mais elle aurait accepté l'idée d'une opération rapide qui aurait provoqué un effondrement complet du régime, ce qui était le scénario de Trump. Surtout vu la haine que les Américains éprouvent vis-à-vis du régime iranien, depuis l'affaire des otages de l'ambassade américaine à Téhéran... La prolongation du conflit pourrait avoir des conséquences sur les midterms. Normalement, endéans les 60 jours, le président américain doit rendre des comptes au Congrès. Ca approche... Je ne suis pas sûr que ce sera une partie de plaisir pour lui de devoir expliquer cette "aventure militaire". Même dans son propre camp, beaucoup de questions se posent à ce sujet. On reproche à Trump d'avoir été un peu hypnotisé par Netanyahou et de s'être engagé dans une aventure dont il n'a pas mesuré les conséquences. Cela va plutôt tourner à l'avantage des Démocrates lors des midterms. La situation devient compliquée pour Trump. Je crois que les Iraniens, d'ailleurs, ont intégré cet élément dans leur stratégie. Ils se disent : "On va faire durer". Ils sont capables, dans 15 jours, d'annoncer : "Mais attendez, on a peut-être encore des propositions à vous faire. On est reparti pour 15 jours de négociations". On finit par se rapprocher des midterms.
Les Démocrates ont récemment fait état d'une démence de Donald Trump. Cela pourrait avoir des conséquences ?
Ayant fait des études de grec et de latin, j'accolerais plutôt à Donald Trump le qualificatif de hubris, qui est cette espèce de confiance en soi excessive. Il surestime ses forces et sous-estime celles de ses adversaires. Ce qui va sans doute se passer, c'est qu'on va installer le doute sur les capacités mentales du président, ou peut-être avoir une campagne à travers les réseaux sociaux pour le faire passer pour un fou. Il est obsédé par certaines idées et par son ego. Connaissant les Américains - j'étais en poste aux États-Unis, à Washington pendant quelques années -, je ne pense pas que ce genre de campagne pourrait fonctionner. La basa Maga pourrait dire que c'est monté en épingle, que ce sont de fausses informations...
Selon vous, quels sont les intérêts de Trump au Moyen-Orient ?
Ils sont dans les pétromonarchies du Golfe. Il ne s'en cache pas. C'est notamment son beau-fils, Jared Kushner, qui est à la manœuvre avec toute une série de projets d'investissement ou pour attirer des investissements arabes aux États-Unis dans les projets trumpiens. Ce n'est pas sans intérêt de savoir qu'au Pakistan, qui est maintenant donc le médiateur, le fils de Witkoff, Zak Witkoff, était présent il y a quelques semaines pour un investissement dans le domaine des cryptomonnaies. Dès qu'il s'agit de parler de deal, dès qu'il y a une négociation, il faut qu'il y ait quand même derrière un intérêt financier pour Trump. Les pétromonarchies sont quand même très mécontentes des développements actuels. Ça va être compliqué de reconstruire financièrement un certain nombre de ces pays qui ont été impactés par le conflit.