"Pour une fois, on peut prescrire un médicament qui n'a aucun effet secondaire"
À Sprimont, un centre médical expérimente la prescription de nature pour soigner les patients souffrant de problèmes de santé mentale ou physique.
- Publié le 20-08-2024 à 14h28

"Chaque village a son Histoire et ses histoires. Et moi, j'ai toujours besoin des petites histoires pour raconter la grande. Vous allez donc en entendre beaucoup aujourd'hui. Saviez-vous par exemple que Sprimont fut une commune martyre pendant la guerre ? Et voilà, j'ai déjà trop parlé ! Bon, en route !" Il fait chaud ce mardi 13 août à 9 heures du matin, sur la place des Combattants à Louveigné, l'un des villages de la commune de Sprimont en province de Liège, mais la canicule n'a pas eu raison de l'enthousiasme contagieux de Maurice Schyns, instituteur à la retraite et guide bénévole. Ce matin-là, il accompagne Carine, Christiane et Giacomo, trois patients du CSIC (Centre de santé intégrée des carrières) pour une balade de 7 kilomètres à travers Louveigné.
À grand renfort de cartes géographiques, de documents plastifiés et d'une foule d'anecdotes sur le passé du village, il présente l'itinéraire du jour aux trois promeneurs "Nous allons commencer par marcher sur de l'asphalte pendant un kilomètre, puis nous marcherons dans un bois où nous pourrons profiter de l'ombre. Ça va aller pour tout le monde ? Alors c'est parti !", lance avec un large sourire ce passionné à l'accent wallon appuyé.

Carine, Christiane et Giacomo lui emboîtent le pas, manifestement ravis. "Je passe souvent par ici en voiture, mais quand on est derrière le volant, on ne pense pas à aller regarder ce qui se trouve sur les côtés de la route. Pourtant, il y a des choses magnifiques", se réjouit Carine. Mais la motivation de la sexagénaire ne se limite pas aux attraits esthétiques des paysages. Si elle est présente aujourd'hui, c'est aussi et surtout parce qu'un médecin le lui a prescrit, en guise de remède contre la dépression dont elle souffre depuis un moment.
"Je suis seule et dépressive. Voilà pourquoi je suis là aujourd'hui. Cela commençait à devenir difficile et je suis allée voir un médecin qui m'a obligée à sortir et à rencontrer des gens pour des raisons médicales. Je ne connaissais pas du tout le principe des prescriptions de nature, j'ai donc été assez surprise quand le médecin m'en a parlé, mais j'ai aussi été positivement impressionnée. C'est une sorte de médecine douce, une forme de thérapie à part entière qui me permet de me passer des médicaments", confie-t-elle.
Changement de regard
Deux mois après avoir reçu sa prescription, la sexagénaire observe déjà des résultats. "Je sens que ça me fait du bien. Cela m'incite à faire des balades par moi-même car je me suis rendu compte que j'en étais capable. Et je trouve que cela m'apporte de la sérénité, de la positivité. Je ne vois plus les fossés de la même manière. J'ai eu l'occasion de faire une balade sur le thème de la flore et maintenant, je ne vois plus des mauvaises herbes mais des plantes très riches. Cela a changé mon regard", témoigne-t-elle.

Pour Giacomo, 78 ans, souffrant de diabète, le programme semble également porter ses fruits. "Les balades marchent mieux que l'insuline. C'est plus souple, plus facile. L'insuline, vous en prenez un peu trop et il faut tout rattraper."
Les prescriptions nature ont également permis au septuagénaire de renouer avec des connaissances naturalistes enfouies dans les tréfonds de sa mémoire. "Dans le cadre des prescriptions de nature, j'ai commencé à récolter quelques feuilles d'arbres et à me renseigner sur Google. Ce sont des choses que je connaissais plus jeune parce que mon père était un passionné, alors j'essaye de retrouver mes souvenirs."
Concrètement, les patients qui reçoivent une prescription de nature repartent du cabinet médical avec un carnet qui comprend de multiples propositions d'activités en lien avec la nature. Marcher, s'asseoir dans un parc, s'occuper d'une plante, faire du maraîchage, prendre part à une promenade guidée en sont quelques exemples. Les participants ont également la possibilité de participer à des activités collectives gratuites, comme c'était le cas ce mardi 13 août à Sprimont.
Suivi médical régulier
Comme dans n'importe quel traitement, les patients qui s'inscrivent dans le programme sont suivis à intervalles réguliers par un médecin généraliste qui évalue l'efficacité du programme sur leur bien-être et leur santé générale.
Xavier Giet, médecin généraliste au CSIC a adhéré immédiatement au projet. "Pendant des années, la médecine a mis l'accent sur le curatif. Ici, le but est vraiment le préventif, qui est pour moi tout aussi important. Avec ce carnet, on a un outil supplémentaire pour parvenir à convaincre les patients de l'utilité de passer plus de temps en extérieur et les aider ainsi à changer leurs habitudes et leur mode de vie. Ce sont souvent de petites choses, comme le fait de prêter attention aux végétaux et au vivant qui nous entourent et jusqu'à présent, les retours sont très positifs", affirme notre interlocuteur.
Les prescriptions de nature n'entendent pas remplacer la médecine traditionnelle, mais lui donner un coup de pouce. "Ces prescriptions ne visent pas forcément à remplacer entièrement un traitement médicamenteux. Dans certains cas, il peut s'agir d'une alternative ou d'un moyen de temporiser la prise de médicaments. En tant que jeune médecin, j'essaye de plus en plus d'éviter de prescrire des médicaments dont le patient a des difficultés à se débarrasser par la suite et qui ont un impact négatif sur l'environnement. Au-delà de la dimension médicale, les prescriptions de nature permettent aussi de sensibiliser les patients à l'environnement. C'est une évidence, plus on a de contacts avec la nature, mieux on la connaît et plus on a envie de la protéger", poursuit le médecin généraliste.
Autre argument précieux aux yeux du jeune médecin : la pollution causée par les médicaments. "De plus en plus d'articles et de documents nous parviennent concernant l'impact négatif des médicaments sur l'environnement. De plus en plus de médecins se questionnent sur cet aspect. À cet égard aussi, les prescriptions de nature ont un vrai intérêt."
Selon le médecin généraliste, tous les profils de patients pourraient bénéficier de ce type de prescription.
"Elles peuvent toucher n'importe quel patient, même avec une pathologie somatique (qui concerne le corps, par opposition au psychique, NdlR). Cela peut également être bénéfique pour un patient qui souffre d'un traumatisme ou pour un patient qui est en rémission d'un cancer et qui a envie de pouvoir investir quelque chose d'autre. Depuis le début du projet, on voit des patients qui se sont mis à jardiner, se sont inscrits à une formation de guide nature ou d'ornithologie. Les effets positifs durent longtemps, cela leur permet de s'inscrire à des activités qui leur apportent du positif d'un point de vue émotionnel mais aussi physique. Pour une fois qu'on peut prescrire un médicament qui n'a aucun effet secondaire, on aurait tort de ne pas le propager !"
Tous les médecins du centre ne se sont toutefois pas montrés aussi enthousiastes au moment du lancement du projet. "Certains médecins étaient assez prudents. On a dû les rassurer sur la solidité scientifique du projet en leur parlant des différentes études disponibles qui attestent des bienfaits de la nature sur la santé", explique Nolwenn Lechien, responsable de projets en promotion de la santé et santé durable au CSIC. La responsable de projet s'appuie notamment sur une étude parue dans la revue Nature en 2019 qui atteste d'une amélioration de la santé et du bien-être chez les personnes qui passent 120 minutes par semaine dans la nature.
Encore peu répandu en Europe, le principe de prescription de nature possède des adeptes aux quatre coins du globe. Ainsi, en Nouvelle-Zélande, les green prescriptions sont utilisées depuis les années 1980. Des initiatives similaires existent également aux États-Unis, en Angleterre, au Canada, au Japon et en Chine.
Mieux implanté en Flandre qu'en Wallonie
En Belgique, la Flandre semble avoir une longueur d'avance sur la Wallonie. À l'université d'Anvers, une équipe de chercheurs étudie les bienfaits de la nature sur la santé humaine. À l'hôpital de Courtrai, les patients bénéficient depuis plusieurs années de ce type de prescription grâce à un jardin taillé sur mesure. Une goutte d'eau dans l'univers des soins, que Nolwenn Lechien espère voir se propager partout sur le territoire dans les années à venir. "Nous ne sommes qu'un petit centre, situé dans une petite ville. Mais j'espère que ce genre d'initiative pourra se propager parce que nous sommes vraiment convaincus de ses bienfaits."
